Mensonges sur les incendies : Nuñez plaide la « maladresse », Lecornu s’attaque à « Mediapart »

dimanche 30 août 2026.
 

Au lendemain de nos révélations sur le double discours du gouvernement quant aux moyens manquants, les ministres se sont embourbés dans leurs explications lors d’un déplacement en Gironde.

https://www.mediapart.fr/journal/ec...[ABO]&M_BT=1489664863989

iOui, il l’a bien dit. Mais ce n’est pas ce qu’il voulait dire. Et de toute façon, ça ne devait pas se savoir. Laurent Nuñez est apparu bien emprunté au moment de justifier les propos qu’il avait tenus aux représentants de pompiers le jeudi 13 août, révélés par Mediapart dimanche.

Cela tombait mal : le gouvernement avait monté lundi une belle opération de communication, en Gironde, pour tenter de tourner la page des polémiques sur sa gestion de crise de l’été. Plusieurs ministres avaient fait le déplacement. Des annonces allaient être faites (voir l’encadré).

Mais tout a dérapé de bon matin. Au Porge, commune qui a payé un très lourd tribut lors de l’incendie, Sébastien Lecornu a été hué. « Il y a de la colère, il y a de l’émotion, et c’est normal : des gens ont parfois tout perdu », a-t-il reconnu, tout en dénonçant « certaines dérives un peu complotistes ».

Quelques heures plus tard, interrogés par un journaliste de France Inter sur les révélations de Mediapart, les deux ministres se sont embourbés.

Comment justifier les propos tenus par Laurent Nuñez ? Jeudi, le ministre de l’intérieur avait expliqué aux pompiers dans un rare élan de sincérité, que son discours consistant à dire que les moyens sont suffisants pour faire face aux feux, était une « posture » politique, visant à répondre aux critiques des oppositions.

Sauf que l’échange a été enregistré, Mediapart l’a consulté et a retranscrit les propos, qui discréditent sensiblement la parole du gouvernement.

Alors, Laurent Nuñez et Sébastien Lecornu ont préféré insister sur le procédé. « Un précédent très grave », a dit le premier ministre, qui est même allé jusqu’à parler de « trumpisation », sans que personne ne relève l’allusion.

Une « maladresse »

Le gouvernement devrait plutôt s’interroger : si des pompiers professionnels ont cru bon d’enregistrer la conversation et d’en révéler la teneur, c’est justement parce qu’ils étaient outrés par le propos et le secret que leur demandait de tenir le ministre. Choqués par le manque de transparence. Et parce que, sans preuve matérielle, les ministres les auraient à coup sûr accusés de raconter n’importe quoi.

Sébastien Lecornu s’en est ensuite directement pris à Mediapart, accusant le journal d’un « recel douteux ».

Le premier ministre devrait relire l’article et le Code pénal : nous avons simplement consulté et cité en toute honnêteté un enregistrement d’intérêt public majeur, puisqu’un ministre reconnaissait devant des représentants syndicaux que s’il avait quelque peu travesti la réalité, c’était par « posture » politique face aux attaques de ses oppositions.

Dans la foulée, le premier ministre nous a reproché d’avoir « tronqué » les propos. Encore raté : dans notre article, nous ne nous contentions pas du seul mot « posture », en le sortant de son contexte. Au contraire, nous restituions les propos des pompiers, puis la réponse du ministre.

Lors de cette réunion, les pompiers, ulcérés, expliquaient notamment : « Nous ne pouvons plus nous satisfaire d’une communication institutionnelle qui consiste à répéter que tout va bien. »

Réponse du ministre de l’intérieur : « Quand vous dites les moyens, les discours institutionnels, etc. Nous, on est aussi des politiques. Moi, je suis aussi ministre de l’intérieur, certes ancien préfet, très haut fonctionnaire dans ma tête, mais je suis aussi un politique. Quand vous avez des opposants qui disent qu’il n’y a pas assez de moyens aériens, c’est normal qu’on ait une posture. »

Relancé par le journaliste sur l’usage du mot « posture », Laurent Nuñez a fini par plaider la « maladresse », qui ne risque pas d’apaiser les pompiers.

Défaillances du gouvernement

Mais l’indignation et les attaques des ministres contre Mediapart ne forment que l’écume de cette nouvelle sortie médiatique du gouvernement. Le fond, lui, est bien plus sérieux.

Lundi, Laurent Nuñez a encore scandé : « Nos moyens aériens sont suffisants, notre flotte a doublé. » Sauf que la parole ministérielle se heurte à une réalité documentée, celle d’une « flotte inadaptée face à l’augmentation des risques sur le territoire », comme le résumait, en juillet 2025, le rapport d’information des député·es Damien Maudet (LFI) et Sophie Pantel (PS). « Le changement climatique augmente sensiblement les risques sur le territoire, que ce soit les feux de forêt qui s’intensifient et se multiplient, y compris dans des régions du nord du pays qui n’étaient traditionnellement pas concernées », relevaient les parlementaires.

L’État met 12 millions d’euros sur la table

Douze millions d’euros vont être débloqués pour les deux départements (Landes et Gironde) afin de « lancer des travaux sans retard » et « bâtir une forme de plan de relance », a annoncé Sébastien Lecornu après une table ronde regroupant près de Bordeaux des ministres, des élus et des acteurs économiques de la région.

Pour reconstruire « en équivalence » le bâti détruit, le chef du gouvernement a promis aussi une délivrance des permis de construire « sous un délai d’un mois », voire « moins ».

Pour ce qui est des entreprises dont les locaux ont été brûlés, elles bénéficieront d’un dégrèvement intégral des taxes foncières et des cotisations foncières des entreprises (CFE), tandis que celles sinistrées ou situées en zone évacuée seront également exonérées de cotisations sociales. Le coût total de ces exonérations pourrait dépasser 100 millions d’euros.

Il s’agit d’une « mesure qui est assez radicale, un peu coûteuse pour les finances publiques, mais je l’assume », a poursuivi Sébastien Lecornu avant de promettre de donner le nom des assureurs « qui ne joueront pas le jeu » dans l’indemnisation des victimes des mégafeux.

Comme l’a démontré Mediapart, le récit des premières heures du grand feu de Saumos, le 22 juillet, révèle comment notre modèle de sécurité civile a failli, écartelé entre de multiples incendies simultanés, dans le Sud-Est, en Corse et en Gironde.

Toutes les défaillances qu’ont rencontrées les sapeurs-pompiers, ce jour-là, étaient connues des autorités depuis des années. La disponibilité des canadairs en est – n’en déplaise au ministre – un exemple remarquable. Seuls sept de ces avions bombardiers d’eau étaient opérationnels au moment où l’incendie a éclaté en Gironde. Si bien que deux ont été envoyés à Saumos, le 22 juillet après-midi, alors que quatre étaient demandés pour endiguer les flammes.

Qu’on ne vienne pas me dire qu’il y a eu suffisamment de moyens aériens à Saumos.

Jean-Luc Gleyze, président du conseil départemental de la Gironde

À rebours du discours gouvernemental, le rapport parlementaire de 2025 avait déjà mis en exergue « une disponibilité des appareils très insuffisante » lors des saisons des feux, notant qu’aucun canadair « n’avait été en état de voler certains jours durant l’été 2024 ». Ces travaux parlementaires détaillaient la difficulté à maintenir en condition opérationnelle ces engins vieux de trente ans et dont les pièces détachées se font de plus en plus rares.

Si le ministre de l’intérieur ne cesse de répéter que les moyens ont « doublé », à l’exception des canadairs, les investissements consentis par l’exécutif n’ont cependant pas permis de « résorber totalement la crise », relevaient les parlementaires.

Contacté par Mediapart, alors qu’il sortait de son entrevue avec le premier ministre, le président du département de la Gironde, le socialiste Jean-Luc Gleyze, dénonce quant à lui « une forme de déni de ces incendies, qui ne sont pas habituels. » « Oui, nos moyens aériens suffisent dans la grande majorité des situations, mais qu’on ne vienne pas me dire qu’il y en a eu suffisamment à Saumos, s’agace-t-il. Si le feu avait été tapé immédiatement par des largages massifs, nous aurions pu le contrôler au sol. »

Pour ce spécialiste reconnu des feux de forêt, l’exécutif n’a pas tiré les leçons des précédents incendies qui avaient frappé, en 2022, le massif des Landes de Gascogne. C’est pourquoi l’élu a cosigné, avec ses homologues du Lot-et-Garonne et des Landes, un courrier en forme d’alerte au président de la République, le 14 août.

« 2022-2026 : ce bégaiement incendiaire de l’Histoire n’est ni le fruit d’un hasard malencontreux, ni la récurrence singulière d’une coïncidence malheureuse, écrivent les président·es de départements, dans cette lettre que Mediapart s’est procurée. Il s’agit d’un constat implacable et terriblement inquiétant : celui d’un dérèglement climatique qui s’accélère de plus en plus rapidement. »

Ces élu·es rappellent le projet de base aérienne, promis en 2023 par le ministre de l’intérieur d’alors, Gérald Darmanin, et enterré par son successeur Bruno Retailleau. Une nécessité, insistent-ils, qui « s’impose pourtant dans le plus grand massif de résineux d’Europe : 2026 l’a, une nouvelle fois, démontré. Nous réitérons donc notre demande de cette base, qui doit être pourvue en canadairs dès que la vigilance est annoncée rouge. »

Interrogé à ce propos lors de la conférence de presse de ce lundi, Laurent Nuñez a assuré, à l’inverse des évidences, que le « projet n’a pas été abandonné ». « Il n’a pas été mis en œuvre pour des raisons essentiellement opérationnelles et non financières », a-t-il expliqué, notant que ses prédécesseurs, Gérald Darmanin et Bruno Retailleau, « ont préféré le prépositionnement » de moyens aériens dans un aéroport proche, en l’occurrence Mérignac en périphérie de Bordeaux, « au plus près des théâtres des opérations ». Une logique qui a montré toutes ses limites lors de ce nouvel incendie.

Mais le dossier, assure-t-il, est désormais de nouveau à l’étude.

Hugo Lemonier


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