Ecosystème, intérêt général humain et PLANIFICATION ECOLOGIQUE (JL Mélenchon)

vendredi 31 mai 2019.
 

Source de ce texte : http://www.jean-luc-melenchon.fr/

... On commence par l’essentiel. Ce qui est préalable à la vie en société, la vie humaine elle-même et donc son écosystème mis en crise par le mode de production et d’échange des temps modernes. Dans cette note je donne mon point de vue sur la façon avec laquelle j’entre dans ce sujet. En fait le thème soulève en moi toutes sortes de réflexions. Dans tous les cas je sais qu’il s’agit de rétablir des cohérences conceptuelles perdues dans les années où l’apothéose libérale a eu comme corollaire la dilution des visions globales venues de gauche. A présent le terrorisme intellectuel qui prévalait jusque là a desserré son poing d’acier en raison de l’éclatement de la bulle des bobards néo libéraux dans la crise du capitalisme. Plus personne n’ose dire que quiconque pense globalement est un pourvoyeur de goulag. Profitons-en. Avec par avance les excuses qu’exige la formulation d’une pensée en transit qui ne prétend de plus à aucune exhaustivité a propos des sujets qu’elle soulève..

LE CORPS INORGANIQUE DE l’ETRE HUMAIN

Je voudrai rappeler que dans l’histoire des idées, la gauche a analysé de longue date le capitalisme comme producteur de barbarie. Ce point de départ est fondateur. Le capitalisme est une forme instable d’organisation du développement humain et il porte en lui des contradictions qui mettent en péril sa cohérence et sa pérennité. C’est un système en crise régulière. La barbarie a donc résulté de la dynamique même des mécanismes que le système a mis en jeu tout au long de son histoire. Les formes de cette barbarie étaient économiques, sociales, sanitaires, culturelles, et bien sur très directement physiques par l’extension des zones et motifs de violences dans la société et entre les nations. Bref tous les processus humains pouvaient s’y trouver impliqués et leur dynamique spécifique réinvestie et pervertie par leur insertion dans le mode capitaliste de production et d’échange.

La forme écologique de cette barbarie est une nouveauté pour la plus grande partie de la gauche. Et, du coup, c’est la centralité de la crise écologique qui est une nouveauté pour beaucoup d’entre nous. J’en vois l’une des racines dans une méconnaissance de nos propres fondamentaux théoriques. La dialectique de la nature et des relations des êtres humains à leur écosystème est très présente dans le marxisme initial. Et d’abord dans l’œuvre de Marx. Dans « l’idéologie allemande » texte qui me fit adhérer au matérialisme historique, j’avais vu cette belle phrase aujourd’hui si parlante mais que j’avais méconnue à l’époque. J’y voyais une banalité convenue sans pressentir toute sa portée. Pourtant elle implique la rigueur de la méthode de raisonnement matérialiste. « L’histoire peut être examinée sous deux aspects. On peut la scinder en histoire de la nature et histoire des hommes. Les deux aspects cependant ne sont pas séparables ; aussi longtemps qu’existent des hommes, leur histoire et celle de la nature se conditionnent réciproquement. »

Et dans le « Manuscrit de 1844 », une des lectures de base du petit apprenti marxiste de mon époque étudiante, il y avait aussi une leçon de méthode que nous diluions dans nos méditations sur la dialectique sans percevoir la radicalité du format proposé. Lisez ça si vous en avez la patience.

« De même que les plantes, les animaux, les pierres, l’air, la lumière, etc., constituent du point de vue théorique une partie de la conscience humaine, soit en tant qu’objets des sciences de la nature, soit en tant qu’objets de l’art - qu’ils constituent sa nature intellectuelle non-organique, qu’ils sont des moyens de subsistance intellectuelle que l’homme doit d’abord apprêter pour en jouir et les digérer - de même ils constituent aussi au point de vue pratique une partie de la vie humaine et de l’activité humaine. Physiquement, l’homme ne vit que de ces produits naturels, qu’ils apparaissent sous forme de nourriture, de chauffage, de vêtements, d’habitation, etc.

" L’universalité de l’homme apparaît en pratique précisément dans l’universalité qui fait de la nature entière son corps non-organique, aussi bien dans la mesure où, premièrement, elle est un moyen de subsistance immédiat que dans celle où, [deuxièmement], elle est la matière, l’objet et l’outil de son activité vitale. La nature, c’est-à-dire la nature qui n’est pas elle-même le corps humain, est le corps non-organique de l’homme. L’homme vit de la nature signifie : la nature est son corps avec lequel il doit maintenir un processus constant pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l’homme est indissolublement liée à la nature ne signifie pas autre chose sinon que la nature est indissolublement liée avec elle-même, car l’homme est une partie de la nature. »

De tout ce passage m’étais restée en mémoire l’expression « corps inorganique de l’homme », à propos de la nature. Je fis ma recherche à partir de ce mot avant d’écrire ces lignes. C’est dire que dans les choses de l’esprit surtout une belle image fixe aussi parfois une démonstration. A cet instant, ce que je veux souligner, c’est juste un point de méthode. Un matérialisme abouti ne part pas de la forme des relations entre les hommes pour les projeter sur la nature mais à l’inverse considère que la forme des relations entre les êtres humains procède de leur radicale dépendance à leur « corps inorganique ». Cette dépendance spécifie l’objet de leur relation et elle est donc préalable à la forme historique de société particulière qu’elle peut prendre.

Après cela, si tel est bien le cas, alors la première chose à dire à propos de l’histoire humaine n’est pas qu’elle serait d’abord l’histoire de la lutte des classes. Elle est d’abord l’histoire de la socialisation croissante des êtres humains. Et cela du fait que la forme de leur relation à la nature, leur « corps inorganique » est une forme nécessairement socialisée. Pour qu’il y ait lutte pour l’appropriation de la richesse, toute la richesse, y compris symbolique, il faut d’abord qu’il y ait une société humaine et celle-ci résulte de la dialectique de l’être à son « corps inorganique », bref de la « naturalité » de l’homme. De là un autre point. Ce qui est en cause ce n’est que, - comment écrire « que » à ce sujet !- l’écosystème humain que nous défendons. C’est à dire les conditions de vie propice à l’espèce humaine. Car la nature, en général, la terre, ne s’arrêtera pas de tourner et ses éléments physiques d’inter agir si les êtres humains n’y sont plus. Bien sur ce ne sera pas du tout la même planète puisque nombre d’autres espèces n’y seront plus, elles non plus, du fait de la catastrophe que les humains auront déclenché.

Cette hiérarchie des faits a bien des conséquences selon moi. Elle modifie l’ordre des préalables de l’action politique de gauche. Ainsi ne peut-on pas dire que la question sociale est le préalable, à régler avant de s’attaquer à la crise écologique, par exemple. Il faut dire que la crise sociale doit être réglée d’après les exigences que met en scène la crise écologique. Et ainsi de suite avec toutes les conséquences que cela implique. Notamment le devoir d’examiner tout ce qui dans la crise sociale ne serait qu’une revendication liée à la nature productiviste du système et dont la satisfaction revient à en prolonger les effets désastreux.

UN FAIT ACTUEL

Il faut bien revenir à l’immédiat. C’est-à-dire à la forme concrète de la crise écologique. La destruction écologique est devenue aujourd’hui le facteur de barbarie le plus violent et le plus puissant résultant du capitalisme et surplombant son propre fonctionnement. Dorénavant quand on regarde les causes de mort violente au niveau mondial, ce sont les cataclysmes naturels multipliés par le dérèglement climatique qui arrivent en tête, passant devant la faim ou les guerres. En 2008, 235 000 personnes sont mortes à cause de catastrophes naturelles dans le monde. Et l’ONU a indiqué fin 2008 que 9 catastrophes sur 10 avaient désormais un lien avec le changement climatique, et donc avec le modèle capitaliste de développement. Et l’on est face à un véritable emballement : 284 tempêtes et inondations majeures en 2008 contre 255 l’année d’avant ; 24 vagues de températures extrêmes contre 8 seulement en 2007 … Et non seulement la crise écologique est désormais le principal motif de destruction humaine mais elle attise en chaîne les autres facteurs traditionnels de destruction liés au capitalisme tels que les famines et les guerres liées a l’accès aux ressources naturelles …

Dans ces conditions, la centralité de la crise écologique, et le préalable qu’elle constitue dans l’ordre de la programmation politique n’est pas un choix idéologique, ni même, à certains égards, un choix. C’est juste la réalité telle qu’elle se manifeste au moment où il faut décider d’une politique. En vue cavalière, donc, l’épilogue mortel de la crise actuelle pourrait bien être la crise écologique elle-même. Qu’est ce qui va empêcher en effet les voyous qui ont mené le monde jusqu’à la catastrophe économique actuelle de nous amener jusqu’à la suivante, la totale, celle qui a commencé à détruire la planète ? C’est là que l’on mesure aussi la gravité de la bifurcation à l’œuvre dans l’histoire du capitalisme. C’est en effet la première fois que le capitalisme crée, de manière maintenant tangible, non seulement les conditions de sa propre destruction mais aussi de celle de la planète et donc de l’humanité elle-même. Cette marche à la catastrophe risque de devenir irréversible non pas dans des siècles ou des décennies mais à horizon de 10 ou 20 ans. Donc, pas de sortie de la crise écologique sans rupture avec le capitalisme. Dans ces conditions le problème revient dans la tambouille politique quotidienne. C’est comme ça.

Heureusement. Ça nous donne une prise. L’environnementalisme qui postule l’écologie comme ni de droite ni de gauche, sur le modèle la liste Cohn-Bendit, est une illusion mortelle aujourd’hui davantage qu’hier, alors que le lien est désormais manifeste entre la nature productiviste du mode actuel de développement capitaliste et la gravité de la crise écologique. Désolé mais il faut encore s’avancer dans les choses précises. Par exemple pour noter que cela a des conséquences politiques pratiques. Par exemple, on ne peut pas combattre la crise écologique avec le Traité de Lisbonne, qui place les institutions au service de la libre concurrence. La libre concurrence c’est la dynamo du productivisme. Je laisse ce thème à ce point de développement, lui aussi, mais c’est déjà plus facile à prolonger soi-même si besoin est. La protection de l’écosystème exprime un intérêt général humain Après ce petit tour sur le lien entre le matérialisme historique et l’écologie, puis celui entre critique du capitalisme et critique du productivisme, je veux formuler quelques idées à propos de la façon dont se lient l’idéal républicain et les problématiques de l’écologie politique. Voilà !

L’unité de destin de l’espèce humaine dans l’écosystème dessine un intérêt général écologique pour les être humains. S’il y a un intérêt général humain qui s’exprime de cette façon radicale, alors tout l’édifice des exigences politiques que contient une politique de gauche est refondé. Il en tire sa légitimité. Il est sa raison d’agir. Il délégitime la proposition de l’individualisme de droite et le mythe de la main invisible par exemple comme celui de n’importe quelle auto régulation du système social humain. Seule la délibération pour définir l’intérêt général est légitime. Tout y est subordonné. Ce n’est pas un détail. En ce sens l’écologie politique de gauche formule une nouvelle entrée dans l’humanisme qui fonde le projet de gauche. L’écologique n’a donc rien d’incompatible avec le projet Républicain au sens général. Au contraire. On voit que posée de cette façon c’est le même. En pratique aussi. Pour nous, la République est forcément un projet universel. Comme toute solution écologique réaliste. On ne fait pas la République dans un seul pays si l’on veut un monde de paix et de délibération collective. Ce point de vue épouse donc naturellement la cause écologique.

Enfin, je mentionne que pour moi cette approche renvoie aussi à la laïcité. En effet celle-ci postule l’unité du genre humain. Elle affirme donc ainsi par là même qu’il y a un « intérêt général » spécifiquement commun à tous les humains. Et c’est de là que part la nécessité collective de la liberté de conscience qui garanti la libre participation de chacun a la définition de cet intérêt général. Mais ces enchainements là ont été définis cent fois sur ce blog. Je les laisse donc de côté. Je voulais juste signaler la cohérence des deux problématiques.

La planification écologique modifie la hiérarchie des temps sociaux et politiques. Si l’on applique à l’écologie la vision matérialiste du temps comme construction sociale, on sait que le temps est une propriété de l’univers social et politique et non un arrière plan fixe sur lequel le réel se déroulerait. Comme toute réalité sociale il est donc enjeu de lutte de pouvoir. Tout le monde sait ce qu’est un temps contraint, par exemple. La synchronie des temps sociaux est même un enjeu central. Qui la décide ? Le travail du dimanche affirme que le temps qui domine est celui de la marchandise et que le temps qui lui est soumis est celui de l’être humain. Bien sur ces définitions du temps et leur imposition au corps social ne se font pas tout seul. Il y faut des catégories sociales qui en profitent et des lois qui l’imposent. Bref, le temps social c’est de la politique. Il y a mille exemples de cette hiérarchie. De même chaque protagoniste vise a étendre sa propre temporalité a tout le champ social qu’il domine. C’est vrai des individus (!) comme des classes. Et cela se vérifie dans les macros systèmes.

Ainsi il y a un temps aujourd’hui dominé et minoré : celui de la planète, le temps long. Il y a un temps aujourd’hui dominant et survalorisé : celui des actionnaires et des médias, le temps court. Tout le pouvoir dans notre société revient aux structures de temps zéro ou qui s’en approche. Contre l’immédiat, l’instantané, le temps réel, aucun individu ne peut plus rien. Seul le système qui a produit cette sorte de temporalité domine. Au cas précis, pour inverser cette domination du temps de la planète et organiser la bifurcation du développement au service du temps long, il faut une planification écologique. Le mot planification ici exprime le renversement des temporalités qui ont le pouvoir. Le plan c’est le temps long. Il doit imposer ces exigences en opposition à celles souvent contraire qui nécessitent la dictature du temps court. Le temps court c’est celui de la dictature de l’actionnariat et du bilan trimestriel de profitabilité. …


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