Que vient faire Javier Milei à Paris ?

lundi 5 octobre 2026.
 

Du 30 septembre au 2 octobre, le président d’extrême droite argentin présente à Paris « l’Argentina Week », entouré de ministres, de patrons et d’une douzaine de gouverneurs. Derrière la vitrine offerte aux investisseurs se joue un marchandage de politique intérieure. Dans ses bagages : un voyage sans gloire à New York, une crise financière qui redémarre et une pauvreté qui explose.

Officiellement, il s’agit d’attirer des capitaux. L’« Argentina Week Paris », organisée par l’ambassade d’Argentine et la présidence, doit s’ouvrir le 30 septembre par une réception à l’ambassade, se poursuivre le 1er octobre par une séance plénière au château de la Muette, siège de l’OCDE, et s’achever le 2 par des tables rondes sectorielles – énergie, mines, agro-industrie, pêche, intelligence artificielle – à l’Agence internationale de l’énergie et à la Chambre de commerce internationale. Le 1er octobre, Javier Milei sera reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron. Le gouvernement argentin promet des annonces : une convention avec le GAFI (Groupe d’action financière) et de nouvelles mesures au titre du RIGI, le régime d’incitation aux grands investissements, taillé pour les multinationales de l’énergie et des mines.

Côté entreprises, on annonce Horacio Marín (YPF), Martín Migoya (Globant), Alejandro Elsztain (Cresud) et, côté européen, des dirigeants de TotalEnergies, ENI, Glencore, Rio Tinto ou Louis Dreyfus Company. Le décor est planté pour vendre le lithium, le gaz de Vaca Muerta et l’accord Mercosur-UE.

Mais le véritable enjeu du voyage n’est pas à Paris. Il est à Buenos Aires, au Congrès.

Une « preuve d’amour » demandée aux gouverneurs

La délégation, présentée par la Casa Rosada comme « la plus lourde politiquement et économiquement de l’histoire récente », réunit autour du président sa sœur Karina Milei, secrétaire générale de la présidence et véritable numéro deux du régime, le ministre de l’économie Luis Caputo, le ministre des Rélations exterieures Pablo Quirno, le président de la Banque centrale Santiago Bausili, le ministre de la justice Juan Bautista Mahiques et Federico Sturzenegger, l’homme de la « dérégulation ». Surtout, elle embarque une douzaine de gouverneurs : Rolando Figueroa (Neuquén), Ignacio Torres (Chubut), Alberto Weretilneck (Río Negro), Alfredo Cornejo (Mendoza), Rogelio Frigerio (Entre Ríos), Gustavo Sáenz (Salta), Juan Pablo Valdés (Corrientes), Leandro Zdero (Chaco), Carlos Sadir (Jujuy), Marcelo Orrego (San Juan), Raúl Jalil (Catamarca) et Claudio Vidal (Santa Cruz).

Ce sont eux que Milei veut courtiser. Le gouvernement n’a toujours pas les voix pour suspendre les PASO, les primaires ouvertes, simultanées et obligatoires, ni pour faire voter le budget 2027. Au Sénat, les libertariens ne disposent que de 21 sièges ; même avec l’appui du PRO de Mauricio Macri et de l’UCR, il leur manquerait environ trois voix. Le péronisme, avec 25 sénateurs, a besoin de onze voix supplémentaires pour bloquer la réforme. Les gouverneurs, qui tiennent leurs parlementaires, sont donc les arbitres.

La suppression des PASO obsède Karina Milei. Ces primaires offrent au péronisme le moyen de trancher ses rivalités internes avant le scrutin national, puis de se rassembler derrière un candidat unique. Sans elles, le mouvement serait contraint de régler ses divisions au premier tour, au risque de disperser ses voix. C’est cette atomisation que vise la sœur du président. La menace a été formulée sans détour : les gouverneurs qui ne soutiendront pas la suppression des PASO seront exclus de tout accord électoral l’an prochain. Le péronisme, réuni à l’hôtel Emperador, a répliqué en faisant de la défense des primaires son élément fédérateur : tout gouverneur qui aidera la Casa Rosada sera traité en allié du pouvoir et affrontera des candidats péronistes sur son propre territoire.

Le calendrier presse. La Chambre nationale électorale a rappelé au Congrès que les règles du jeu doivent être modifiées entre six et trois mois avant un scrutin, et qu’un changement en cours de processus peut « produire plus de dommages que de bénéfices ». Trois jours de cohabitation parisienne, loin des caméras de Buenos Aires, doivent servir à arracher ce que les couloirs du Congrès n’ont pas réussi. Plusieurs de ces gouverneurs ont pourtant déjà multiplié les gestes de bonne volonté : ils viennent de voter la réforme du régime des « zones froides », qui renchérit le gaz pour des millions d’Argentins.

New York : discours devant une salle vide

Milei arrive à Paris au sortir d’une semaine new-yorkaise dont il revient presque les mains vides. À la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, il a plaidé pour un développement sans entraves de l’intelligence artificielle, tout en admettant que ses « grandes conséquences » pour les sociétés humaines restent incomprises. Il a qualifié de « génocide » et d’« expérience de contrôle social » le confinement de la pandémie, qui a pourtant évité en Argentine l’effondrement hospitalier connu par les États-Unis de Trump ou le Brésil de Bolsonaro – au moment même où il vante les outils de surveillance de Palantir. Il a enfin réaffirmé son alignement « ferme » sur Donald Trump et Benyamin Nétanyahou. Seuls les membres de sa délégation ont applaudi : la salle était presque vide.

Le bilan diplomatique est maigre. Pas de bilatérale avec Trump, qui venait de menacer d’intervention militaire tout pays d’Amérique latine où opérerait un « cartel narcoterroriste »-, et un échange de quelques minutes, debout dans un couloir, avec le secrétaire d’État Marco Rubio. La seule rencontre bilatérale s’est tenue avec Nétanyahou, visé par une demande de mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale et hué par une partie des délégations. Milei, qui avait justifié son revirement sur les Malouines par la brouille entre Washington et Londres, a vu Trump s’entretenir amicalement avec le premier ministre britannique Andy Burnham. Lot de consolation : un accord de financement futur de 7 milliards de dollars pour des projets miniers, gaziers et pétroliers, que Washington exige de voir approuvé par le Congrès argentin sans discussion de ses clauses.

Au même moment, un autre Argentin parcourait New York avec un tout autre agenda. Le gouverneur de la province de Buenos Aires, Axel Kicillof, figure montante du péronisme pour l’élection présidentielle de 2027, a ouvert sa tournée le 22 septembre devant une dizaine de fonds détenteurs de la dette provinciale – Eaton Vance, Vanguard, GoldenTree –, BlackRock étant venu écouter. Message : une alternance serait prévisible. Suivait une réunion avec Microsoft, Google, Mastercard ou MetLife. Puis le versant politique : un panel à la New School, une conférence à l’université Columbia et une rencontre avec le maire Zohran Mamdani, en présence de Pedro Sánchez. Kicillof y a dénoncé une Argentine qui « gâche l’occasion de s’insérer dans le nouvel ordre mondial » et plaidé pour une « véritable intégration régionale ». Milei, lui, l’a accusé de la hausse du risque pays.

Bloomberg bouscule, LCI tend le micro

C’est pourtant dans une salle du club économique de New York que le président Milei a connu son moment le plus difficile. Face à John Micklethwait, rédacteur en chef de Bloomberg News, Milei a été interrogé sur la contraction de l’économie entre mars et juin, sur le chômage, sur le maintien du contrôle des changes – « Quand deviendrez-vous un vrai partisan du libre marché ? » – et sur le paradoxe d’un allié de Trump dont le premier partenaire commercial est la Chine. Les réponses ont été confuses : une croissance « ininterrompue » depuis 2024, des restrictions de change « pratiquement toutes levées » mais maintenues à cause des « singes des cavernes » de l’opposition, et cette esquive sur la Chine : « Ce n’est pas moi qui importe les voitures, ce sont les individus ». Même sur les Malouines, Micklethwait lui a demandé s’il comptait expulser les habitants ou envoyer des « colons » à la manière de Nétanyahou.

Rien de tel sur LCI. Le 21 septembre, en prime time, Darius Rochebin offrait au président argentin une tribune pour dérouler ses thèmes favoris : une Europe qui « est en train de couler », Elon Musk « héros de l’humanité », une « excellente relation » personnelle avec Emmanuel Macron. Quelques sourires entendus face aux raccourcis historiques de l’invité, mais aucune question sur la pauvreté, les salaires, la répression des retraités ou le scandale des pots-de-vin à l’Agence nationale du handicap qui éclabousse Karina Milei. Pour le public français, Milei est resté l’« autre Trump » à la tronçonneuse, pittoresque et sûr de lui. Pour les investisseurs, c’est l’entretien de Bloomberg qui a compté.

Le lendemain, vendredi 25 septembre, le risque pays a bondi de 5,2 % pour clôturer à 609 points de base. La chute des obligations s’est étendue à toute la courbe, frappant les piliers de la dette souveraine, ruinant la stratégie de refinancement pour 2027. Les assurances contre le défaut s’envolent et les rumeurs de restructuration de la dette envers le FMI circulent. Cette fois, le ministre Luis Caputo ne peut invoquer aucune tempête internationale : la séance mondiale était bonne, la sanction purement argentine. La veille, il peinait déjà à expliquer une chute de l’activité à des niveaux historiques.

La pauvreté, « la fracture qui compte »

Le choc social, lui, est désormais documenté par la statistique officielle. Selon l’Indec, la pauvreté a bondi de 4,1 points au premier semestre 2026 pour atteindre 32,3 % de la population des 31 agglomérations urbaines couvertes par l’enquête permanente sur les ménages, soit 9,7 millions de personnes – plus de 15 millions si l’on extrapole à l’ensemble du territoire. Près de deux millions de nouveaux pauvres. L’indigence progresse de 1,2 point, à 7,5 %, touchant 2,2 millions de personnes.

La réalité est pire. L’Indec mesure toujours la pauvreté avec un panier de consommation datant de 2004-2005 ; sa mise à jour, comme celle de l’indice des prix, a été gelée par Luis Caputo en début d’année, provoquant la démission du directeur de l’institut, Marco Lavagna. Le cabinet Equilibra, qui corrige le panier et la sous-déclaration des revenus, estime la pauvreté à 44,9 %, soit 12,6 points de plus que le chiffre officiel. C’est davantage que les 44,1 % que Milei avait trouvés en arrivant au pouvoir, après un pic à 56,1 % consécutif à la dévaluation de décembre 2023. Autrement dit, après deux ans et demi de « tronçonneuse », la pauvreté réelle dépasse son niveau de départ. L’Observatoire de la dette sociale de l’Université catholique argentine (UCA) alerte depuis longtemps sur ce décalage.

Dans Pobreza. La grieta que importa (Planeta), le politiste Andrés Schipani et une douzaine de chercheurs décrivent une Argentine où la vraie fracture n’est plus entre péronistes et antipéronistes, mais « entre ceux du dedans et ceux du dehors ». Les quartiers populaires étaient 1 057 dans les années 1970 ; ils sont 6 400 en 2025 et abritent cinq millions de personnes, 10 % de la population. Plus de 90 % des familles n’y ont pas accès au tout-à-l’égout, 99 % au gaz de ville. La moitié des enfants grandit dans la pauvreté. 60 % des jeunes de 19 ans n’ont pas terminé le secondaire. Là où l’État se retire, le narcotrafic devient « juge, policier, prêteur en dernier ressort » et employeur.

Pourquoi si peu de révolte ?, lui demande le journaliste de La Nación. « Il n’y a pas explosion mais implosion, répond Schipani. Il y a plus de résignation que de colère. Pour qu’il y ait colère, il faut des familles qui aient de l’estime d’elles-mêmes. » Le pays qui se pensait comme l’exception latino-américaine, celui des classes moyennes, est sorti du podium régional des taux de pauvreté les plus bas.

Mercredi 30, face à l’ambassade d’Argentine À Paris, la colère a trouvé où s’exprimer. Le 1er septembre, une cinquantaine d’élus, d’intellectuels et d’artistes - parmi lesquels les élus parisiens Rodrigo Arenas et Geneviève Garrigos, l’acteur Nahuel Pérez Biscayart, l’avocate Sophie Thonon, l’écrivain Santiago Amigorena -, ont lancé une pétition sur Change.org demandant à la Ville de Paris de déclarer Javier Milei persona non grata pendant son séjour, du 30 septembre au 2 octobre, et de lui refuser toute réception ou distinction officielle. Elle dépasse aujourd’hui les 3 400 signatures.

Le texte dénonce l’austérité, la destruction de 411 000 emplois formels, les coupes dans la santé, l’éducation et la recherche, la répression des manifestations de retraités, le négationnisme d’État sur les crimes de la dictature. Il pointe aussi la Maison de l’Argentine de la Cité internationale universitaire, où le directeur Santiago Muzio nommé en 2024 par Milei, a expulsé des résidents, retiré une plaque à la mémoire des victimes de la dictature et accueilli des réunions de l’extrême droite européenne. Le 13 septembre Santiago Muzio a démissionné ! Cette première victoire prouve que la mobilisation des résidents de la Maison, la pression citoyenne et associative, la vigilance de la presse et la solidarité internationale peuvent faire reculer les projets autoritaires, surtout quand ils s’exportent jusqu’à Paris.

Un rassemblement est convoqué par l’ACAF (Assemblée de citoyens argentins en France) le mercredi 30 septembre à 19h, jour de l’arrivée du président, face à l’ambassade d’Argentine, 6, rue Cimarosa, dans le XVIe arrondissement, là même où Milei doit offrir sa réception de bienvenue aux investisseurs. Ceux qui s’y retrouveront rappelleront que derrière les tables rondes sur le lithium et le gaz, il y a quinze millions de pauvres en Argentine et que Javier Milei n’est pas le bienvenu en France.

Carlos Schmerkin

https://blogs.mediapart.fr/carlos-s...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260927-173039&M_BT=1489664863989


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