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La communion du pape, diffusée en direct sur toutes les chaînes de télévision et suivie par 600 000 personnes, dont de nombreux représentants politiques, montre combien le culte catholique occupe une place privilégiée au sein des appareils médiatiques et politiques en France.
« On ne verra sûrement rien, c’est les gens qui se sont levés à 6 heures du matin qui pourront s’approcher ! », lâche Nolan, 23 ans. Il est 10 h 30 quand l’étudiant en gestion de projets écologiques émerge, serré contre les autres voyageurs et voyageuses de la station de métro Miromesnil, dans le VIIIe arrondissement de Paris, pour rejoindre la zone où il a été affecté.
Comme 600 000 personnes, il a réservé il y a plusieurs semaines son ticket gratuit pour assister à la messe donnée par le pape Léon XIV samedi 26 septembre, place de la Concorde. La prise de parole n’aura lieu que cinq heures plus tard, mais l’affluence est déjà monumentale.
Nolan est plutôt venu par « curiosité », invité par son ami Henri, accompagnant d’élèves en situation de handicap (AESH) de 26 ans. Lui se dit plus croyant. « Mes parents m’avaient déjà emmené voir le pape quand j’avais 8 ans », se rappelle celui qui voit ce moment comme « un grand rassemblement important », qui permet de se retrouver physiquement avec d’autres croyant·es.
Les spectateurs et spectatrices ont été réparti·es par groupes de 20 000 personnes dans différentes zones autour des avenues de la Grande Armée et des Champs-Élysées, où ils finiront par s’installer pour suivre la « messe solennelle », sur l’un des quarante-cinq écrans géants mis en place pour l’occasion. Mais certain·es commencent à douter d’arriver à temps en voyant les centaines de mètres de queue qui ne cessent de s’allonger. « Pour l’instant c’est calme, mais il faut avoir un œil partout, au vu du nombre de personnes qui continuent à sortir des métros, là », souffle un policier à une collègue, sur les coups de 11 h 30.
Quelques heures plus tôt, dans la ligne 9 qui traverse Paris d’est en ouest, l’effervescence se faisait déjà sentir. « C’est un grand moment de communion entre toutes les sensibilités du catholicisme, souligne Ingrid. Cette quinquagénaire qui vit à l’année en Angleterre est venue pour l’occasion. Le pape ne viendra jamais à Londres, ce sont des anglicans ! » Elle a noué un foulard rouge à son cou, comme d’autres membres de la grande paroisse du Saint-Esprit (XIIe arrondissement) dont elle fait partie, pour se reconnaître dans la foule.
Elle fait ainsi connaissance avec Mélanie, jeune trentenaire qui « était contre la religion » il y a encore quelques années et dit avoir découvert le catholicisme après que la vie lui a « mis des bâtons dans les roues ». « Je suis rentrée dans une église et c’était une révélation ; les messages, le prêtre, les chants », dit-elle en souriant.
La veille, le pape a prononcé à l’Unesco un discours de mise en garde contre le développement accéléré de l’intelligence artificielle (IA), qui selon lui amène le risque de « perdre notre humanité au milieu d’un paradis de machines ». Le visage d’Ingrid s’anime en le mentionnant. « Vous avez suivi la polémique autour de l’auteur haïtien ?, lance-t-elle à propos de Thélyson Orélien, accusé d’avoir utilisé l’IA pour écrire son roman à succès. Pourquoi est-ce à lui qu’on s’attaque, vous pensez ? Moi, je suis noire. Ma fille est noire. Toute sa scolarité, on l’a soupçonnée d’utiliser l’informatique pour tricher. C’est l’extrême droite qui est à la manœuvre, de toute manière. »
Que représente ce nouveau pape, qui parle d’intelligence artificielle, de protection de l’enfance et d’ouverture des frontières ? Sophie, tee-shirt jaune de bénévole sur le dos et cigarette Vogue à la main, le compare à Jean-Paul II, dont le pontificat a duré de 1978 à 2005. Elle avait 16 ans lorsqu’elle l’a vu au Parc des Princes en 1980. « Il avait la quarantaine, c’était un athlète de Dieu ! Il nous a dit à l’époque : “N’ayez pas peur.” Je trouve que Léon XIV, c’est aussi un communicant de son époque. Il a ce talent de toucher des gens et leur parler de façon claire. Il a une parole forte, dans notre monde qui perd la boule. »
Malgré son enthousiasme, la sexagénaire n’ignore pas les débats sur la place que la France accorde à cette longue visite apostolique (le déplacement officiel du chef de l’Église catholique) au vu des règles de laïcité qui régissent l’État. Emmanuel Macron, critiqué pour avoir suivi la messe du pape François au Vélodrome de Marseille en 2023, a cette fois décidé de ne pas s’y rendre. « Chacun est à sa place. La Ve République est laïque, le président représente tout le monde. S’il commence à s’impliquer, ça peut être mal perçu – même si moi, à titre personnel, je pense qu’il devrait », juge la bénévole. « Un responsable politique doit avoir exactement la même attitude envers tous les cultes. On ne peut pas avoir un État laïc à géométrie variable », rappelle Nicolas Cadène, ancien rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, à Mediapart.
Cette « messe géante » est légale, souligne l’expert, car « la loi de 1905 garantit la liberté de culte et permet l’expression d’une religion dans l’espace public. Il n’y a a priori pas de problème, dès lors que c’est encadré et que ça ne crée pas de trouble à l’ordre public. » Pourtant, la visibilité accordée à la religion catholique à travers cette messe publique (et diffusée en direct sur TF1, France 2, BFMTV, LCI, CNEWS…) est sans commune mesure avec la manière dont sont promus les autres cultes en France.
« Il n’y a pas de situation précisément équivalente à cette messe, car le culte catholique est le seul à être hiérarchisé, avec un chef. Mais factuellement, on peut dire qu’il y a un regard très différent en France sur la visibilité catholique et sur la visibilité musulmane, par une bonne partie de la classe politique »,continue Nicolas Cadène.
Fin août, le Rassemblement national a par exemple rappelé sa volonté d’interdire aux femmes musulmanes de porter le foulard dans l’espace public, tandis que les macronistes Gabriel Attal et Aurore Bergé veulent l’interdire aux mineures. Quant aux prières de rue, elles font régulièrement l’objet de polémiques lorsqu’elles sont pratiquées par des croyant·es musulman·es, comme lorsque des fidèles ont, en 2017, commencé à prier devant la mairie de Clichy-la-Garenne pour protester contre l’absence de lieu de culte, avant d’être réprimés par le ministre de l’intérieur Gérard Collomb.
À cette tolérance à double vitesse s’ajoutent des actions concrètes susceptibles de contrevenir au principe de séparation de l’Église et de l’État. Le député dissident insoumis Alexis Corbière a par exemple rappelé que l’Assemblée nationale avait « invité les députés à se rapprocher de leurs services dans l’éventualité où ils [voudraient] assister à la messe du pape ». « Je considère que les fonctionnaires de l’Assemblée n’ont pas à être mobilisés pour savoir si les parlementaires veulent aller à la messe », a-t-il développé sur LCI.
Dans ce courriel que Mediapart a consulté, les services dits « du protocole » de la chambre basse indiquent en effet qu’il n’y aura pas « d’invitation officielle » mais que « la Conférence des évêques de France (CEF) a sollicité le protocole d’État afin que lui soit transmise, dans les meilleurs délais, une liste des parlementaires souhaitant assister à cette célébration » et invitent les élu·es qui « souhaitent assister à cette messe » à « l’indiquer, avant le 25 août », par retour de mail.
« S’il s’agit de proposer une solution facilitante pour se rendre à la messe, cela peut être vu comme la promotion d’un culte, et ce n’est pas possible », analyse Nicolas Cadène. Sollicitée, l’Assemblée nationale n’est pas revenue vers Mediapart.
Il y a aussi les moyens engagés par l’État pour sécuriser la place de la Concorde et ses alentours : « 14 000 membres des forces de l’ordre sont mobilisés sur l’événement », indique Le Parisien. Une nécessité pour garantir qu’il n’y ait pas de fameux « trouble à l’ordre public », mais qui tranche avec d’autres décisions, comme celle de la préfecture de police de Paris d’interdire au dernier moment la Rencontre annuelle des musulmans de France au Bourget en avril 2026, invoquant un « risque terroriste à l’égard de la communauté musulmane » sans apporter de preuve tangible. La préfecture avait finalement été déboutée en référé-suspension par le tribunal administratif.
La place de la Concorde, ancienne place de la Révolution, a par ailleurs été mise à disposition gratuitement par la mairie de Paris : « aucune redevance d’occupation n’est facturée », confirme-t-elle au Canard enchaîné, qui estime à plus de 1 million d’euros ce « cadeau ». « Pourquoi autoriser gratuitement une messe place de la Concorde alors que d’autres lieux, comme Le Bourget, pouvaient accueillir le pape ? On ne le fait pas pour d’autres confessions ! », s’est également demandé Alexis Corbière.
Du côté de Metz, où le pape se rendra lundi, la mairie a quant à elle décidé d’engager 250 000 euros d’argent public pour mettre en place des écrans géants, décrits comme « des équipements nécessaires à l’accueil du pape ». Le tribunal administratif de Strasbourg, saisi en référé-suspension par les associations Union des familles laïques et Les Profanes, a donné raison à la mairie, estimant que les écrans permettront « la diffusion au public attendu, estimé entre 50 000 et 100 000 personnes, non uniquement de la messe, mais de l’ensemble des interventions du pape et de son parcours dans la ville ».
Après une heure trente de messe géante, le pape Léon XIV a quitté la place de la Concorde, saluant la foule dans laquelle s’étaient inséré·es les candidat·es à l’élection présidentielle Marine Le Pen, Bruno Retailleau, Édouard Philippe et Gabriel Attal, ainsi que l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy, Brigitte Macron, le premier ministre Sébastien Lecornu, les président·es des deux chambres du Parlement, Yaël Braun-Pivet et Gérard Larcher et la présidente de la régiion Ile-de-France Valérie Pécresse. « Le pape est un phare », a conclu, ému, le présentateur Stéphane Bern sur France Télévisions.
Marie Turcan
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