Marine Le Pen lance sa campagne en évinçant un proche de Jordan Bardella

dimanche 6 septembre 2026.
 

Cinq mois après avoir été nommé conseiller spécial du président du parti, François Durvye quitte déjà ses fonctions. Cet ancien bras droit de Pierre-Édouard Stérin, en désaccord avec la ligne économique de Marine Le Pen, paie surtout son lobbying pour une candidature de Jordan Bardella à l’élection présidentielle.

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Marine Le Pen vient à peine de présenter sa philosophie économique, sur la scène installée au milieu du court central de Roland-Garros, que le logo bleu du Figaro s’affiche sur les smartphones de ses plus proches conseillers installés en tribune.

Alors que le premier débat de la présidentielle, organisé jeudi 27 août par le Medef, a commencé depuis une dizaine de minutes seulement, le quotidien annonce que François Durvye, le conseiller économique du président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella, « ne participera pas à la campagne » de la candidate du parti d’extrême droite.

Celui-là même que la formation lepéniste avait chargé de créer des ponts entre les milieux économiques et le RN brillait justement par son absence dans les coulisses de ce débat monté par l’organisation patronale. Tout comme Jordan Bardella, premier ministre désigné en cas de victoire de sa championne en 2027, qui n’avait manifestement pas su s’organiser pour être de retour de vacances lors de ce lancement officiel de la campagne présidentielle.

La fuite tombe au plus mal. Dans les colonnes du Figaro, François Durvye affirme que la décision de quitter ses fonctions de conseiller spécial de Jordan Bardella est la sienne. Cet ancien bras droit du milliardaire Pierre-Édouard Stérin explique avoir « choisi de reprendre sa liberté », s’estimant incapable de défendre, pendant la campagne, les positions insuffisamment libérales à ses yeux de Marine Le Pen.

De quoi agacer la candidate, qui a remis les pendules à l’heure tout sourire, à la sortie de son débat aux universités d’été du Medef. « Je l’ai souhaité [son départ], donc je ne le déplore pas », a-t-elle rectifié au micro de BFMTV.

« C’était à celui qui allait l’annoncer le premier », commente auprès de Mediapart un proche de François Durvye. Le divorce entre le RN et celui qui avait été nommé en avril « conseiller spécial » de Jordan Bardella ne date pourtant pas d’hier. Selon nos informations, la rupture a été actée par un simple SMS envoyé dès juillet par Marine Le Pen pour le prévenir que sa présence n’était pas souhaitée au séminaire programmatique organisé au siège du parti à la mi-juillet.

Une conséquence du 7 juillet

Celui qui a œuvré pendant des années à rapprocher la formation d’extrême droite du patronat a pourtant attendu l’invitation de Marine Le Pen au Medef pour officialiser son départ. Un timing qu’il a justifié en privé par le besoin de clarifier sa situation avant des rendez-vous au nom du RN, mais qui a irrité dans l’entourage de la candidate. « Je pense que ça aurait dû être géré en interne. On lave son linge sale en famille », regrette l’un des proches de Marine Le Pen.

En réalité, le sort de François Durvye était déjà scellé depuis le 7 juillet, dans les heures qui ont suivi la condamnation en appel de Marine Le Pen dans l’affaire des assistant·es parlementaires européen·nes du Front national (FN, devenu RN). Ce jour-là, au siège du parti, l’intéressé ne cache pas sa déception quand la patronne, après des tractations à huis clos avec Jordan Bardella puis avec ses avocats, annonce à ses troupes qu’elle sera bien candidate à la présidentielle, malgré le léger risque de devoir finir sa campagne avec un bracelet électronique.

« François a dit que c’était une connerie », résume un de ses soutiens. Comme tous les proches de Jordan Bardella, François Durvye pronostiquait en effet qu’un empêchement judiciaire de Marine Le Pen permettrait à son poulain de se présenter. En privé, lui-même se projetait dans le costume de ministre de l’économie.

Le RN a du mal à digérer les apports extérieurs. Les greffes sont compliquées.

Un proche de Marine Le Pen

Comme l’a raconté Libération, l’ex-homme de confiance de Stérin n’a pas été le seul à se risquer à faire part de ses doutes quant à la quatrième candidature de l’héritière de Jean-Marie Le Pen. Son ami Ambroise de Rancourt, directeur de cabinet de la patronne des député·es frontistes, a lui aussi suggéré qu’il serait plus prudent d’envoyer Jordan Bardella à la présidentielle. Pièce centrale dans la préparation du programme, le jeune énarque a pour l’instant pu conserver sa place dans l’équipe de campagne.

« Les deux ont freiné des quatre fers. Ça a été pris comme un acte de rébellion alors que ça ne l’était pas à mon sens », minimise le mariniste déjà cité. « Marine peut être très raide, mais elle a été tellement trahie », ajoute-t-il au sujet de la mise sur la touche de François Durvye.

Il faut dire que ce dernier n’a pas hésité à s’épandre sur son regret de voir la cheffe de file des député·es RN maintenir sa candidature. « Il a pris son téléphone pour en parler à la terre entière. C’est d’abord ça qui a contrarié Marine Le Pen », raconte un cadre de l’Union des droites pour la République (UDR), le parti d’Éric Ciotti, qui y voit « une certaine forme d’immaturité politique ». « Même si tu es polytechnicien avec un QI de 160, tu ne fais pas ça », abonde un député RN.

Arbitrage perdu sur les retraites

Dure vie que celle de conseiller économique de Marine Le Pen. Venu du monde de la finance, François Durvye rejoint la longue liste de soutiens extérieurs qui, après un rapide passage aux côtés de la patronne du RN, ont quitté le mouvement, avec plus ou moins de fracas. « Le RN a du mal à digérer les apports extérieurs. Les greffes sont compliquées », concède un proche de la candidate.

Depuis des mois, François Durvye ne faisait pas mystère qu’il misait sur Jordan Bardella pour accentuer encore la dimension pro-entreprise du programme économique du parti. À grand renfort de rendez-vous avec le milieu patronal et de lobbying en interne, il avait déjà largement influencé la ligne du RN. En témoignent l’annonce faite jeudi par Marine Le Pen devant les patrons du Medef de réaliser « 125 milliards d’économie », sa promesse d’un « choc de compétitivité fiscale » ou encore ses attaques contre « la folie normative ».

Pourtant, pour l’un de ses proches précédemment cités, François Durvye « a vu qu’il n’y a pas de changement, que le projet économique reste celui mené par Jean-Philippe Tanguy [député proche de Marine Le Pen et concepteur du programme économique du parti – ndlr], avec des positions très étatistes, sociales, ce qui n’était pas l’objectif de François ».

Je ne sais pas dans quelle mesure Jordan va se laisser faire ou pas.

Un proche de François Durvye

Au début de l’été, l’ancien bras droit de Pierre-Édouard Stérin a perdu un arbitrage important : après des mois de tergiversations, Marine Le Pen a confirmé qu’elle défendrait, en 2027, la même position sur les retraites qu’en 2022. Par l’intermédiaire de Jordan Bardella, le conseiller économique poussait pour remettre en cause cette réforme qualifiée de « totémique » par les proches de la candidate, au profit d’une version qui abandonnerait la mesure d’âge de départ à la retraite et insérerait une dose de capitalisation. C’est pourtant lui qui avait été l’architecte de la proposition de 2022, alors qu’il conseillait déjà discrètement Marine Le Pen.

Dans l’ombre, le financier était à l’époque devenu l’un des rouages importants de l’équipe de la candidate. C’est dans son manoir du Calvados qu’elle s’était isolée pour préparer avec lui son débat d’entre-deux-tours face à Emmanuel Macron. Un an plus tard, en 2023, il s’était rapproché encore du clan Le Pen en rachetant pour 2,5 millions d’euros la maison de Jean-Marie Le Pen à Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine), permettant à la famille de réaliser une importante plus-value.

Il y a cinq mois seulement, en avril, le chef d’entreprise avait annoncé au Figaro qu’il devenait, à plein temps et de manière officielle, « conseiller spécial du président du RN », quittant ainsi son poste à la tête du fonds d’investissement de Pierre-Édouard Stérin, Otium.

Il y a laissé un très mauvais souvenir à bon nombre d’actuels et d’anciens collaborateurs. Auprès de Mediapart, ces derniers lui reprochaient d’avoir « dilapidé » les capitaux du milliardaire du fait de choix d’investissements hasardeux. Ils et elles l’accusaient d’avoir quitté le fonds après l’avoir placé sous la menace d’un « endettement colossal », tout en ayant empoché plusieurs millions d’euros à titre personnel sur une opération juste avant son départ.

Son tempérament égocentrique était aussi décrié, tout comme sa propension à dénigrer en privé les élu·es du RN et leur allié Éric Ciotti de l’UDR. « Il les considère tous comme nuls et intellectuellement limités », confiait ainsi un ancien d’Otium. Autant de critiques que l’intéressé avait balayées en les réduisant aux attaques de « quelques revanchards haineux ».

Le sort de François Durvye réglé, reste une interrogation sur l’avenir d’autres proches de Jordan Bardella dans le dispositif de campagne présidentielle, dont son ami proche et conseiller presse Victor Chabert. « Je ne sais pas dans quelle mesure Jordan va se laisser faire ou pas, se questionne-t-on dans l’entourage de l’ancien conseiller économique. C’est quand même le président du parti… »

Alexandre Berteau et Youmni Kezzouf


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