"Histoire mondiale des impérialismes" (19ème, 20ème, 21ème siècles) ouvrage utile

lundi 31 août 2026.
 

Nicolas Beaupré et Florian Louis publient « Histoire mondiale des impérialismes ». Cet ouvrage collectif analyse l’apogée, la contestation, le déclin puis la résurgence du phénomène impérial depuis deux siècles et demi.

https://www.mediapart.fr/journal/cu...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260820-182816&M_BT=1489664863989

Les empires contre-attaquent. Qu’il s’agisse des pulsions annexionnistes des grandes puissances (de la Russie en Ukraine, de la Chine vis-à-vis de Taïwan, des États-Unis au Groenland), de la réaffirmation par Donald Trump de la doctrine Monroe sur le continent américain, ou encore des stratégies d’accaparement économique des États et des multinationales, des formes de domination et d’expansion que beaucoup espéraient confinées dans le passé ont resurgi ces dernières années.

Mais plutôt qu’un « retour », c’est une « réinvention de l’impérialisme » qui est à l’œuvre, défendent les historiens Nicolas Beaupré et Florian Louis en introduction d’un ouvrage massif consacré au phénomène. Une cinquantaine de contributions, totalisant 1 400 pages, dessinent ainsi une Histoire mondiale des impérialismes (XIXe-XXIe siècles), publiée par les Presses universitaires de France.

L’ouvrage ne propose pas de nouvelle théorisation du fait impérial, ironisant même sur la production « abondante » mais « périmée » en la matière. Il en explore plutôt les manifestations sous toutes les latitudes depuis l’ère napoléonienne, à travers des synthèses maîtrisées de la littérature ainsi que de nombreux chapitres thématiques, confiés aux meilleurs spécialistes. Pour Mediapart, les deux directeurs de ce livre somme reviennent sur sa genèse et la façon dont ils espèrent que celui-ci éclaire, avec nuance, notre actualité.

« Mediapart » : Vous affirmez que la même histoire globale des impérialismes, écrite en 2000, n’aurait pas eu la même tonalité. Que voulez-vous donc montrer avec ce travail collectif ?

Florian Louis : Il y a une actualité de l’impérialisme qui nous a titillés comme historiens. Dans la littérature récente, on trouve une profusion de travaux sur la colonisation, mais avec des allures d’autopsie sur une époque fermée, même si elle a laissé des héritages indéniables. Or, la colonisation n’est qu’une modalité possible des dynamiques impérialistes, que l’actualité nous rappelle de manière assez brutale. Nous avons souhaité éclairer le présent en offrant une synthèse des connaissances sur l’impérialisme à l’ère contemporaine.

Nicolas Beaupré : Lorsque nous avons terminé notre précédent projet collectif, une Histoire mondiale du XXe siècle (PUF, 2022), la Russie venait de lancer son invasion à grande échelle de l’Ukraine. Nous avons voulu prolonger la réflexion en explorant plus avant la question impériale. Cela nous a conduits à nous rapprocher du présent en marche, mais aussi à remonter bien en amont du XXe siècle, à l’époque de la Révolution française puis de la tentative d’impérialisation de l’Europe par Napoléon. On entre alors dans une nouvelle ère géopolitique.

De quelle manière ? On peut en effet constater que, depuis la plus lointaine Antiquité, la forme « empire » est très répandue dans l’histoire. Faut-il vraiment considérer que le XIXe siècle serait, par excellence, celui des empires et des impérialismes ?

Florian Louis : La formule serait assez européocentrique, car, effectivement, des empires se sont constitués depuis l’Antiquité la plus lointaine. Pour nous, le XIXe siècle est surtout un moment charnière, dans la mesure où la normalité du fait impérial y est remise en cause.

Auparavant, des empires se créent, s’étendent, se remplacent, se subsument. Au XIXe, l’affrontement n’est plus seulement celui des empires entre eux, mais aussi celui des empires et du principe des nationalités, ainsi que des idéologies de l’émancipation (libéralisme et socialisme). L’ironie étant que les États-nations qui émergent alors ont donné naissance à des impérialismes d’un genre nouveau.

Nicolas Beaupré : Effectivement, les empires ne sont pas seulement contestés par leurs pairs, mais de l’intérieur, en leur centre comme au sein des périphéries impérialisées et colonisées. Mais il y a une autre spécificité du XIXe siècle : les bonds accomplis en matière de capacités technologiques nécessaires à la conquête du monde et au maintien des empires. Leur possession ou, au contraire, leur absence nourrissent des inégalités entre empires et des divergences de destins qui ont été cruciales, par exemple entre les puissances européennes et la Chine impériale.

Ces moyens techniques et technologiques procurent en effet des avantages indéniables, par exemple pour construire des marines et des armées puissantes, et ces avantages se nourrissent en retour des richesses obtenues par la prédation impériale. Au-delà du cas chinois, l’Empire perse et l’Empire ottoman ont particulièrement souffert de n’atteindre ces capacités technologiques qu’avec retard.

Florian Louis : Au demeurant, même quand ces empires adoptent ces technologies, ils les importent depuis des puissances impérialistes occidentales, ce qui renforce leurs dépendances. Un phénomène qui n’est pas sans écho avec la situation de dépendance technologique actuelle d’une large partie du monde à l’égard de la Chine et des États-Unis.

Vous l’avez mentionné : malgré l’émergence des aspirations nationales, on constate que les États-nations et leurs sociétés peuvent se révéler impériaux. Comment des formes politiques apparemment contradictoires ont-elles pu s’articuler ?

Florian Louis : Ce qui fait empire, ce sont cinq critères : une logique d’expansion, un caractère d’immensité territoriale, la coexistence de plusieurs groupes ethniques et/ou nationaux qui ne sont pas égaux et une dimension de coercition au bénéfice du groupe ou des groupes au sommet de la hiérarchie. Ces critères doivent être tous remplis : il existe ainsi des expansionnismes qui ne sont pas impériaux, comme on l’a vu lors des guerres qui ont opposé des États d’Amérique latine nouvellement indépendants au XIXe siècle.

Quand ils luttent pour l’émancipation des nationalités à l’intérieur des empires, les nationalismes sont effectivement antagoniques avec l’impérialisme. Mais ces combats de libération nationale ont pu donner naissance à des nations porteuses de politiques oppressives. Plus généralement, les élites des États-nations qui sont alors façonnés peuvent tout à fait porter des projets d’expansion et de domination qui aboutissent à une forme impériale.

Nicolas Beaupré : La dimension impériale peut en effet être incorporée à l’image qu’on veut donner ou que l’on se fait de soi-même, au point de devenir constitutive de l’identité nationale, dans une quête de grandeur et de puissance.

Cela peut se repérer autant du côté des colons états-uniens devenus indépendants, qui ont estimé que la « destinée manifeste » de leur pays était de conquérir et de s’étendre à l’ouest et, plus tard, d’exercer un leadership mondial considéré comme légitime. En France, la « mission civilisatrice » que bien des dirigeants de la IIIe République ont prétendu accomplir a progressivement été intégrée, non sans débats, à l’identité politique construite par le régime.

Dans le cas français, l’empire napoléonien continental et les empires coloniaux ultramarins sont souvent racontés et analysés de manière séparée. L’ouvrage cherche au contraire à les penser dans leur continuité. Finalement, comment peut-on caractériser la trajectoire impérialiste française ?

Nicolas Beaupré : L’issue de la guerre de Sept Ans [un conflit entre grandes puissances européennes de 1756 à 1763 – ndlr] a forcé progressivement le royaume de France au deuil d’un empire américain, même s’il a conservé un contrôle sur ses îles des Antilles, très importantes du point de vue économique, tandis que toutes les possessions en Amérique du Nord ont été perdues.

Napoléon est arrivé à un moment de rétractation de l’empire français ultramarin, dont il a pris acte pour proposer une alternative : un empire continental, même s’il caresse un temps l’idée de reprendre pied en Amérique avec l’achat de la Louisiane à l’Espagne en 1800 (mais elle est vite revendue en 1803 aux États-Unis) et l’expédition haïtienne de 1804 (tout aussi infructueuse).

L’option impériale napoléonienne ayant à son tour échoué, l’option ultramarine est progressivement redevenue d’actualité, notamment avec la conquête de l’Algérie à partir de 1830, puis une expansion poursuivie par les différents régimes qui se succèdent, y compris la IIIe République. Mais avant cela, à l’intérieur de la phase napoléonienne elle-même, des aventures et la recherche de nouveaux horizons, par exemple en Égypte, ont anticipé sur la suite.

Il y a eu comme un « tuilage » entre les différentes formes d’« impérialité », comme le montre bien Aurélien Lignereux dans sa contribution.

Si le XXe siècle a semblé être le tombeau des empires formels, voire des impérialismes à l’issue de la guerre froide, le XXIe marque la résurgence brutale de ces derniers. Mais comme vous le relevez, cela se produit justement dans un monde d’États-nations censé endiguer de telles pratiques. Qu’est-ce que cela change ?

Florian Louis : Notre but n’était pas de dire que rien n’avait changé entre le XIXe et le XXIe siècle, comme s’il n’y avait qu’une permanence des impérialismes. Aujourd’hui, ceux-ci s’expriment globalement de manière plus « soft » que par le passé, sauf que nous sommes dans un univers où la norme impérialiste semblait derrière nous, ou en tout cas délégitimée. Même dans des formes feutrées, le retour de pratiques impérialistes est donc particulièrement choquant pour nous qui sommes contemporains d’un monde divisé entre près de deux cents États-nations.

D’autres éléments de nouveauté sont cruciaux, comme l’existence de la dissuasion nucléaire. Celle-ci joue un rôle dans la manière dont se développe la guerre russe en Ukraine, qui, elle aussi, présente un caractère inédit par rapport aux guerres impérialistes du passé. L’usage de la force pour conquérir ou empêcher l’émancipation d’une colonie, d’un territoire, c’était courant. Mais là, on parle d’une expédition militaire pour réannexer une province impériale indépendante depuis plusieurs décennies.

Outre la guerre en Ukraine, ces dernières années ont été marquées par la guerre génocidaire d’Israël à Gaza, mais également par ses autres offensives et ses atteintes au droit international dans toute la région. La grille de lecture impérialiste vous semble-t-elle utile dans ce cas ?

Nicolas Beaupré : Dans le livre, nous distinguons colonisation et impérialisme, qui, dans certains cas, mais pas tous, peuvent se confondre. Dans le cas d’Israël, la dimension coloniale de son action est indéniable, notamment dans les territoires palestiniens. On observe par ailleurs, au Liban et en Syrie notamment, la construction d’un glacis défensif, au-delà des frontières reconnues du pays. Le tout en recourant à des violences extrêmes, qui s’apparentent avec ce qu’ont pratiqué bien des empires. Pour autant, le critère de l’envergure spatiale n’est pas rempli s’agissant d’Israël.

Florian Louis : Outre l’absence d’immensité du territoire, il me semble que la politique menée actuellement par Israël illustre les ravages d’une pathologie nationaliste plus qu’impérialiste. D’ailleurs, plusieurs cas de violences génocidaires commis dans des cadres impériaux, à l’époque contemporaine, ont en fait été le fruit de nationalismes exacerbés. Le génocide des Arméniens, par exemple, a été commis alors que l’Empire ottoman se « désimpérialisait » et versait dans un ultranationalisme turc.

Il n’est d’ailleurs pas anodin que Nétanyahou ait parlé d’Israël comme d’une « super-Sparte ». Contrairement à Athènes, cette cité grecque n’est pas un modèle impérial, ce qui ne l’a pas empêchée de faire la guerre à l’extérieur pour sanctuariser son territoire et opprimer des populations subalternisées en son sein (les hilotes et les périèques).

À bien des égards, Trump semble faire revivre l’ère impériale de William McKinley (1897-1901) et Theodore Roosevelt (1901-1909). De manière générale, l’impérialisme des États-Unis est analysé et dénoncé de longue date en Occident. Dans quelle généalogie s’exprime l’impérialisme chinois ?

Florian Louis : Le Parti communiste chinois a fixé un objectif officiel à l’horizon de 2049, centenaire de la naissance officielle de la République populaire de Chine, celui d’être la première puissance du monde. 2049 doit marquer la fin du siècle des humiliations : de victime des impérialismes, la Chine doit en triompher.

Or, même si les dirigeants ne le diront pas comme ça, les moyens impérialistes sont une façon d’y parvenir. Et n’oublions pas que même au XIXe siècle, comme nous le montrons bien dans notre livre, la Chine est restée impérialiste à l’égard de ses voisins, tout en subissant les impérialismes occidentaux et japonais. Le sien a simplement été subsumé par plus forts que lui, mais nullement annihilé.

Nicolas Beaupré : La Chine populaire pratique au sein du territoire qu’elle contrôle des politiques de la différence radicales qui peuvent aller jusqu’à la sinisation forcée de populations, et une régulation brutale d’identités perçues comme dangereuses. Elle donne à voir, d’autre part, une sorte de success-story d’un impérialisme informel, à dominante économique.

C’est peut-être une réinvention, inédite dans l’histoire de la Chine, de ce que l’historien David Todd avait appelé « l’empire de velours ». L’expression désigne une forme d’impérialisme pratiquée par les empires britannique et français qui avaient déployé, à côté de leurs conquêtes territoriales, l’envoi d’experts et de techniciens partout dans le monde, l’achat de ports et de terres, la construction de voies de chemin de fer et l’établissement de partenariats asymétriques créant de forts liens de dépendance.

Fabien Escalona


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