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Alors que débutent mercredi les journées d’été du Medef, les milieux d’affaires réfléchissent à la manière de composer avec le Rassemblement national et de relancer « l’union des droites ». La candidature de Marine Le Pen à la présidentielle, après l’arrêt de la cour d’appel, a mis à bas tous leurs plans.
Ils sont désemparés. Tout avait si bien commencé. L’« union des droites » qu’ils appellent de leurs vœux et à laquelle ils travaillent assidûment était en route. Ils avaient leur candidat, dont ils espéraient écrire le programme économique après lui avoir inculqué « la pédagogie des affaires », qui renforcerait leurs intérêts.
Ledit candidat avait même commencé à endosser leurs demandes, notamment sur les retraites, provoquant de lourdes tensions au sein de son parti. Sa cote dans les sondages montait, préparant l’opinion publique à un déroulé inéluctable au premier tour de la présidentielle.
Et puis, il y a eu le 7 juillet. La justice a condamné Marine Le Pen dans le cadre de l’affaire des assistant·es parlementaires du Rassemblement national (RN), mais sans l’empêcher de se présenter à l’élection présidentielle. Dans les heures qui ont suivi l’arrêt de la cour d’appel, l’ancienne présidente du RN a confirmé sa candidature. Évinçant d’un revers de la main Jordan Bardella, ce candidat sur lequel une partie du patronat avait tout misé.
Une décision judiciaire d’une « grande perversité », a estimé un proche du Medef (Mouvement des entreprises de France). « Les milieux patronaux n’avaient pas prévu ce cas de figure, reconnaît l’un de ses conseillers privilégiés. Ils pensaient que la justice allait confirmer la condamnation de Marine Le Pen en appel et laisserait le champ libre à Bardella. »
« La morale de l’histoire est que le RN est “inopéable”. C’est une entreprise familiale au seul service des Le Pen. Tous ceux qui ont essayé de prendre le parti ont échoué et ont été exclus. Le patronat aurait dû le savoir. Mais il n’a aucune culture politique », analyse un observateur familier des cercles de pouvoir sur un ton faussement contrit.
Que faire désormais ? C’est avec une certaine fébrilité que certains attendent les journées d’été du Medef, les 26 et 27 août, moment de grande communion entre le patronat et une partie de la classe politique. Il s’agit de voir comment les milieux d’affaires vont se repositionner avant la campagne présidentielle, mais aussi ce que va dire le président Patrick Martin, censé faire la synthèse entre tous les courants patronaux.
« On s’en moque de la grand-messe du Medef : ce n’est pas ce qu’on attend du patronat », répond tout à trac un dirigeant d’une PME (petites et moyennes entreprises). « Il a totalement oublié son rôle », poursuit-il, s’alarmant « de la disparition de nos grands groupes, des délocalisations, de la désindustrialisation du pays ». « Aujourd’hui, les problèmes des entreprises, c’est les coûts de l’énergie, l’accès au crédit, les concurrences déloyales, y compris au sein de l’Europe, la difficulté à trouver une main-d’œuvre qualifiée, surtout dans les secteurs scientifiques et techniques depuis les réformes Blanquer… Mais le Medef n’en dit pas un mot. Il préfère ses petits jeux politiciens. »
Les critiques à l’égard de l’organisation patronale ne sont pas nouvelles. Elles existent depuis plus de quarante ans. Mais ces dernières années, le fossé n’a cessé de s’agrandir entre l’institution officielle et le terrain. Pour beaucoup, le Medef est « en pleine dérive », n’assumant plus son rôle de partenaire économique et social. « Depuis la présidence de Geoffroy Roux de Bézieux [de 2018 à 2023 – ndlr], ce n’est plus qu’un organe de lobbying politique au service de quelques grands intérêts privés », assène un observateur proche de ce monde.
Depuis plus d’un an, les dirigeants du CAC 40 et des milieux financiers demandent à rencontrer Jordan Bardella. Ils ont multiplié déjeuners et rendez-vous plus ou moins discrets.
Jugeant inutile de batailler contre une instance qui ne représentait qu’elle-même et ne les concernait pas, une frange de dirigeants a décidé d’ignorer ces évolutions. La reconnaissance publiquement affichée du RN, mettant fin à des décennies d’exclusion de l’extrême droite par les milieux patronaux, ainsi que leur soutien à peine dissimulé à la candidature de Jordan Bardella, les ont toutefois incités à sortir de leur silence. Rarement les critiques à l’égard du Medef ont été aussi nombreuses et violentes.
Peu de personnes ont osé s’exprimer publiquement. Des exceptions comme Stéphane Boujnah, directeur général d’Euronext, dénoncent « la faute morale » consistant à frayer avec l’extrême droite. En privé, certains se déchaînent et se disent « dégoûtés » par « l’effondrement moral et démocratique du patronat ». « On ne pactise pas avec l’extrême droite. Jamais ! », s’emporte un membre influent du Medef. « Le patronat renoue avec ses racines : celle de la collaboration », grince un ancien patron de grand groupe à la retraite.
« Les critiques contre le patronat ont toujours existé. Ce n’est pas une collectivité homogène. Il y a des courants comme au PS, nuance un responsable patronal. Mais je trouve un peu injuste le procès qui est fait à Patrick Martin. Il hérite d’une tâche très compliquée. Ce qui pourrait lui être reproché, c’est de ne pas avoir choisi un cap, d’être toujours en réaction. »
C’est avec une joie mauvaise que ces « contestataires » ont accueilli le crash en direct de la candidature de Jordan Bardella. Il vient confirmer leurs alertes sur le prétendu changement de nature du RN. Ils reprennent en boucle l’avertissement d’Alain Minc, immarcescible conseiller des milieux d’affaires parisiens, dénonçant l’illusion du patronat à vouloir être le « marionnettiste de Jordan Bardella ». Les faits viennent de leur donner raison, selon eux. Le RN reste le parti d’extrême droite qu’il a toujours été, en dépit de ses tentatives de normalisation . Et au moindre tangage, la famille Le Pen reprend le contrôle.
Mais même au sein des partisans de « l’union des droites », qui réclament un gouvernement autoritaire « pour [mettre en place] les réformes dont le pays a besoin », certains remettent en cause la pertinence du choix patronal de s’être rangé derrière Jordan Bardella.
« Marine [Le Pen] l’a débranché, mais je ne crois pas de toute façon qu’il aurait tenu le choc. Il n’a pas la carrure pour mener une campagne présidentielle, encore moins pour être à l’Élysée », dit un chef d’entreprise. « Moi, je n’aurais jamais voté Bardella », avoue un patron qui revendique pourtant ses attaches très à droite. « Il n’a pas 30 ans, explique-t-il. Il est sans expérience, n’a pas fait d’études, il donne l’impression de n’avoir aucune base politique et économique solide. C’est un animal de communication tout juste bon à faire des selfies. »
Tentant de recoller les morceaux d’un monde patronal divisé et surtout d’effacer l’échec de la candidature Bardella, certains s’essaient à réécrire l’histoire. « Ce n’est pas le Medef ou les patrons qui ont été chercher Jordan Bardella. C’est lui qui a envoyé des signaux d’ouverture. Ils ont estimé qu’il fallait saisir sa main tendue et engager le dialogue. On ne peut pas ignorer un parti politique qui fait un tiers des voix et est aux portes du pouvoir », dit une éminence grise du capitalisme français. « Il n’y a pas eu réellement de ralliement du patronat à Jordan Bardella. Tout cela s’inscrit dans la politique de normalisation du RN », ajoute un autre dirigeant.
« Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais ce n’est pas le souvenir que j’ai, raconte un observateur bien informé. C’est à l’instigation de certaines fédérations, dont celle de l’UIMM [Union des industries et métiers de la métallurgie – ndlr] et de certains lobbies patronaux qu’il a été décidé de nouer des relations avec Jordan Bardella et de le mettre en avant. »
Depuis plus d’un an, en tout cas, les dirigeants du CAC 40 comme des milieux financiers demandent à le rencontrer. Ils ont multiplié déjeuners et rendez-vous plus ou moins discrets avec le numéro deux du RN, qui leur semblait bien plus prometteur et attentif que Marine Le Pen.
Mais, désormais, le patronat n’a plus le choix : il lui faut faire avec Marine Le Pen. « Il suffit de regarder CNews pour mesurer le désarroi. La chaîne était le porte-étendard de l’union des droites, avec Bardella en chef de file, comme le voulait Bolloré. Aujourd’hui, elle ne sait plus quelle ligne tenir », ironise un proche des cercles de pouvoir.
Des contacts discrets s’intensifient auprès de Sébastien Chenu et Jean-Philippe Tanguy, qui leur semblent les plus aiguisés en matière économique.
Vincent Bolloré, qui donne le ton à une partie des milieux des affaires, ne cache pas ses désaccords avec la présidente du groupe RN à l’Assemblée. Une « socialiste » à ses yeux. Remettre la retraite à 60 ans, comme elle s’y est engagée, est un chiffon rouge pour le patron de Vivendi comme pour nombre de ses homologues. Tout comme ses positions sur l’Europe. « Marine Le Pen s’appuie sur un électorat populaire. Il est clair qu’elle ne défera pas les dépenses publiques ou la protection sociale, et qu’elle ne touchera les retraites qu’à la marge », estime un dirigeant.
Pour d’autres, ce ne sont que des propos de campagne sur lesquels le RN reviendra rapidement. Au printemps, l’association Entreprises et Cités, fondée par Claude Bébéar dans les années 1990, et dont Bernard Arnault (LVMH) et Vincent Bolloré sont membres depuis ses débuts, a organisé une rencontre réunissant le gratin du CAC 40, Bernard Arnault et Patrick Pouyanné (TotalEnergies) en tête, autour de Marine Le Pen. « Elle n’a pas de relations avec les milieux économiques. Nous devons lui faire entendre les urgences du pays », justifie-t-on dans l’entourage d’un des participants.
Estimant le RN « mal préparé » pour assumer le pouvoir, un certain nombre de patrons semblent déjà disposés à leur apporter leur appui pour maîtriser « la grammaire des affaires ». En coulisses, des contacts discrets s’intensifient notamment auprès de Sébastien Chenu et Jean-Philippe Tanguy, qui leur semblent les plus aiguisés en matière économique. Et qui ont l’oreille de Marine Le Pen.
Jordan Bardella, lui, paraît avoir été « zappé », selon l’expression d’un membre du patronat. Même si Marine Le Pen assure qu’elle en fera son premier ministre si elle accède à l’Élysée, les milieux d’affaires ne croient pas à ce scénario. Pour eux, Bardella ne leur sert plus à rien : il a perdu.
Relancer « l’union des droites » Désormais, tous se préparent en douceur à l’accession du RN au pouvoir, qu’ils estiment inévitable. Certains semblent même le souhaiter. « Puisque les Français veulent le RN, qu’on tente l’expérience. Au bout de six mois, ce sera la catastrophe. Après ils feront le grand tournant, comme l’ont fait les socialistes au moment de Mitterrand », pronostique un dirigeant. « Tout cela est irresponsable !, grince un dirigeant de PME qui ne se résout pas à cette éventualité. On connaît le prix de l’aventurisme politique. Les États-Unis vont mettre des années à réparer les dommages causés par les folies de Donald Trump. »
Dans la torpeur de l’été, les conseillers et les cercles de réflexion patronaux tentent d’échafauder des scénarios pour garder le contrôle quoi qu’il advienne. Et pour remettre en selle cette fameuse « union des droites », susceptible de porter les « réformes radicales » qu’ils ont inscrites dans leur programme.
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Certains supputent les intentions réelles de Marine Le Pen. Finalement, a-t-elle vraiment envie d’y aller, de gagner le pouvoir ? Ne préfère-t-elle pas plutôt rester dans ce rôle de passagère arrière, qui lui permet de prospérer politiquement et financièrement, de dicter l’agenda politique, d’imposer ses idées, notamment en matière d’immigration et de sécurité, sans avoir à assumer le quotidien gouvernemental et les conséquences de ces choix ? Tout cela pourrait ouvrir le champ pour des alliances possibles.
La partie, selon eux, ne se joue pas seulement aux deux tours de la présidentielle, mais aussi aux deux tours des législatives qui ne manqueront pas de suivre pour « sortir du blocage politique dans lequel se trouve le pays depuis 2024 ».
Dans le cadre de la campagne présidentielle, l’idéal serait de reproduire le schéma des présidentielles de 2017 et 2022 : avoir un candidat de droite face à Marine Le Pen au second tour qui ranime le vote républicain, ce qui a permis à chaque fois à Emmanuel Macron de l’emporter.
Et pour les législatives, passer une alliance – au moins tacite – avec le RN, en lui promettant de reprendre une partie de ses propositions, voire de lui donner quelques portefeuilles ministériels, pour assurer une coalition majoritaire à l’Assemblée. Mais quel candidat de droite serait susceptible de remplir une telle mission ? C’est la question que se posent les milieux d’affaires parisiens en ce moment.
Martine Orange
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