![]() |
De quand date cette conquête décisive ? Alors que la question agite les scientifiques, des chercheurs pensent avoir identifié les plus anciens "briquets" de l’humanité, des fragments de pyrite vieux de 400 000 ans.
La question met les chercheurs sur le gril… Depuis quand l’humanité allume-t-elle des feux à sa guise ? L’amplitude extrême des hypothèses (grosso modo entre - 760 000 et - 20 000 ans) dit assez l’incertitude dans laquelle sont plongés les scientifiques. Parue dans la revue Nature, une récente étude vient d’arrêter brusquement le compteur il y a 400 000 ans.
La lumière nous arrive d’Angleterre, plus précisément d’un ancien gisement d’argile du Suffolk utilisé pour la fabrication de briques jusqu’aux années 1930. Fouillé au début du XXe siècle et dans les années 1980-1990, le site d’East Farm Barnham intéresse à nouveau les archéologues depuis 2013, en particulier parce que l’une de ses zones ("area 1") a dévoilé la coexistence d’outils de silex chauffés et de ce qui pourrait être, si l’on en croit le rougissement et le durcissement très localisés de l’argile, la trace d’un ancien foyer.
Démontrer qu’il s’agit d’un vestige de feu humain, et non d’un incendie d’origine naturelle, n’est pas une mince affaire. Mais les scientifiques estiment y être parvenus par quatre chemins différents mobilisant chacun des techniques de pointe. Selon eux, et avec la prudence qui s’impose aux révélations, le doute est désormais réduit au minimum. Restait néanmoins à montrer que ledit foyer avait été allumé à l’aide d’un artefact.
Grâce à des fragments de terre cuite ou d’os brûlés en Afrique, on sait que le feu était utilisé par d’anciennes espèces du genre Homo il y a 1 à 1,5 million d’années, sans doute à partir de brandons récupérés lors de feux de forêt.
Feu préhistorique : que révèle la découverte de pyrite sur nos ancêtres ? Après une longue phase d’habituation, les foyers humains deviennent plus nombreux il y a 450 000 ans sur les sites archéologiques, en particulier dans les grottes, milieux peu propices aux incendies.
Le foyer d’East Farm Barnham date quasiment de cette époque. Si les archéologues y voient un allumage intentionnel, c’est parce qu’ils ont mis la main sur de possibles "briquets". À quelques mètres du foyer, deux fragments de pyrite ont été découverts. Composé de sulfure de fer, ce minéral était frotté avec du silex pour produire des particules incandescentes capables d’allumer un feu. Étant donné la grande rareté de la pyrite dans la région, conclut l’article, sa présence à Barnham indique qu’elle a été apportée dans ce but.
Mais il y a un hic, et c’est Catherine Perlès, préhistorienne et professeure émérite à l’université Paris-Nanterre, autrice d’Oublier Prométhée, La Lente Préhistoire du feu (éd. Société d’ethnologie), qui le souligne : "Cette découverte est excitante car, en général, la pyrite ne se conserve pas. Malheureusement, aucun des deux fragments ne porte de traces de percussion. Leur proximité avec le foyer est un argument de poids, bien sûr, mais je parlerais davantage d’une bonne plausibilité que d’une démonstration en règle." Après tout, conjecture la chercheuse, étant donné la brillance de la pyrite, elle a pu être collectée pour des raisons esthétiques.
Autre question : qui tenait le briquet ? Pas Homo sapiens, car il y a 400 000 ans notre espèce n’existait pas encore. Les auteurs évoquent plutôt les premiers Néandertaliens qui peuplaient l’Eurasie, et n’excluent pas que d’autres espèces, ailleurs, soient concernées. En effet, la période qui s’étale entre 500 000 et 300 000 ans est marquée par un accroissement du volume du cerveau chez les lignées humaines, favorable à la maîtrise de techniques complexes comme celle du feu.
"Il ne faut pas imaginer une diffusion automatique, cumulative et à grande échelle du feu à partir de -400 000 ans, tempère Catherine Perlès. Sur de nombreux sites plus récents, en particulier de Néandertaliens lors des périodes froides, aucun foyer n’est attesté. Ce renoncement au feu semble paradoxal, mais s’explique peut-être simplement par la rareté des arbres."
C’est seulement au Paléolithique récent, il y a 40 000 ans, que le feu s’impose à tous, rythmant les activités collectives et assurant chaque jour un peu plus l’emprise de notre espèce sur son environnement. Ah, foyer, doux foyer !
L’argile durcie et rougie d’East Farm Barnham a été sondée sous toutes les coutures. Observés au microscope polarisant, des prélèvements ont dévoilé la présence d’hématite, un oxyde de fer qui se forme quand des sédiments riches en fer sont soumis à une très haute température.
En chauffant des échantillons une douzaine de fois à 400 ou 600 °C, les chercheurs ont pu reconstituer une "signature magnétique" proche de celle de la zone rougie, ce qui atteste d’une chauffe répétée.
L’analyse chimique des restes d’hydrocarbures aromatiques polycycliques (ou HAP) a aussi trahi la surabondance de HAP lourds, typiques des feux d’origine humaine, très concentrés.
Enfin, soumis à des rayons infrarouges (spectroscopie), des échantillons ont révélé un chauffage dépassant par moments les 750°C, une température peu compatible avec un simple embrasement de végétation.
| Date | Nom | Message |