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À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), jeudi 1er octobre, le cortège des lycéen·nes de Paul-Éluard a grossi en passant devant les lycées Bartholdi, de l’Enna, puis l’université Paris-VIII, direction le commissariat, pour exiger la libération d’un jeune interpellé le matin même.
À quelques mètres des locaux de la police, alors que la foule afflue et reflue, Keyvan, 16 ans, a en tête les images qui n’ont cessé de tourner sur les réseaux et dans les médias ces derniers jours. « On a une personne qui s’est fait casser les dents, l’autre qui a perdu un œil, c’est hallucinant. »
Son premier exemple, survenu à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise) lundi 28 septembre, concerne un adolescent de 14 ans ayant reçu une grenade lacrymogène en plein visage, tirée à très courte distance par un policier équipé d’un lanceur Cougar à quelques mètres de son lycée. Le deuxième concerne un mineur de 16 ans blessé à Tours (Indre-et-Loire), mercredi 30 septembre, probablement par un tir de lanceur de balles de défense (LBD).
Dans les deux cas, des enquêtes judiciaires ont été confiées à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), également chargée d’une troisième enquête sur un tir de LBD dans les jambes d’une représentante de parents d’élèves, lundi 28 septembre à Sevran.
Jeudi 1er octobre, un lycéen a aussi été blessé à l’œil à Argenteuil (Val-d’Oise), à proximité du lycée Nadia-et-Fernand-Léger. Selon le député La France insoumise (LFI) Paul Vannier, la victime serait âgée de 16 ans et aurait reçu une grenade lacrymogène dans le visage avant d’être conduit à l’hôpital. Une lycéenne, présente sur les lieux, raconte à Mediapart que l’adolescent « est tombé au sol à plat ventre », après avoir été touché par le projectile.
« Il a dit “aidez-moi”, il ne voyait plus rien. Je l’ai porté, moi et un garçon, on l’a ramené à l’association Maison pour tous, sur la dalle. Ensuite, on a appelé le Samu, on est allés les chercher car ils ne trouvaient pas l’endroit. Le garçon perdait connaissance, le Samu l’a emporté. »
Depuis le début des mobilisations lycéennes, la dénonciation des violences policières occupe une place particulière dans le mouvement. Qu’il s’agisse de cas particulièrement graves, d’images porteuses d’une forte charge symbolique ou du niveau de confrontation global, les manifestant·es et beaucoup de leurs enseignant·es estiment que les forces de l’ordre interviennent trop vite et trop fort, sur un public jeune et vulnérable, dont la désorganisation peut dérouter mais devrait aussi inciter à la plus grande prudence.
« Qui blesse qui ? », demande une étudiante de Paris-VIII, qui se décrit comme « militante antifasciste et féministe », alors que des jeunes viennent de renverser près d’elle un énorme conteneur à verre. « Ici [à Saint-Denis – ndlr], personne ne se bat contre les flics, ils renversent juste des poubelles. La police est censée nous protéger, pas nous attaquer. »
Ismaël, 17 ans, tient sur sa béquille, en raison d’une infection à la jambe droite. Il vient de Stains (Seine-Saint-Denis) mais est élève en terminale à Saint-Denis. Son objectif du moment ? Acheter du lait : « Je vais pas courir, c’est sûr, je suis là juste pour protéger les copains au cas où, le lait c’est contre les gaz lacrymogènes. »
Sur les pancartes, les slogans renvoient très souvent à cette confrontation : « Les gaz, c’est pour étouffer nos plaintes ? » ; « 8-18 h [en référence aux heures de cours à rallonge, dont se plaignent les lycéen·nes – ndlr], c’est une GAV ou quoi ? » ; « On peut s’exprimer sans se faire gazer ? » ou encore « On veut le bac, pas la BAC ».
Du côté des enseignant·es, même inquiétude devant l’escalade. Devant le lycée Suger, toujours à Saint-Denis, une vingtaine de professeur·es se tiennent par les coudes, devant l’établissement encerclé par la police, face aux lycéen·nes et étudiant·es. « On est là pour protéger nos élèves. C’est quand même plus calme quand on est là. »
Au bout de la chaîne, des élus locaux et des élues locales, venu·es dans le même but, ceinturé·es de leurs écharpes. « On voudrait que les représentants de l’État soient là avec nous, plutôt que de leur envoyer la police ! », explique Nelly Angel-Itouchene. Depuis quelques jours, les député·es insoumis·es rivalisent de vidéos où ils se mettent parfois en scène en pleine protection des cortèges.
Mathieu Moreau, militant à la CGT et professeur à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), a assisté lundi au tir de Cougar qui a visé son élève mentionné plus haut, devant le lycée professionnel Château-d’Épluches. « On a déjà vécu des blocus d’élèves. Bon an, mal an, ça passe, même si c’est pas toujours bien organisé. Mais sans vouloir faire du bashing facile contre la police, on avait l’impression que cette fois-ci la consigne était de chercher l’incident. Il n’y avait pas de stratégie d’apaisement. La policière [présente sur place] n’a pas arrêté de leur hurler dessus. »
Et de poursuivre : « Les élèves, leur idée c’est que quand ils contestent, forcément ils se font réprimer. Et quand nous, en cours d’éducation morale et civique, on leur parle des institutions qui les protègent, de la République, on passe pour des guignols. Pire, on est associés, pour eux, en tant que représentants de l’État, à tout ça. »
Johann Pausé, enseignant à Argenteuil, secrétaire départemental Snes-FSU, est aussi très préoccupé. « Ce n’est pas toujours, et heureusement, de la gravité que l’on a pu constater à Saint-Ouen-l’Aumône. Mais dans beaucoup de situations, les élèves ont été victimes de tirs de gaz lacrymogènes. Au lycée de Domont [Val-d’Oise – ndlr], une élève qui tenait simplement une pancarte a subi un tir de gaz, c’est tout à fait disproportionné. La police aurait, dit-on, la consigne de ne pas aller au contact pour ne pas provoquer d’incidents, mais ça ne se déroule pas comme ça partout. »
Les consignes en question, le ministre de l’intérieur les a rappelées publiquement, mercredi 30 septembre. Dans une circulaire adressée aux préfets ainsi qu’aux patrons de la police et de la gendarmerie, Laurent Nuñez leur « renouvelle [sa] confiance pour parvenir au juste équilibre entre proportionnalité des interventions, nécessaire maintien de l’ordre et protection des biens et des personnes ».
Regrettant « une intensification des troubles à l’ordre public dans un climat de violence inacceptable, notamment à l’encontre des forces de l’ordre », le ministre recense « plus d’une centaine de policiers et gendarmes blessés » depuis le 25 septembre. Dans ce contexte inflammable, Laurent Nuñez appelle les fonctionnaires à « garder [leur] discernement avec un usage de la force strictement proportionné », sans pour autant « inhiber l’action » nécessaire « pour rétablir l’ordre » avec « célérité ».
D’après les chiffres rendus publics jeudi 1er octobre au soir par le ministère de l’intérieur, 1949 interpellations ont eu lieu lors de cette seule journée. Il recense aussi 305 blessé·es parmi les policiers et gendarmes. Depuis le début du mouvement, selon des chiffres annoncés la veille par le ministère de l’éducation nationale, 119 élèves et personnels ont été blessé·es.
Alors, la poule ou l’œuf ? Qui est à l’origine de « la montée des tensions et des violences dans les établissements » soulignée par le syndicat SE-Unsa dans un communiqué, observée par de nombreux personnels de l’Éducation nationale et reprochée aux forces de l’ordre sur les pancartes ?
Pour le Snes-FSU, la responsabilité des forces de l’ordre doit être examinée. « Nos organisations condamnent fermement cette réponse qui confirme que ce gouvernement est aux abois, ne sachant répondre que par la violence à la colère sociale, y compris de la jeunesse. La réponse disproportionnée des forces de l’ordre abîme encore davantage la confiance de la jeunesse envers les institutions. C’est donc aussi la confiance dans la démocratie qui est abîmée. Ce gouvernement et le président de la République en sont comptables. »
« Bien sûr, les violences desservent la mobilisation », a déclaré de son côté la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet. Avant d’ajouter : « Ce que je condamne d’abord, c’est la stratégie du gouvernement qui a conduit à ces violences. On ne gère jamais une mobilisation lycéenne ou étudiante comme ça. C’est totalement irresponsable. » Pour la responsable syndicale, « l’urgence, c’est d’ouvrir le dialogue avec les lycéens et les lycéennes mobilisés […] au lieu d’envoyer les policiers devant les établissements scolaires ».
« Nous avons dépassé une ligne rouge. On éborgne la jeunesse comme ils ont fait avec les Gilets jaunes », a pour sa part réagi auprès de l’AFP Ryad Rani, président de l’Union syndicale lycéenne (USL).
Sans surprise, le gouvernement met au contraire l’accent sur l’agressivité des protestataires, sans jamais interroger le traitement policier dont ils font l’objet. Les dégradations commises un peu partout en France, la blessure d’un proviseur dans le Pas-de-Calais ou encore l’incendie du lycée Nelson-Mandela à Nantes lui permettent d’assimiler la mobilisation à des « violences urbaines ». À l’image d’Édouard Geffray, ministre de l’éducation, selon qui « les violences commises depuis ce matin aux abords des lycées sont d’une extrême gravité. Elles dépassent largement la seule question de l’école. Aucune revendication ne peut justifier de tels actes ».
À l’issue de la cellule interministérielle de crise qui s’est tenue jeudi 1er octobre, Matignon a indiqué que, selon les services de renseignement français, le mouvement de blocus des lycées est une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l’ultragauche ». En fin de journée, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a convoqué les trente-six procureurs généraux pour une visioconférence « sur la fermeté de la réponse pénale ».
De son côté, le ministre de l’intérieur, qui a constaté « une aggravation de la situation », doit réunir les préfets et principaux responsables de la police et de la gendarmerie. « Le ministre condamne avec la plus grande fermeté cette violence débridée, instrumentalisée en partie à des fins politiques par des élus de la République, qui, par leurs propos ou leur comportement, attise la haine et la violence à l’égard des forces de l’ordre », a fait savoir Laurent Nuñez jeudi soir.
Mathilde Goanec et Camille Polloni
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