26 avril 1937 : Malgré les franquistes et l’Eglise espagnole, nous n’oublierons pas les crimes de Guernica

samedi 27 avril 2019.
 

Dans l’Espagne en pleine guerre civile, le lundi 26 avril 1937, entre 16 h 15 et 19 h 30, Guernica, ville symbole de l’identité basque, est écrasée sous un orage de bombes. Cette tentative de destruction de toute une agglomération avec ses occupants civils est une première dans l’histoire. Quatre cents bâtiments incendiés sur cinq cents, un millier de morts... Durant des décennies, l’historiographie franquiste a falsifié le récit de ce crime. Aujourd’hui, à Guernica, on se bat contre l’oubli.

A) Pourquoi les franquistes ont-ils voulu détruire Guernica ?

Source : http://www.monde-diplomatique.fr/20...

Si elle n’avait inspiré au peintre espagnol Pablo Picasso, pour l’Exposition universelle de 1937 à Paris, un chef-d’œuvre en hommage aux victimes, la destruction de Guernica serait-elle restée dans la « mémoire de l’humanité » ? Limité à des livres, fussent-ils d’éminents historiens, son souvenir aurait sans doute été conduit à s’estomper.

Mais pourquoi les franquistes ont-ils voulu détruire Guernica, bourgade située à trente-cinq kilomètres de Bilbao ? En cause, le Pays basque. Celui-ci avait enfin obtenu, à la suite des élections législatives de février 1936 qui donnèrent en Espagne la victoire au Front populaire, un statut d’autonomie politique. Malheureusement, le nouveau gouvernement était à peine formé que, les 17 et 18 juillet, un coup d’Etat militaire conduit par le général Francisco Franco éclatait. Par conséquent, optant pour le respect de la légalité, les Basques ne devaient pas s’attendre, en cas de progression de l’armée franquiste, à échapper à son feu.

En avril 1937, à l’exception de la Catalogne et d’une partie de l’Aragon, seules les autorités basques, sur le territoire de l’Espagne du Nord, maintiennent encore leur fidélité à la République. Elles administrent une région riche en minerai de fer, en usines sidérurgiques et en chantiers navals. Les insurgés en ont besoin. Le général Emilio Mola, un des chefs de la rébellion qui commande l’armée nationaliste du Nord, informe Franco qu’il liquidera l’affaire en trois semaines. A sa disposition, cinquante mille fantassins, une centaine d’avions. Il peut compter de surcroît sur les soldats italiens envoyés par Benito Mussolini. Egalement, sur les Allemands de la légion Condor : six mille cinq cents volontaires, répartis en unités blindées et en escadrilles de chasseurs et bombardiers.

« Calomnie bolchevique »

Un ultimatum est alors envoyé au gouvernement basque par le général Mola. Il a décidé, prévient-il, de « terminer rapidement la guerre dans le Nord », et il ajoute : « Si la soumission n’est pas immédiate, je raserai toute la Biscaye en commençant par les industries de guerre. » Ne recevant pas de réponse, il met sa menace à exécution le 31 mars. Sur les ordres du lieutenant-colonel Wolfram von Richthofen, chef d’état-major, les avions de la légion Condor, des bombardiers lourds Junker et Heinkel, entreprennent de pilonner systématiquement les villages autour de Bilbao. Le lundi 26 avril au matin, mission est confiée aux pilotes d’écraser Guernica et Durango sous des bombes incendiaires. Deux jours plus tard, les deux agglomérations sont investies sans résistance. Durant tout le mois de mai, la même stratégie est poursuivie. Le 19 juin 1937, Bilbao tombe. Les édiles basques n’ont plus qu’à plier bagage vers le nord des Pyrénées et l’exil.

Retour sur Guernica

Le mardi 27 avril, à Salamanque, capitale provisoire des franquistes, le commandement des troupes putschistes publie un communiqué. Aussitôt reproduit dans tous les journaux étrangers qui soutiennent les antirépublicains, ce communiqué rejette comme une « calomnie » la culpabilité imputée aux avions des nationalistes. Les auteurs du massacre, déclarent les franquistes, sont les « rouges ». Contraints à se replier, les républicains auraient incendié la ville.

Dès qu’il a connaissance de ces allégations, le président du gouvernement basque, José Antonio Aguirre, prend le mors aux dents. Les bombardements ont été effectués, assure-t-il, par « des avions allemands au service des rebelles espagnols ». Propos qui déclenchent contre lui l’assaut de Radio Nacional, qui le traite de menteur. Cependant, son incrimination des soldats de Hitler est gommée par les présentateurs. Les auditeurs n’ont droit qu’à des protestations contre l’atteinte à l’honneur des troupes insurgées : « L’armée de Franco n’incendie pas, elle conquiert loyalement par les armes. Ce sont les hordes rouges qui détruisent, sachant que l’Espagne ne leur appartiendra jamais. »

Dans la presse française communiste et, plus généralement, de gauche, la responsabilité des nationalistes dans ce « bombardement ignoble des populations civiles », effectué par les avions de la légion Condor, est donnée aussitôt pour un fait incontestable. Ensuite, les preuves que l’opération a été menée par la légion Condor s’accumulent. Néanmoins, elles sont loin de couper la parole aux mystificateurs. Typique, l’obstination de Charles Maurras, chef de l’extrême droite française. Le 11 mai 1937, dans L’Action française, « la fable des avions allemands » qui « auraient déversé des tonnes de bombes » est toujours dénoncée comme une manipulation « bolchevique » servant à masquer le « crime des “rouges” ».

Ce genre de falsification a persisté plus ou moins en Espagne jusqu’à la mort de Franco, en 1975. Mais les tenants de l’historiographie officielle, à la fin des années 1960, pour disculper les nationalistes et restaurer en Europe une image convenable de leur pays, s’orientèrent sur une autre voie : ils attribuèrent toutes les fautes à Hitler, à Hermann Göring et aux chefs de la légion Condor.

L’échappatoire était facile, vingt ans après le tribunal international de Nuremberg. Et les thuriféraires de la droite espagnole antidémocratique ne se risquèrent pas, tout de même, à désapprouver le soulèvement contre la République, ainsi que l’alliance des Etats fascistes avec les franquistes. Au contraire. Ils ont poursuivi leurs affabulations sous une forme différente. Ils se sont appliqués à minimiser l’ampleur du bombardement de Guernica, réduisant le nombre des victimes à une centaine.

D’après eux, le commandement franquiste n’aurait pas été au courant de l’attaque prévue par les escadrilles de la légion Condor. De plus, les aviateurs allemands n’auraient obéi à aucune préméditation de « terreur ». Ils visaient une manufacture d’armes dans les faubourgs, un pont sur le fleuve, et ils auraient raté leurs cibles. L’incendie et la masse de cadavres seraient consécutifs aux « erreurs de tir ». Tous les commentaires sur la « cité martyre » ne serviraient que d’oripeaux à un « mythe ».

Du côté de l’Allemagne, qu’en a-t-il été ? La population n’apprit qu’après la victoire du général Franco, en avril 1939, les « prouesses » de la légion Condor. Beaucoup de publications se mirent à exalter ses performances. L’un des ouvrages à succès fut celui d’un auteur qui avait auparavant glorifié les soldats de 1914-1918 : Werner Beumelburg. En 1940, son Combat pour l’Espagne décrit en dix chapitres toutes les péripéties de la guerre civile espagnole, en évaluant avec précision l’aide hitlérienne aux forces franquistes.

Toutefois, dans tous ces livres, rien sur l’« exploit » qui fonda mondialement la sinistre renommée de la légion Condor. Même Beumelburg s’en tient à la thèse popularisée par le Völkischer Beobachter, porte-voix officiel de l’Allemagne nazie. Guernica, insiste-t-il, a été « entièrement détruite par les “rouges” ».

Contrairement à ce qui est colporté depuis quelques années, le maréchal Göring, commandant en chef de la Luftwaffe, n’a pas avoué, devant les juges de Nuremberg, la culpabilité des hitlériens dans cette tragédie. Il a simplement reconnu qu’il avait donné son feu vert pour que l’Espagne serve de terrain d’expérience à l’aviation allemande. Quant au Journal de Joseph Goebbels, il est plutôt laconique. Abusé, semble-t-il, par les protestations d’innocence des nationalistes, le ministre de la propagande croit à la non-implication de la légion Condor et se montre embarrassé d’avoir à multiplier les démentis sur sa participation.

Le mystère n’a été brisé que bien après 1945. Avec par exemple les justifications d’anciens combattants, comme, en 1978, le pilote Wilfred von Oven, réfugié en Argentine, voyant dans ses actes, après coup, le « chapitre d’histoire le plus passionnant » qu’il ait vécu. Depuis l’ouverture des archives allemandes, on a trouvé trop de preuves de la coopération entre les autorités nazies et les nationalistes pour apporter crédit à l’hypothèse que l’état-major franquiste aurait ignoré le dispositif d’attaque de la légion Condor. Le 20 juin 1937, au lendemain de la chute de Bilbao, le général Franco a télégraphié à Hitler pour le remercier de lui avoir accordé sa « confiance » et, avec elle, « celle du grand peuple allemand ».

Il arrive souvent que le bombardement de Guernica soit condamné sous prétexte qu’aucun but militaire ne le légitimait. L’argument est contredit par les intentions affichées du général Mola. Ce bombardement révèle la nature de la barbarie qui, à l’époque, menaçait toute l’Europe. Violence extrême, volonté d’anéantissement physique de l’adversaire à tout prix, falsification des faits.

A Guernica, certes, beaucoup s’activent aujourd’hui afin d’empêcher l’oubli. Un Musée de la paix a ouvert ses portes en 2003. Mais il convient surtout de remercier Picasso, encore une fois : grâce à lui, une visibilité fut donnée à ce qu’il faut entendre par le mot « fascisme ».

Lionel Richard

B) Gernika, 1937  : la barbarie de Franco

par Jean Ortiz Universitaire


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