Face à la baisse démographique, la fermeture des classes comme unique horizon

lundi 23 septembre 2024.
 

La méthode choc proposée par les inspections générales de l’éducation et des finances aboutirait à des centaines de classes fermées, mais également à une réduction des postes au collège et au lycée. Une « piste de travail » qui pourrait donner des idées aux artisans du budget dès 2025.

Alors que plane sur l’Éducation nationale la menace de l’austérité budgétaire, un rapport signé des services de l’État et publié jeudi 12 septembre met carrément les pieds dans le plat. S’appuyant sur la baisse du nombre d’élèves dans les établissements, cette revue des dépenses, menée conjointement par l’Inspection générale de l’éducation, la recherche et le sport (Igers) et celle des finances, considère que « les perspectives démographiques à court et moyen terme peuvent en effet justifier une réduction des moyens d’enseignement nécessaires, à politique éducative constante ».

Le calcul est simple, en apparence : la baisse du nombre d’élèves en âge d’être en école élémentaire devrait se poursuivre jusqu’à la décennie 2030. Les effectifs du second degré seront, eux aussi, progressivement concernés par le ralentissement du renouvellement des générations. « À partir de la rentrée 2024, le rythme de diminution des effectifs du second degré devrait s’accélérer », note l’inspection. Notamment au collège jusqu’en 2027 – la décrue touchant le lycée à l’horizon 2028.

Ces données ne font pas débat, elles correspondent à l’évolution des naissances depuis le début des années 2000, du pic du babyboom au fléchissement de la natalité. Mais dans le même temps, le document relève l’augmentation continue des dépenses en éducation, « au-delà des seuls effets techniques relatifs à l’évolution de la masse salariale ». Elles ont progressé de 9 % dans le premier degré et la revalorisation des traitements de l’ensemble des personnels de l’Éducation nationale depuis 2017 représente plus de 4 milliards d’euros de dépenses annuelles.

Trois scénarios, un même objectif : moins de professeurs

C’est le remède proposé par les deux inspections qui pourrait provoquer de vifs débats parlementaires à venir sur le budget 2025 (et les suivants). Les auteurs et autrices prennent donc des pincettes : il ne s’agit pas de « recommandations », mais de « pistes de travail » qui devront être « confrontées aux réalités de terrain ». Une précaution sémantique qui précède l’exercice de « rationalisation », très douloureux, quel que soit le scénario retenu parmi les trois proposés.

Le premier cherche à rationaliser au sein de chaque établissement le nombre d’élèves par classe, en gardant une précaution sur l’IPS (l’indice de position sociale). En clair, identifier les niveaux « surdotés » de chaque lieu d’enseignement, et trouver la manière de favoriser l’homogénéité entre les établissements. Sur la base de cette hypothèse, 600 classes de primaire pourraient être supprimées, entre 1 000 et 1 450 classes au collège, et une réduction sévère des options, des spécialités et des dédoublements se profile au lycée.

Le second modèle table sur le relèvement du seuil de dédoublement des classes, de la fin de la maternelle au début de l’élémentaire, dans les écoles classées en éducation prioritaire renforcée (REP+). À plusieurs reprises, le rapport s’interroge sur la mesure coûteuse, et encore sujette à caution en termes d’efficacité pédagogique, imaginée par l’ancien ministre Jean-Michel Blanquer en 2017.

Si le seuil est relevé à 15 élèves par exemple en CP et CE1, plus de 50 classes pourraient fermer dans chacune des académies de Versailles, de Créteil, de Guyane, de Lyon et de Mayotte (les plus touchées).

Le troisième scénario est davantage géographique : il s’agirait d’adapter le maillage territorial des écoles et des établissements à la norme du nombre d’élèves par établissement au niveau national, avec une prise en compte du temps de trajet (qui ne doit pas excéder vingt minutes). Avec cette méthode, il serait possible de fermer près de 2 000 écoles et 33 collèges.

Quel que soit le traitement, cette fermeture « massive » d’écoles à venir fait frémir Guislaine David. La secrétaire nationale du syndicat majoritaire dans le premier degré, le SNUipp, critique une approche purement « comptable ». Pour elle, au contraire, « il faut se saisir de l’opportunité démographique comme d’une chance, pour mettre enfin la France au niveau de ses voisins européens ».

La syndicaliste brandit la statistique qui fait mal, et que n’ignore pas le rapport, puisqu’il la cite explicitement. La France figure parmi les pays au ratio du nombre d’élèves par enseignant·e le plus élevé, avec 23 élèves par enseignant·e, toutes classes confondues, en 2020. Derrière le Royaume-Uni, qui culmine à 34,6, quand la moyenne dans l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) est à 13. Si la situation s’améliore dans le premier degré, c’est seulement du fait du dédoublement.

« L’école, c’est parfois le dernier service public dans une commune, et on voudrait en supprimer des centaines ? », s’interroge Guislaine David, qui rappelle la fronde à venir des élus locaux, peu friands d’un aménagement du territoire « par le haut ».

Auditionnés par les parlementaires mercredi 11 septembre, les syndicats présents ont d’ailleurs noté la relative concorde politique sur la situation de l’Éducation nationale. « Les députés étaient nombreux dans les établissements scolaires cette rentrée, ils ont vu ce qui se passait, assure Guislaine David. Le budget augmente et pourtant les difficultés persistent, on ne peut pas continuer comme ça. »

Une méthode « comptable »… et des angles morts Auprès de Mediapart, un ancien inspecteur général souligne, lui, l’approche trop « quantitative » du rapport, le renoncement à « la baisse des effectifs dans les classes pour se mettre au diapason de la moyenne européenne », au profit de simples fermetures. « L’Igers peut bien faire un peu de résistance, en vérité tout le monde est en service commandé pour répondre à la commande de Bercy », souligne-t-il.

Un alignement qui n’est pas que ponctuel. Réformée comme les autres en 2021, l’Inspection générale de l’éducation ne jouerait plus pleinement son « rôle d’alerte et d’autosaisie », critique ce fonctionnaire, ce qui affadit sa position dans le rapport de force avec le ministère de l’économie et des finances. La récente nomination de Caroline Pascal, cheville ouvrière de cette réforme, à la Direction générale des affaires scolaires (Dgesco) cette année n’augure pas non plus d’une grande divergence des vues.

L’OCDE est formelle : les salaires des enseignants ont bien augmenté de 15 % en France entre 2015 et 2023, toutefois, cette augmentation n’a servi qu’à compenser la hausse du coût de la vie.

D’autres soulignent les angles morts d’une telle redistribution des moyens. Soulignant la nécessaire « optimisation » et réflexion sur l’allocation des moyens, l’économiste Julien Grenet remarque que le seul ratio élèves-enseignant·e semble un peu court comme critère, surtout entre des académies parfois très attractives, parfois fort répulsives. « Il faut aussi regarder le profil des enseignants qui interviennent dans les classes, leur expérience, le taux de rotation, s’ils sont contractuels, remplaçants… autant d’éléments qui vont au-delà de la seule dotation d’heures par élève. »

Julien Grenet rappelle aussi que la part d’efforts prise par les établissements privés doit être finement scrutée. L’économiste s’appuie sur ses travaux portant sur l’académie de Paris, qui serait forcément impactée par au moins deux des trois scénarios du rapport : les établissements sont proches, les classes se vident.

« Entre 2010 et 2023, on est passé de 30 000 à 20 000 naissances par an à Paris, rappelle le chercheur. Cette très forte baisse se répercute déjà dans le nombre d’élèves inscrits dans les écoles, avec un peu de décalage sur l’entrée en sixième. » Or la fermeture des classes a touché essentiellement les écoles publiques. « Avec 30 % d’élèves en moins au total en raison de la baisse démographique, il faut des fermetures de classes, c’est incontournable, mais pourquoi seul le public est-il concerné ? », interrogeait déjà dans cet entretien à Mediapart Julien Grenet, qui prône toujours une politique volontariste urgente en faveur du public, au minimum pour des enjeux de mixité sociale.

Le sociologue Stéphane Bonnéry, dans un entretien à Mediapart, rappelle de son côté que même au plus haut de la « vague » démographique, jusqu’en 2014, bien avant la décrue, le secteur public, au collège notamment, a trinqué davantage que le privé en moyens d’enseignement. « À l’époque, nous avions alerté, et personne ne nous entendait. »

Enfin, l’augmentation des dépenses de l’Éducation nationale, justifiée par la revalorisation des salaires du corps enseignant, par le dégel du point d’indice puis par une petite amélioration des salaires, n’a pas porté ses fruits. L’OCDE, encore elle, est formelle dans son propre rapport publié le 11 septembre : les salaires des enseignant·es ont bien augmenté de 15 % en France entre 2015 et 2023, toutefois, cette augmentation n’a servi qu’à compenser la hausse du coût de la vie. Pire, les salaires réels des enseignant·es en France ont stagné sur les huit dernières années, contre une augmentation de 4 % dans les autres pays de l’OCDE.

Cette faiblesse des salaires et la difficulté du métier, due, notamment, au nombre d’élèves par classe, forment les deux principaux ingrédients de la pénurie enseignante en France. À ce constat, la rationalisation des effectifs à coût constant n’apporte pas de réponse.

Mathilde Goanec


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