Arrêtés antimendicité  : Quand la misère n’a plus droit de cité, ni même droit à la cité...

dimanche 27 novembre 2011.
 

Soient deux arrêtés d’interdiction de mendicité pris à cent cinquante ans d’écart. Le premier arrêté d’interdiction de mendicité a été pris le 26 février 1866 dans la commune de Colombe, département de la Seine  : « Le maire de la commune de Colombes vu le livre IV du Code pénal article 471, “considérant que le premier devoir de l’autorité municipale est d’assurer par l’action d’une police vigilante, le repos et la sécurité des citoyens. Considérant que l’ignorance où se trouvent souvent les citoyens des principaux règlements en vigueur entraîne des contraventions dont il importe de prévenir le retour en faisant connaître ou en rappelant les dispositions de police qui obligent chacun des habitants dans l’intérêt de tous, article Ier, la mendicité est interdite dans la commune. Il sera pris en toutes circonstances à l’égard des habitants pauvres, sans travail ou invalides, des mesures convenables pour leur procurer des secours”. » Que nous dit cet arrêté dans sa nudité même  ? Essentiellement ceci  : les mendiants, c’est fini, mais les habitants pauvres, il faut s’en occuper, en prendre soin. On a là, je crois, un dispositif à deux têtes de traitement de l’exclusion qui émerge et qui ne va cesser de se développer. D’un côté, tout faire pour interdire la mendicité, les sans-domicile fixe, et cela au nom d’un impératif de sécurité. D’un autre côté, fixer les règles d’un bon gouvernement des pauvres. Police des pauvres et médecine des pauvres deviennent les deux modalités majeures d’un gouvernement des exclus. Non seulement il y a la frontière entre ceux qui ont un travail et ceux qui n’en ont pas mais il y a également une autre frontière entre ceux qui ont une place dans la cité et ceux qui n’en ont pas. Et aujourd’hui ces deux frontières se cumulent et dessinent un territoire de l’exclusion, une carte géographique de l’exclusion, de toutes celles et ceux qui n’ont pas de place, ni dans le travail ni dans la cité.

Cent cinquante ans plus tard, cet autre arrêté antimendicité pris à Marseille. Il est interdit sur un large périmètre du centre-ville « de se livrer à toute forme de sollicitation ou appel à la quête de nature à entraver la libre circulation des personnes, la commodité du passage ou, de manière générale, à porter atteinte par ces comportements au bon ordre » sous peine d’une amende de 38 euros. Le maire de Marseille, M. Gaudin, explique avoir obéi à la demande du nouveau préfet de police  : « Le préfet me dit que si je ne prends pas cet arrêté, il ne peut pas, lui, prendre un certain nombre de dispositions pour assurer la sécurité des Marseillais », explique-t-il sur Europe 1. Ces arrêtés se répandent aujourd’hui de façon sidérante. De l’interdiction de mendier sur les Champs-Élysées décrétée le 14 septembre à la demande du ministre de l’Intérieur Claude Guéant aux arrêtés du même type publiés à Nogent-sur-Marne ou à la Madeleine, la misère n’a plus droit de cité, elle doit disparaître des centres des villes, être rendue invisible à défaut de disparaître.

Il semble qu’entre ces deux arrêtés, dont le dernier a été publié le jour de la Journée de lutte mondiale contre la misère, nous assistions à la criminalisation toujours plus grande du miséreux. Tandis que 8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, le traitement social de lutte contre la pauvreté est malmené par une guerre sans merci contre les pauvres. Si ces arrêtés, le plus souvent, ne franchissent pas le seuil de mesures sur le papier, ils contribuent malgré tout à diffuser une atmosphère sécuritaire sur les questions d’exclusion. L’adjointe en charge des questions de sécurité à la mairie de Marseille, Caroline Pozmentier, déclarait ainsi sans ambiguïté « vouloir restaurer un sentiment de sécurité chez les Marseillais » en ne s’en prenant pas vraiment à la mendicité mais en cherchant en revanche à « réprimer le vagabondage ». L’argument de la tranquillité publique permet de cibler des populations particulières. C’est ainsi que Jean-Yves Adam dénombrait fin septembre dans le quotidien Metro 77 verbalisations en quinze jours sur les Champs, dont 94% étaient imputées à des populations d’origine roumaine au point que la Cimade a pu dénoncer dans ces arrêtés « une chasse aux Roms déguisée ». Tout se passe comme si la population à la marge n’avait plus droit de cité ni même droit à la cité dans la mesure où il importe de s’assurer de la séparation à tout prix entre les quartiers, entre les publics, par une politique de déplacement qui est une population d’invisibilisation des marginaux ainsi qu’il en est revenu la primeur à la ville de Nice quand celle-ci, dès 1996, avait fait déplacer, à l’aide de la police municipale, des SDF du centre-ville vers les collines voisines. Et l’on se prend à rêver du cinéaste qui viendrait mettre en fiction cette errance des gueux, comparable autrefois à l’errance des fous décrite par Foucault.

Comment interpréter cette exclusion des exclus hors de la cité  ? L’exclusion, pour reprendre une affirmation du philosophe Étienne Balibar, désigne « des pratiques par lesquelles certaines catégories sociales ou certains types de communauté sont représentés comme étrangers aux normes universelles, aux règles de la communauté ». La criminalisation du pauvre ou son éloignement hors de nos murs est sous-tendu par un impératif anthropologique de mise à distance du pauvre. Il importe qu’une distance soit établie entre eux et nous. Tout se passe comme si l’exclu était porteur d’une souillure qui risque de contaminer les vies incluses. Au sens étymologique du terme, exclure signifie séparer, ne pas laisser entrer, ne pas admettre. Il y a exclusion quand un droit de passage est refusé à quelqu’un. Une vie exclue est ainsi une vie qui tend à être hors murs parce qu’elle est considérée comme nuisible, inutile ou dangereuse. L’exclu est non alors seulement celui qui n’a pas accès à une qualité sociale fondamentale (logement, travail, papier, etc.) mais il est également exclu par des formes de jugements anthropologiques par lesquelles des vies, de précaires ou d’exclus, deviennent des vies inutiles, des vies de « parias ». Qui ne voit cependant qu’exclure l’exclu, c’est renoncer toujours davantage à l’idée d’un monde commun  ?

Guillaume le Blanc

Dernière parution  : Que faire de notre vulnérabilité ? Éditions Bayard, 2011, 15 euros.

Tribune dans L’Humanité du 21 novembre 2011


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