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1) Notice introductive de Havard pour une réédition des Chaînes de l’esclavage (Marat) en 1833
" C’est un devoir pour tout homme de coeur de s’occuper de politique... (surtout) aujourd’hui où la nation a dans son propre sein le poison de la monarchie... La politique, peuples, ne l’oubliez pas, c’est la science du gouvernement ; et, s’en occuper, c’est exercer un contrôle perpétuel sur les hommes arrivés au pouvoir... Quand un citoyen dit Que m’importe, la patrie est perdue...
" Rendre les hommes indifférents sur ce qui doit les intéresser tous et le plus, ce fut toujours le plan des tyrans... les princes en général ont tous travaillé à entraver l’esprit humain dans son mouvement de progression.
Face au sort des Polonais écrasés par l’armée russe, Marat entonne des accents universalistes :
" O Nicolas, vil scélérat... ce sont les rois tes confrères qui ont affermi ton bras rougi du sang polonais... Tant d’infâmie réveille l’humanité jusque dans les coeurs les plus froids, les plus timides ; et chacun finit enfin par voir où l’on voudrait nous mener.
" Un mouvement de résistance existe ; les nations s’organisent, s’entendent sur leurs communs intérêts : et s’il est un beau spectacle, un spectacle digne de faire verser des larmes au citoyen vertueux et sensible, c’est la concorde universelle vers laquelle nous marchons infailliblement.
" Citoyens, qu’il est beau de poursuivre une telle tâche... et nous nous ralentirions d’une minute ! Oh non ; nous ne le ferons pas : nous ne voudrions pas qu’on nous dît que nous avons retardé le triomphe de l’humanité.
" Il est donc évident que nous avançons ; le nier, ce serait nier le mouvement. D’ailleurs, il n’est pas dans la nature de l’intelligence humaine de rester stationnaire ; on pourrait prouver cela par l’histoire... Il n’est pas dans la nature que l’homme se plie avec grâce au mouvement que l’on fait pour l’écraser : au contraire, il recherche en toutes choses ce qui peut le plus faire son bien-être, ce qui est le plus en rapport avec l’humanité, la raison et le bon sens.
" Et bien marcher à la perfection, c’est marcher droit à la République ; et la république qu’on ose encore appeler utopie, n’est autre chose que le gouvernement du pays avec la participation de tout le pays.
Claude Mazauric, historien
Plein de science et de lectures assumées, cet essai contribue à donner à penser en profondeur l’identité française contemporaine telle qu’elle est aujourd’hui remise en question.
Penser la nation. mémoire et imaginaire en révolutions, de Laure Lévêque. Éditions l’Harmattan, 2011, 416 pages, 40 euros. Le XIXe siècle français revient sur le devant de la scène : chercheurs et essayistes s’interrogent à nouveau sur les dynamiques en œuvre et les innovations d’un siècle éminemment transformateur, dont la périodisation même est remise à l’étude, par exemple dans les travaux récents de l’historien Christophe Charle. Brillante spécialiste de la littérature et du fait culturel, Laure Lévêque s’interroge dans cet essai roboratif sur l’interaction entre la mémoire événementielle, la remémoration politique et l’histoire longue, dans l’édification d’une conscience nationale comme fait culturel et subjectif, mais aussi comme matériau d’enseignement. Son territoire d’enquête, le « premier XIXe siècle », est d’une ampleur considérable, contrairement à l’apparence ; il s‘étend du lendemain même de l’épisode révolutionnaire, où il plonge ses racines, jusqu’aux grandes mutations et confirmations du mitan du siècle. Si l’auteure fait la part belle au « quart de siècle (1789-1815), équivalant à plusieurs siècles », selon le jugement de Chateaubriand (lequel peut en paraître la figure emblématique), elle en montre surtout la trace vivante dans le souvenir et les élans créateurs des héritiers de celles et ceux qui en ont soutenu (ou combattu) les orientations dominantes, politiques, idéologiques, esthétiques. Le « mémorial » national qui se constitue alors sur l’identification d’un peuple à une nation installée dans un paysage soigneusement balisé, territorialisé et visité, contribue à la refondation d’une identité française, certes soumise aux exigences des nouvelles valeurs promues par la civilisation moderne (la liberté, l’ordre égalitaire), mais pérennisée. Comme l’avait déjà pensé le regretté Jean-Jacques Goblot, le savoir historique distancié participe à la construction d’un dispositif référentiel plus ou moins partagé qui s’impose à tous. L’émergence de l’histoire comme discipline intellectuelle majeure peut aussi apparaître comme le ferment de cette reviviscence intellectuelle qui fera d’un passé recomposé le cœur de la conception subjective de la nation, ainsi que peu après Ernest Renan en proposera la définition.
Claude Mazauric, historien
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