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Au cœur de l’été, le plus grand fleuve de France a atteint un étiage historique. Un écosystème de militants, de scientifiques et de responsables politiques s’attelle à faire reconnaître les droits d’un cours d’eau, surexploité depuis des décennies.
Tours, Montlouis-sur-Loire, Amboise (Indre-et-Loire).– L’eau qui clapote à leurs pieds fait penser à une tisane tiède. Il est presque midi, samedi 25 juillet, et Thomas et Ioan, jeunes pêcheurs amateurs, savent qu’ils repartiront encore bredouilles. Habitué de ce spot à la sortie de Tours, Thomas jette l’éponge : « L’eau est beaucoup trop chaude, les poissons se sont carapatés. Ils cherchent des trous, des endroits où l’eau est plus profonde pour se rafraîchir. »
Quand ils ne meurent pas tout simplement. La Loire a atteint ici les 32 °C ces derniers jours, bien au-delà de la température létale pour les poissons, qui est de 25 °C en moyenne.
À la surface flottent des amas d’algues, une des conséquences des canicules qui se sont succédé depuis la mi-mai. Une efflorescence de cyanobactéries – très toxiques – dégage une odeur de vase. « Je ne peux plus amener mon chien ici, c’est trop dangereux », raconte Thomas. Il a dû adapter ses hameçons pour faire face aux algues.
Une petite grenouille en plastique sert de leurre pour les brochets et les perches, des poissons carnassiers qui ont peu à peu pris le pas sur la population de migrateurs de rivière, qui ont quasiment disparu. Le silure, une espèce invasive parfaitement à l’aise dans les cours d’eau écologiquement altérés, a achevé de faire chuter la population des migrateurs, comme le saumon, la lamproie ou l’alose qu’il dévore.
En cette fin juillet, les deux amis ont dû se rapprocher d’un pont pour trouver encore un peu de débit dans la Loire qui paraît, à certains endroits, complètement asséchée, remplacée par des bancs de sable.
Quelques kilomètres plus bas, elle semble avoir disparu. Les images sont parfois spectaculaires, et parfois un peu trompeuses, comme celles qui ont beaucoup circulé ces derniers jours sur les réseaux sociaux, tant le fleuve a toujours eu de très grandes variations de débit entre hiver et été. « La Loire : un fleuve de sable quelquefois mouillé », s’amusait l’écrivain Jules Renard, qu’on se plaît ici à citer.
Mais la situation du fleuve en ce cœur de l’été 2026 n’a plus grand-chose à voir avec ces variations naturelles.
La biologiste Barbara Réthoré, qui a fondé avec Julien Chapuis Loire Sentinelle, un projet de « recherche-action-création » autour de l’état de la Loire, a remonté depuis la mi-mai le fleuve entre Angers (Maine-et-Loire) et Nevers (Nièvre) et s’avoue atteinte par ce qu’elle a vu. « On a vécu trois canicules pendant cette traversée de 400 kilomètres. On avait par moments l’impression de naviguer sur des eaux mortes, avec des odeurs de matières en décomposition. C’est en partie dû aux cyanobactéries, mais aussi aux cadavres de poissons et d’oisillons qui ne peuvent survivre sur des grèves de sable à 50 °C. »
Donner à la Loire une personnalité juridique, c’est lui permettre de se défendre, c’est sortir d’une vision anthropocentrée.
Charles Fournier, député écologiste d’Indre-et-Loire
Les températures inédites et le manque d’eau dans le fleuve ont des effets bien visibles. « Il y a moins de complexité dans l’écoulement, donc moins de petits chenaux où se réfugier pour trouver de la fraîcheur. L’oxygène manque. C’est catastrophique pour la biodiversité. En plus, moins il y a d’eau, plus la concentration de polluants est importante », détaille la chercheuse, marquée par certaines « visions d’apocalypse » de ces dernières semaines.
À Nantes (Loire-Atlantique), Angers ou Tours, on surveille comme le lait sur le feu l’état de la Loire. À cause du dérèglement climatique, Nantes, qui avait risqué la rupture d’eau potable en 2022, a déjà dû délocaliser sa centrale de traitement d’eau une première fois et continue d’investir massivement pour sécuriser sa ressource.
La ville de Tours, gérée par Les Écologistes, et qui a déclaré la Loire citoyenne d’honneur, a demandé à divers chercheurs et chercheuses de fournir chaque année un bilan de santé du fleuve. Barbara Réthoré s’occupe des polluants invisibles, comme les microplastiques qui s’accumulent dans le fleuve, mais aussi de l’ADN environnemental – un bon marqueur de biodiversité – de la Loire qu’elle suit en faisant des prélèvements réguliers. Connaître l’état réel du fleuve, comprendre ce qui l’affecte, c’est déjà reprendre un peu des capacités d’agir, défendent les scientifiques de Loire Sentinelle.
Sur une petite plage près de Montlouis-sur-Loire, petite commune en amont de Tours, Clément Sirgue, qui prépare son bateau pour remonter le fleuve, s’inscrit dans ce même mouvement. « Bien sûr, on voit maintenant clairement les effets du réchauffement climatique sur la Loire. Mais derrière, il faut voir que c’est le résultat de décennies de politiques en amont », insiste ce batelier et éducateur en environnement. Il a fait partie de l’aventure du Parlement de Loire lancé en 2019 autour des travaux du philosophe Bruno Latour, et largement inspiré par le mouvement mondial des droits de la nature.
Une démarche qui a abouti à la rédaction d’une proposition de loi pour la reconnaissance de la Loire comme personnalité juridique, déposée fin juin par le député écologiste d’Indre-et-Loire Charles Fournier, qui espère la voir discutée avant la fin de l’année.
« Déjà qu’on a des élus parfois complètement déconnectés des besoins des populations, mais alors les besoins de la bouvière… Donner à la Loire une personnalité juridique, c’est lui permettre de se défendre, c’est sortir d’une vision anthropocentrée », avance celui qui fait partie du renouveau de la batellerie à voile sur le fleuve, un bon moyen de sensibiliser à son environnement. « Tout le monde aime les bateaux. La voile, c’est un bon cheval de Troie pour se reconnecter au fleuve », s’amuse-t-il alors que la baignade y est depuis longtemps interdite, car trop dangereuse.
La première obsession vis-à-vis de la Loire a été de la dompter, tant ses crues étaient meurtrières.
Il sensibilise les gens qu’il transporte grâce à son association La Rabouilleuse, en montrant la beauté d’un fleuve qui paraît par endroits encore très sauvage : les huttes de castors qui sont revenues, les sternes typiques d’ici, les petites moules d’eau douce, les îles au gré des méandres… « On a massacré toutes les rivières d’Europe. En France, pour le Rhône, la Seine, c’est déjà trop tard… », soupire-t-il, inquiet d’un dérèglement climatique qui vient redoubler les attaques contre le fleuve.
Une mémoire du fleuve – pas si lointaine – refait souvent surface quand il embarque « les anciens ». « J’ai pris en bateau une grand-mère qui habitait près d’un pont à Saint-Cyr-sur-Loire et qui me racontait que lorsqu’elle était jeune, ils étaient obligés de fermer les fenêtres la nuit à cause du bruit assourdissant que faisaient les poissons en remontant le fleuve », raconte-t-il, alors que la population des poissons migrateurs de la Loire a pratiquement disparu. « Avec des récits comme ça, on comprend qu’en une génération, il y a eu un effondrement du vivant dont on n’a pas idée, tant nous sommes dans une amnésie de la nature », assure-t-il.
Un effondrement qui n’est pas sans lien avec la longue histoire de domestication – et de surexploitation – du fleuve. Le dérèglement climatique n’est pas seul en cause dans l’état alarmant du fleuve en ce milieu d’été.
La première obsession vis-à-vis de la Loire a été de la dompter, tant ses crues étaient meurtrières. Digues, levées… : les ouvrages d’endiguement parsèment son cours. Dans l’après-guerre, la politique des grands barrages s’impose en France et la Loire ne fait pas exception. « On était dans un paradigme aménagiste assez dominant à l’époque, où l’objectif était d’écrêter les crues pour permettre l’aménagement et l’extension urbains dans la plaine inondable. Et puis ces barrages permettaient aussi de soutenir l’étiage [le niveau d’eau le plus bas – ndlr] », rappelle Bruno Marmiroli, directeur de la mission Val de Loire et architecte de formation.
Les barrages, équipés d’une centrale hydroélectrique, comme celui de Villerest construit en 1978, produisent aussi de l’électricité et semblent décidément avoir tous les avantages, puisqu’ils permettent d’assurer le refroidissement des quatre centrales nucléaires qui bordent le fleuve. « Cela permet aussi de diluer l’eau chaude rejetée par les centrales avec leurs pollutions, notamment au tritium », avance Gilles Deguet, membre du comité de bassin et militant de longue date de la préservation de la Loire.
Dans la fièvre aménageuse d’une France qui se reconstruit en béton, la Loire offre aussi des sables d’une qualité particulière et qui paraissent inépuisables. « Alors que le transport sédimentaire naturel, donc ce que le fleuve va déposer tranquillement, est de 300 000 tonnes par an, on en extrait 6 millions de tonnes par an entre Nantes et Angers. C’est un rapport de 1 à 20 », souligne le géographe Mathieu Bonnefond, qui coordonne avec Bruno Marmiroli le projet interdisciplinaire « Comment va la Loire ? ».
En silence, et dans l’indifférence générale, le fleuve s’effondre. Ce sera l’effondrement, bien visible lui, du pont Wilson en 1978 qui provoquera une première crise de conscience. Un épisode de forte sécheresse a mis au jour les pieux de bois qui le soutenaient et qui se sont mis à pourrir. Toutes les constructions le long du fleuve sont menacées. « L’incision dans le fleuve due à l’extractivisme forcené du granulat a déconnecté le lit des nappes, ce qui contribue à l’assèchement de la Loire », explique Mathieu Bonnefond. L’extraction de sable est finalement interdite. Mais l’incision du fleuve n’est toujours pas terminée et le paysage reste durablement marqué par cet extractivisme démesuré.
« À côté d’Orléans, dans le méandre de Bou, il y a une ancienne carrière remplie d’eau maintenant. Les habitants du coin l’appellent le “Charles de Gaulle”, parce que c’est la carrière d’extraction de sable qui a servi à la construction de l’aéroport », rapporte Bruno Marmiroli.
Dès la fin des années 1980, un combat très âpre commence aussi contre la construction de nouveaux barrages. Le « dernier fleuve sauvage » est aussi le lieu où se sont menées les plus dures luttes pour la préservation des fleuves et des rivières. Des combats encore aujourd’hui largement oubliés, alors qu’ils ont contribué à totalement revoir notre rapport aux écosystèmes hydrauliques et ont laissé derrière eux une impressionnante culture militante et scientifique des cours d’eau.
En 1986, Jean Royer, le maire de Tours, emblématique de ces années aménagistes, annonce, en sa qualité de président de l’Établissement public d’aménagement de la Loire et de ses affluents, qu’il veut construire quatre nouveaux barrages sur le bassin versant. Un début de fronde s’organise. « Au début, on était très peu nombreux. Tout le monde trouvait que les barrages, c’était merveilleux, c’était le progrès », se souvient Gilles Deguet qui a participé alors à quelques mobilisations écologistes, dont l’occupation du Larzac et celle contre la centrale de Plogoff (Finistère). Les associations écologistes comme France nature environnement et le WWF international entrent dans la danse pour défendre un des derniers « fleuves sauvages » d’Europe.
Du côté du Puy-en-Velay (Haute-Loire), est créée en 1989 l’association SOS Loire vivante coalisant des habitant·es, des scientifiques, des naturalistes, opposé·es à cette politique de barrages qui va noyer des villages entiers et abîmer définitivement le système du fleuve. « Les scientifiques qui nous rejoignent commencent à parler de la notion d’écosystème pour le fleuve, qui était jusque-là vu par les technocrates comme de l’eau qui passe dans un tuyau. Là, ils et elles montraient la complexité de l’ensemble avec les échanges entre les nappes alluviales, les nappes phréatiques », se remémore Gilles Deguet.
L’occupation contre le barrage de Serre-de-la-Fare dure cinq ans. L’idée qu’on ne combat pas une crue par l’endiguement s’installe. Les barrages seront finalement abandonnés. « C’est une lutte oubliée, alors que si on compare à une lutte comme celle du Larzac, ce qu’ils ont gagné est bien plus crucial d’un point de vue écologique », soutient Clément Sirgue.
Aujourd’hui, l’inquiétude vient principalement – en plus des centrales nucléaires et de leurs besoins colossaux en eau – des ponctions dans le fleuve du monde agricole qui rejette, aussi, des eaux pleines de pesticides. « L’agriculture intensive pompe dans les nappes alluviales, mais aussi dans des nappes plus profondes, comme celle du cénomanien, qui met cent cinquante ans à se renouveler », avance Mathieu Bonnefond.
« Cette agriculture génère des flux de contaminants non négligeables. Et ça, il suffit d’aller voir dans les eaux brutes des pompages, où on retrouve les pesticides et les nitrates », abonde Bruno Marmiroli. La loi d’urgence agricole qui a été votée en juillet 2026 et qui privilégie l’agriculture dans les usages de l’eau est une profonde menace, jugent-ils, pour l’écosystème Loire, dont le prochain bilan de santé sera présenté à la rentrée.
Reconnaître la Loire comme une entité juridique capable de faire valoir ses droits est, à leurs yeux, un levier puissant de rééquilibrage. « On voit bien que la profusion de lois pour défendre les milieux, le Code de l’environnement…, ça ne suffit pas. Ce n’est pas opérant parce que dans le cénacle de l’espace de prise de décisions, se jouent des rapports de force dans lesquels le vivant est toujours mis de côté », analyse Bruno Marmiroli. Comme d’autres, il attend que la Loire s’invite à la table des négociations et fasse valoir ses droits.
Lucie Delaporte
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