![]() |
Au même moment, l’armée américaine bombardait l’Iran pour la sixième nuit consécutive, la campagne de frappes contre des embarcations dans les Caraïbes atteignait 221 morts, et la Cour suprême achevait de vider le Voting Rights Act de 1965 de sa substance. Le 28 janvier dernier, devant la presse internationale, Jean-Luc Mélenchon avait posé le diagnostic : les États-Unis sont « un empire agressif né d’un génocide ». Deux siècles et demi plus tard, la machine tourne toujours. Elle a seulement cessé de s’excuser.
Il fallait voir la fête. Un million de personnes attendues sur le National Mall, des « Freedom Trucks » sillonnant le pays depuis des mois, et un président octogénaire transformant l’anniversaire d’une nation en meeting personnel. L’organisation avait été confiée à Freedom 250, structure étroitement liée à Donald Trump. Le résultat tient de la réécriture assumée : une Amérique blanche et chrétienne, purgée de l’esclavage et des massacres des peuples natifs.
Ce n’est pas un détail de mise en scène. La Maison-Blanche a exigé des « corrections » dans huit musées de la Smithsonian Institution, sous peine de coupes budgétaires. Les pièces commémoratives célébrant l’abolition, le suffrage des femmes et les droits civiques ont été retirées du programme au nom de la lutte contre le « wokisme ». Un décret présidentiel porte même un nom digne d’Orwell : « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».
On efface les victimes avant de recommencer. Il faut donc rappeler ce qui est effacé. Un Empire né d’un génocide
Les chiffres existent, et ils sont désormais officiels. En juillet 2024, le ministère de l’Intérieur américain a publié le rapport final de son enquête sur les pensionnats pour enfants autochtones. Bilan : au moins 973 enfants morts dans 417 pensionnats fédéraux répartis sur 37 États, entre 1819 et 1969, et 74 sites de sépulture. Le Washington Post en a documenté plus de 3 100. Vingt-trois milliards de dollars ont été engloutis dans cette entreprise d’assimilation forcée. Un président des États-Unis a présenté des excuses en octobre 2024. Deux ans plus tard, son successeur finance des camions qui expliquent que tout cela n’a pas vraiment eu lieu.
Avant les pensionnats, il y eut la dépossession. L’Indian Removal Act de 1830 et la Piste des Larmes. Sand Creek en 1864, où un colonel massacre un campement de femmes, d’enfants et de vieillards. Wounded Knee en 1890, environ trois cents Lakotas tués par la 7e cavalerie. Le Dawes Act de 1887, qui fait perdre aux nations autochtones les deux tiers de leurs terres. Les études démographiques les plus récentes, publiées dans la revue PNAS, confirment un effondrement général des populations autochtones après 1500. Dans le sud-est du continent, la chute atteint 72 % entre 1685 et 1790.
L’autre pilier, c’est l’esclavage. Environ 12,5 millions d’Africains embarqués dans la traite transatlantique. Moins de 4 % débarquent en Amérique du Nord. Et pourtant, en 1860, plus de quatre millions d’êtres humains y sont la propriété d’autres êtres humains. Cette croissance par la reproduction forcée en dit plus long que n’importe quel discours sur le système américain. La Constitution de 1787 avait tranché : une personne asservie compterait pour trois cinquièmes d’un individu.
L’abolition n’a pas clos le chapitre. Elle a ouvert celui de la terreur. L’Equal Justice Initiative a recensé près de 6 500 lynchages racistes entre 1865 et 1950, dont 4 084 pour la seule période 1877-1950 dans douze États du Sud. Sans procès. Souvent en public, avec cartes postales souvenir. À cela s’ajoutent les massacres de Wilmington en 1898, d’East St. Louis en 1917, le Red Summer de 1919, la destruction du quartier noir de Greenwood à Tulsa en 1921. Le capitalisme racial n’est pas une bavure du système, c’est le système
W.E.B. Du Bois, dans Black Reconstruction in America, a montré que l’abolition avait été trahie par une alliance entre le capital du Nord et les propriétaires du Sud. Il y forge le concept de « dividende racial » : les travailleurs blancs acceptaient une part moindre du produit économique en échange d’un statut symbolique de supériorité raciale. C’est ainsi que l’on brise une solidarité de classe.
Cedric Robinson a poussé la démonstration jusqu’au bout dans Black Marxism. Le capitalisme occidental ne s’est pas constitué malgré la race, mais à travers elle. Le capitalisme racial n’est pas une distorsion du capitalisme : c’en est la forme normale. Domenico Losurdo, dans sa Contre-histoire du libéralisme, avait établi le même paradoxe côté politique : la liberté proclamée en 1776 et l’esclavage n’étaient pas contradictoires, ils étaient articulés. Les mêmes hommes rédigeaient la Déclaration d’indépendance et possédaient des plantations.
Aimé Césaire avait nommé le mécanisme inverse dans son Discours sur le colonialisme : le choc en retour, ce moment où la violence exercée aux colonies revient frapper les métropoles. Chalmers Johnson lui donnera un nom en anglais, blowback. Michelle Alexander, dans The New Jim Crow, a fermé la boucle contemporaine : l’esclavage aboli et la ségrégation démantelée, restait l’incarcération de masse comme système de caste raciale.
Tout cela peut sembler théorique. Une ville américaine en administre la preuve expérimentale. Flint, Michigan : quand l’Empire empoisonne ses propres enfants
Flint est une ville du Michigan, majoritairement africaine-américaine, l’une des plus pauvres des États-Unis. Elle fut pourtant un fleuron industriel : General Motors s’y installe en 1908, la population décuple en trente ans et atteint son pic à près de 197 000 habitants en 1960. Puis viennent la désindustrialisation, le redlining, la fuite blanche vers les banlieues et la concurrence fiscale entre municipalités. L’historien Andrew Highsmith l’a démontré : Flint n’est pas devenue pauvre par hasard, elle a été appauvrie par des politiques délibérées.
En décembre 2011, la ville est placée sous la tutelle d’un « emergency manager » nommé par le gouverneur républicain Rick Snyder. Cet administrateur dispose de tous les pouvoirs et peut passer outre le conseil municipal élu. Les habitants de Flint perdent le droit élémentaire d’être gouvernés par des personnes qu’ils ont choisies. Dans le Michigan de ces années-là, ce dispositif a été appliqué de façon écrasante à des villes noires.
En avril 2014, pour économiser, l’emergency manager débranche Flint du réseau de Détroit et bascule sur l’eau de la rivière Flint, sans y ajouter d’inhibiteur de corrosion. L’eau attaque les canalisations en plomb. Les habitants se plaignent immédiatement du goût, de l’odeur, de la couleur. On leur répond que l’eau est saine. Le maire ira jusqu’à déclarer que les gens gaspillent leur argent en achetant des bouteilles.
En décembre 2014, Lee Anne Walters, mère de famille, fait mesurer l’eau de sa maison. La limite fixée par l’agence fédérale de l’environnement est de 15 particules de plomb par milliard. Chez elle, la première mesure donne 104. Une semaine plus tard, 397. Il ne se passe rien. Il faudra qu’une militante, Melissa Mays, envoie plus de 300 échantillons à un professeur de Virginia Tech, puis qu’une pédiatre, Mona Hanna-Attisha, constitue elle-même le registre épidémiologique que les institutions n’avaient pas constitué, pour que la vérité éclate : la proportion d’enfants présentant une plombémie élevée est passée de 2,4 % à 4,9 %, et jusqu’à 6,6 % de hausse dans les quartiers les plus contaminés. Aucun changement significatif en dehors de la ville.
Le 23 mars 2015, le conseil municipal vote le retour à l’eau de Détroit. Le vote est ignoré. La ville est sous tutelle.
Officiellement, la crise a fait douze morts, par légionellose. Des enquêtes journalistiques portent le bilan réel jusqu’à 115 décès, de nombreuses pneumonies n’ayant jamais été rattachées à l’épidémie. Le plomb, lui, tue lentement : troubles de la concentration, chute des résultats scolaires, fausses couches. Une génération entière d’enfants a été exposée. En 2020, un accord d’indemnisation de 600 millions de dollars a été conclu. Aucun responsable n’a été condamné pénalement. La chercheuse Heather Sullivan résume la règle non écrite : les personnes blanches et aisées n’iront pas en prison.
En 2017, la Commission des droits civiques du Michigan a rendu son verdict dans un rapport intitulé sans détour : la crise de l’eau de Flint, ou le racisme systémique vu à travers Flint.
tués par l’armée américaine lors du massacre de Wounded Knee, le 29 décembre 1890.
le mercredi 29 juillet 2026
partager
pour
aller plus loin :
Antigone de Sophocle/Vinaver, mis en scène par Matthieu Marie : un miroir de notre monde
Impérialisme américain. Le 4 juillet 2026, les États-Unis ont fêté leurs 250 ans devant le plus grand feu d’artifice de leur histoire. Au même moment, l’armée américaine bombardait l’Iran pour la sixième nuit consécutive, la campagne de frappes contre des embarcations dans les Caraïbes atteignait 221 morts, et la Cour suprême achevait de vider le Voting Rights Act de 1965 de sa substance. Le 28 janvier dernier, devant la presse internationale, Jean-Luc Mélenchon avait posé le diagnostic : les États-Unis sont « un empire agressif né d’un génocide ». Deux siècles et demi plus tard, la machine tourne toujours. Elle a seulement cessé de s’excuser.
Il fallait voir la fête. Un million de personnes attendues sur le National Mall, des « Freedom Trucks » sillonnant le pays depuis des mois, et un président octogénaire transformant l’anniversaire d’une nation en meeting personnel. L’organisation avait été confiée à Freedom 250, structure étroitement liée à Donald Trump. Le résultat tient de la réécriture assumée : une Amérique blanche et chrétienne, purgée de l’esclavage et des massacres des peuples natifs.
Ce n’est pas un détail de mise en scène. La Maison-Blanche a exigé des « corrections » dans huit musées de la Smithsonian Institution, sous peine de coupes budgétaires. Les pièces commémoratives célébrant l’abolition, le suffrage des femmes et les droits civiques ont été retirées du programme au nom de la lutte contre le « wokisme ». Un décret présidentiel porte même un nom digne d’Orwell : « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».
On efface les victimes avant de recommencer. Il faut donc rappeler ce qui est effacé. Un Empire né d’un génocide
Les chiffres existent, et ils sont désormais officiels. En juillet 2024, le ministère de l’Intérieur américain a publié le rapport final de son enquête sur les pensionnats pour enfants autochtones. Bilan : au moins 973 enfants morts dans 417 pensionnats fédéraux répartis sur 37 États, entre 1819 et 1969, et 74 sites de sépulture. Le Washington Post en a documenté plus de 3 100. Vingt-trois milliards de dollars ont été engloutis dans cette entreprise d’assimilation forcée. Un président des États-Unis a présenté des excuses en octobre 2024. Deux ans plus tard, son successeur finance des camions qui expliquent que tout cela n’a pas vraiment eu lieu.
Avant les pensionnats, il y eut la dépossession. L’Indian Removal Act de 1830 et la Piste des Larmes. Sand Creek en 1864, où un colonel massacre un campement de femmes, d’enfants et de vieillards. Wounded Knee en 1890, environ trois cents Lakotas tués par la 7e cavalerie. Le Dawes Act de 1887, qui fait perdre aux nations autochtones les deux tiers de leurs terres. Les études démographiques les plus récentes, publiées dans la revue PNAS, confirment un effondrement général des populations autochtones après 1500. Dans le sud-est du continent, la chute atteint 72 % entre 1685 et 1790.
L’autre pilier, c’est l’esclavage. Environ 12,5 millions d’Africains embarqués dans la traite transatlantique. Moins de 4 % débarquent en Amérique du Nord. Et pourtant, en 1860, plus de quatre millions d’êtres humains y sont la propriété d’autres êtres humains. Cette croissance par la reproduction forcée en dit plus long que n’importe quel discours sur le système américain. La Constitution de 1787 avait tranché : une personne asservie compterait pour trois cinquièmes d’un individu.
L’abolition n’a pas clos le chapitre. Elle a ouvert celui de la terreur. L’Equal Justice Initiative a recensé près de 6 500 lynchages racistes entre 1865 et 1950, dont 4 084 pour la seule période 1877-1950 dans douze États du Sud. Sans procès. Souvent en public, avec cartes postales souvenir. À cela s’ajoutent les massacres de Wilmington en 1898, d’East St. Louis en 1917, le Red Summer de 1919, la destruction du quartier noir de Greenwood à Tulsa en 1921. Le capitalisme racial n’est pas une bavure du système, c’est le système
W.E.B. Du Bois, dans Black Reconstruction in America, a montré que l’abolition avait été trahie par une alliance entre le capital du Nord et les propriétaires du Sud. Il y forge le concept de « dividende racial » : les travailleurs blancs acceptaient une part moindre du produit économique en échange d’un statut symbolique de supériorité raciale. C’est ainsi que l’on brise une solidarité de classe.
Cedric Robinson a poussé la démonstration jusqu’au bout dans Black Marxism. Le capitalisme occidental ne s’est pas constitué malgré la race, mais à travers elle. Le capitalisme racial n’est pas une distorsion du capitalisme : c’en est la forme normale. Domenico Losurdo, dans sa Contre-histoire du libéralisme, avait établi le même paradoxe côté politique : la liberté proclamée en 1776 et l’esclavage n’étaient pas contradictoires, ils étaient articulés. Les mêmes hommes rédigeaient la Déclaration d’indépendance et possédaient des plantations.
Aimé Césaire avait nommé le mécanisme inverse dans son Discours sur le colonialisme : le choc en retour, ce moment où la violence exercée aux colonies revient frapper les métropoles. Chalmers Johnson lui donnera un nom en anglais, blowback. Michelle Alexander, dans The New Jim Crow, a fermé la boucle contemporaine : l’esclavage aboli et la ségrégation démantelée, restait l’incarcération de masse comme système de caste raciale.
Tout cela peut sembler théorique. Une ville américaine en administre la preuve expérimentale. Flint, Michigan : quand l’Empire empoisonne ses propres enfants
Flint est une ville du Michigan, majoritairement africaine-américaine, l’une des plus pauvres des États-Unis. Elle fut pourtant un fleuron industriel : General Motors s’y installe en 1908, la population décuple en trente ans et atteint son pic à près de 197 000 habitants en 1960. Puis viennent la désindustrialisation, le redlining, la fuite blanche vers les banlieues et la concurrence fiscale entre municipalités. L’historien Andrew Highsmith l’a démontré : Flint n’est pas devenue pauvre par hasard, elle a été appauvrie par des politiques délibérées.
En décembre 2011, la ville est placée sous la tutelle d’un « emergency manager » nommé par le gouverneur républicain Rick Snyder. Cet administrateur dispose de tous les pouvoirs et peut passer outre le conseil municipal élu. Les habitants de Flint perdent le droit élémentaire d’être gouvernés par des personnes qu’ils ont choisies. Dans le Michigan de ces années-là, ce dispositif a été appliqué de façon écrasante à des villes noires.
En avril 2014, pour économiser, l’emergency manager débranche Flint du réseau de Détroit et bascule sur l’eau de la rivière Flint, sans y ajouter d’inhibiteur de corrosion. L’eau attaque les canalisations en plomb. Les habitants se plaignent immédiatement du goût, de l’odeur, de la couleur. On leur répond que l’eau est saine. Le maire ira jusqu’à déclarer que les gens gaspillent leur argent en achetant des bouteilles.
En décembre 2014, Lee Anne Walters, mère de famille, fait mesurer l’eau de sa maison. La limite fixée par l’agence fédérale de l’environnement est de 15 particules de plomb par milliard. Chez elle, la première mesure donne 104. Une semaine plus tard, 397. Il ne se passe rien. Il faudra qu’une militante, Melissa Mays, envoie plus de 300 échantillons à un professeur de Virginia Tech, puis qu’une pédiatre, Mona Hanna-Attisha, constitue elle-même le registre épidémiologique que les institutions n’avaient pas constitué, pour que la vérité éclate : la proportion d’enfants présentant une plombémie élevée est passée de 2,4 % à 4,9 %, et jusqu’à 6,6 % de hausse dans les quartiers les plus contaminés. Aucun changement significatif en dehors de la ville.
Le 23 mars 2015, le conseil municipal vote le retour à l’eau de Détroit. Le vote est ignoré. La ville est sous tutelle.
Officiellement, la crise a fait douze morts, par légionellose. Des enquêtes journalistiques portent le bilan réel jusqu’à 115 décès, de nombreuses pneumonies n’ayant jamais été rattachées à l’épidémie. Le plomb, lui, tue lentement : troubles de la concentration, chute des résultats scolaires, fausses couches. Une génération entière d’enfants a été exposée. En 2020, un accord d’indemnisation de 600 millions de dollars a été conclu. Aucun responsable n’a été condamné pénalement. La chercheuse Heather Sullivan résume la règle non écrite : les personnes blanches et aisées n’iront pas en prison.
En 2017, la Commission des droits civiques du Michigan a rendu son verdict dans un rapport intitulé sans détour : la crise de l’eau de Flint, ou le racisme systémique vu à travers Flint. Racisme environnemental, injustice épistémique : la mécanique du déni
Ce que Flint donne à voir, c’est un mécanisme reproductible, et c’est là que la sociologie devient indispensable.
La géographe Laura Pulido, dans le seul texte universitaire qui articule Flint au capitalisme racial en pleine crise, refuse le mot « contamination », qui suggère l’accident, et impose celui d’« empoisonnement » : les décideurs connaissaient les risques et ont poursuivi. Elle a par ailleurs déplacé le concept de racisme environnemental des intentions individuelles vers les structures. Le racisme environnemental n’exige pas de racistes conscients. L’emergency manager n’avait aucun besoin d’être personnellement raciste pour appliquer une politique raciale. Il suffit d’un système qui accorde une valeur différentielle à la vie selon la couleur de peau et le revenu.
Deuxième rouage : ce que les sociologues des sciences appellent l’undone science, la science non faite. Certaines questions ne sont pas posées, certains registres ne sont pas constitués, certaines mesures sont méthodologiquement biaisées. Sans données, pas de preuve. Sans preuve, les plaintes des habitants restent des anecdotes. Et l’anecdote est exactement ce dont les institutions ont besoin pour maintenir le déni.
Troisième rouage, le plus tranchant : l’injustice épistémique, concept forgé par la philosophe Miranda Fricker. Des femmes savaient. Elles l’ont dit. Elles n’ont pas été crues. Non par défaillance individuelle de leurs interlocuteurs, mais par fonctionnement structurel des hiérarchies du savoir. Il aura fallu qu’une médecin diplômée dise la même chose que les mères de famille pour que la parole devienne audible. Du Bois avait théorisé cette condition dès 1903 sous le nom de double conscience : se voir en permanence à travers les yeux des autres.
Et pourtant, ce sont ces femmes qui avaient raison. Le mouvement Flint Democracy Defense League, porté par des militantes noires comme Claire McClinton, Nayyirah Shariff ou la pasteure Bernadel Jefferson, s’était constitué dès 2011, non pas contre le plomb, mais contre la suspension de la démocratie locale. Trois ans avant que le premier robinet ne devienne toxique. Bernadel Jefferson l’a dit d’une phrase : tout a commencé en 2011, 2014 n’en est que le résultat.
La démocratie n’était pas un supplément d’âme du combat écologique. Elle en était la condition.
Avant de regarder l’Amérique de haut, un détour s’impose par la France. Aux Antilles, le chlordécone a été autorisé pendant des années après son interdiction ailleurs, empoisonnant durablement les sols, l’eau et les corps de Guadeloupe et de Martinique. Les mêmes mécanismes s’y retrouvent, terme à terme : des alertes portées par des populations noires traitées comme des inquiétudes irrationnelles, des études épidémiologiques commandées trop tard, des normes de contamination fixées à des niveaux contestés, et une impunité pénale totale.
La spécificité française tient à une forme propre de science non faite : l’interdiction des statistiques ethniques rend structurellement impossible de documenter les inégalités raciales de santé que l’universalisme républicain nie par principe. Une ignorance organisée différente dans sa forme, identique dans sa fonction.
tués par l’armée américaine lors du massacre de Wounded Knee, le 29 décembre 1890.
le mercredi 29 juillet 2026
partager
pour
aller plus loin :
Antigone de Sophocle/Vinaver, mis en scène par Matthieu Marie : un miroir de notre monde
Impérialisme américain. Le 4 juillet 2026, les États-Unis ont fêté leurs 250 ans devant le plus grand feu d’artifice de leur histoire. Au même moment, l’armée américaine bombardait l’Iran pour la sixième nuit consécutive, la campagne de frappes contre des embarcations dans les Caraïbes atteignait 221 morts, et la Cour suprême achevait de vider le Voting Rights Act de 1965 de sa substance. Le 28 janvier dernier, devant la presse internationale, Jean-Luc Mélenchon avait posé le diagnostic : les États-Unis sont « un empire agressif né d’un génocide ». Deux siècles et demi plus tard, la machine tourne toujours. Elle a seulement cessé de s’excuser.
Il fallait voir la fête. Un million de personnes attendues sur le National Mall, des « Freedom Trucks » sillonnant le pays depuis des mois, et un président octogénaire transformant l’anniversaire d’une nation en meeting personnel. L’organisation avait été confiée à Freedom 250, structure étroitement liée à Donald Trump. Le résultat tient de la réécriture assumée : une Amérique blanche et chrétienne, purgée de l’esclavage et des massacres des peuples natifs.
Ce n’est pas un détail de mise en scène. La Maison-Blanche a exigé des « corrections » dans huit musées de la Smithsonian Institution, sous peine de coupes budgétaires. Les pièces commémoratives célébrant l’abolition, le suffrage des femmes et les droits civiques ont été retirées du programme au nom de la lutte contre le « wokisme ». Un décret présidentiel porte même un nom digne d’Orwell : « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ».
On efface les victimes avant de recommencer. Il faut donc rappeler ce qui est effacé. Un Empire né d’un génocide
Les chiffres existent, et ils sont désormais officiels. En juillet 2024, le ministère de l’Intérieur américain a publié le rapport final de son enquête sur les pensionnats pour enfants autochtones. Bilan : au moins 973 enfants morts dans 417 pensionnats fédéraux répartis sur 37 États, entre 1819 et 1969, et 74 sites de sépulture. Le Washington Post en a documenté plus de 3 100. Vingt-trois milliards de dollars ont été engloutis dans cette entreprise d’assimilation forcée. Un président des États-Unis a présenté des excuses en octobre 2024. Deux ans plus tard, son successeur finance des camions qui expliquent que tout cela n’a pas vraiment eu lieu.
Avant les pensionnats, il y eut la dépossession. L’Indian Removal Act de 1830 et la Piste des Larmes. Sand Creek en 1864, où un colonel massacre un campement de femmes, d’enfants et de vieillards. Wounded Knee en 1890, environ trois cents Lakotas tués par la 7e cavalerie. Le Dawes Act de 1887, qui fait perdre aux nations autochtones les deux tiers de leurs terres. Les études démographiques les plus récentes, publiées dans la revue PNAS, confirment un effondrement général des populations autochtones après 1500. Dans le sud-est du continent, la chute atteint 72 % entre 1685 et 1790.
L’autre pilier, c’est l’esclavage. Environ 12,5 millions d’Africains embarqués dans la traite transatlantique. Moins de 4 % débarquent en Amérique du Nord. Et pourtant, en 1860, plus de quatre millions d’êtres humains y sont la propriété d’autres êtres humains. Cette croissance par la reproduction forcée en dit plus long que n’importe quel discours sur le système américain. La Constitution de 1787 avait tranché : une personne asservie compterait pour trois cinquièmes d’un individu.
L’abolition n’a pas clos le chapitre. Elle a ouvert celui de la terreur. L’Equal Justice Initiative a recensé près de 6 500 lynchages racistes entre 1865 et 1950, dont 4 084 pour la seule période 1877-1950 dans douze États du Sud. Sans procès. Souvent en public, avec cartes postales souvenir. À cela s’ajoutent les massacres de Wilmington en 1898, d’East St. Louis en 1917, le Red Summer de 1919, la destruction du quartier noir de Greenwood à Tulsa en 1921. Le capitalisme racial n’est pas une bavure du système, c’est le système
W.E.B. Du Bois, dans Black Reconstruction in America, a montré que l’abolition avait été trahie par une alliance entre le capital du Nord et les propriétaires du Sud. Il y forge le concept de « dividende racial » : les travailleurs blancs acceptaient une part moindre du produit économique en échange d’un statut symbolique de supériorité raciale. C’est ainsi que l’on brise une solidarité de classe.
Cedric Robinson a poussé la démonstration jusqu’au bout dans Black Marxism. Le capitalisme occidental ne s’est pas constitué malgré la race, mais à travers elle. Le capitalisme racial n’est pas une distorsion du capitalisme : c’en est la forme normale. Domenico Losurdo, dans sa Contre-histoire du libéralisme, avait établi le même paradoxe côté politique : la liberté proclamée en 1776 et l’esclavage n’étaient pas contradictoires, ils étaient articulés. Les mêmes hommes rédigeaient la Déclaration d’indépendance et possédaient des plantations.
Aimé Césaire avait nommé le mécanisme inverse dans son Discours sur le colonialisme : le choc en retour, ce moment où la violence exercée aux colonies revient frapper les métropoles. Chalmers Johnson lui donnera un nom en anglais, blowback. Michelle Alexander, dans The New Jim Crow, a fermé la boucle contemporaine : l’esclavage aboli et la ségrégation démantelée, restait l’incarcération de masse comme système de caste raciale.
Tout cela peut sembler théorique. Une ville américaine en administre la preuve expérimentale.
Flint est une ville du Michigan, majoritairement africaine-américaine, l’une des plus pauvres des États-Unis. Elle fut pourtant un fleuron industriel : General Motors s’y installe en 1908, la population décuple en trente ans et atteint son pic à près de 197 000 habitants en 1960. Puis viennent la désindustrialisation, le redlining, la fuite blanche vers les banlieues et la concurrence fiscale entre municipalités. L’historien Andrew Highsmith l’a démontré : Flint n’est pas devenue pauvre par hasard, elle a été appauvrie par des politiques délibérées.
En décembre 2011, la ville est placée sous la tutelle d’un « emergency manager » nommé par le gouverneur républicain Rick Snyder. Cet administrateur dispose de tous les pouvoirs et peut passer outre le conseil municipal élu. Les habitants de Flint perdent le droit élémentaire d’être gouvernés par des personnes qu’ils ont choisies. Dans le Michigan de ces années-là, ce dispositif a été appliqué de façon écrasante à des villes noires.
En avril 2014, pour économiser, l’emergency manager débranche Flint du réseau de Détroit et bascule sur l’eau de la rivière Flint, sans y ajouter d’inhibiteur de corrosion. L’eau attaque les canalisations en plomb. Les habitants se plaignent immédiatement du goût, de l’odeur, de la couleur. On leur répond que l’eau est saine. Le maire ira jusqu’à déclarer que les gens gaspillent leur argent en achetant des bouteilles.
En décembre 2014, Lee Anne Walters, mère de famille, fait mesurer l’eau de sa maison. La limite fixée par l’agence fédérale de l’environnement est de 15 particules de plomb par milliard. Chez elle, la première mesure donne 104. Une semaine plus tard, 397. Il ne se passe rien. Il faudra qu’une militante, Melissa Mays, envoie plus de 300 échantillons à un professeur de Virginia Tech, puis qu’une pédiatre, Mona Hanna-Attisha, constitue elle-même le registre épidémiologique que les institutions n’avaient pas constitué, pour que la vérité éclate : la proportion d’enfants présentant une plombémie élevée est passée de 2,4 % à 4,9 %, et jusqu’à 6,6 % de hausse dans les quartiers les plus contaminés. Aucun changement significatif en dehors de la ville.
Le 23 mars 2015, le conseil municipal vote le retour à l’eau de Détroit. Le vote est ignoré. La ville est sous tutelle.
Officiellement, la crise a fait douze morts, par légionellose. Des enquêtes journalistiques portent le bilan réel jusqu’à 115 décès, de nombreuses pneumonies n’ayant jamais été rattachées à l’épidémie. Le plomb, lui, tue lentement : troubles de la concentration, chute des résultats scolaires, fausses couches. Une génération entière d’enfants a été exposée. En 2020, un accord d’indemnisation de 600 millions de dollars a été conclu. Aucun responsable n’a été condamné pénalement. La chercheuse Heather Sullivan résume la règle non écrite : les personnes blanches et aisées n’iront pas en prison.
En 2017, la Commission des droits civiques du Michigan a rendu son verdict dans un rapport intitulé sans détour : la crise de l’eau de Flint, ou le racisme systémique vu à travers Flint.
Ce que Flint donne à voir, c’est un mécanisme reproductible, et c’est là que la sociologie devient indispensable.
La géographe Laura Pulido, dans le seul texte universitaire qui articule Flint au capitalisme racial en pleine crise, refuse le mot « contamination », qui suggère l’accident, et impose celui d’« empoisonnement » : les décideurs connaissaient les risques et ont poursuivi. Elle a par ailleurs déplacé le concept de racisme environnemental des intentions individuelles vers les structures. Le racisme environnemental n’exige pas de racistes conscients. L’emergency manager n’avait aucun besoin d’être personnellement raciste pour appliquer une politique raciale. Il suffit d’un système qui accorde une valeur différentielle à la vie selon la couleur de peau et le revenu.
Deuxième rouage : ce que les sociologues des sciences appellent l’undone science, la science non faite. Certaines questions ne sont pas posées, certains registres ne sont pas constitués, certaines mesures sont méthodologiquement biaisées. Sans données, pas de preuve. Sans preuve, les plaintes des habitants restent des anecdotes. Et l’anecdote est exactement ce dont les institutions ont besoin pour maintenir le déni.
Troisième rouage, le plus tranchant : l’injustice épistémique, concept forgé par la philosophe Miranda Fricker. Des femmes savaient. Elles l’ont dit. Elles n’ont pas été crues. Non par défaillance individuelle de leurs interlocuteurs, mais par fonctionnement structurel des hiérarchies du savoir. Il aura fallu qu’une médecin diplômée dise la même chose que les mères de famille pour que la parole devienne audible. Du Bois avait théorisé cette condition dès 1903 sous le nom de double conscience : se voir en permanence à travers les yeux des autres.
Et pourtant, ce sont ces femmes qui avaient raison. Le mouvement Flint Democracy Defense League, porté par des militantes noires comme Claire McClinton, Nayyirah Shariff ou la pasteure Bernadel Jefferson, s’était constitué dès 2011, non pas contre le plomb, mais contre la suspension de la démocratie locale. Trois ans avant que le premier robinet ne devienne toxique. Bernadel Jefferson l’a dit d’une phrase : tout a commencé en 2011, 2014 n’en est que le résultat.
La démocratie n’était pas un supplément d’âme du combat écologique. Elle en était la condition.
Avant de regarder l’Amérique de haut, un détour s’impose par la France. Aux Antilles, le chlordécone a été autorisé pendant des années après son interdiction ailleurs, empoisonnant durablement les sols, l’eau et les corps de Guadeloupe et de Martinique. Les mêmes mécanismes s’y retrouvent, terme à terme : des alertes portées par des populations noires traitées comme des inquiétudes irrationnelles, des études épidémiologiques commandées trop tard, des normes de contamination fixées à des niveaux contestés, et une impunité pénale totale.
La spécificité française tient à une forme propre de science non faite : l’interdiction des statistiques ethniques rend structurellement impossible de documenter les inégalités raciales de santé que l’universalisme républicain nie par principe. Une ignorance organisée différente dans sa forme, identique dans sa fonction.
Cela suppose de nommer les choses. Non, les États-Unis ne sont pas le pays de la liberté qui aurait mal tourné en 2016. C’est un Empire bâti sur la conquête, la traite et la guerre, qui n’a jamais cessé de l’être, et qui aujourd’hui assume de le dire tout haut. Les 250 bougies soufflées le 4 juillet éclairaient une histoire officielle. Les peuples autochtones, les descendants d’esclaves, les Vénézuéliens, les Iraniens, les Palestiniens et les enfants de Flint en connaissent une autre.
Reste que l’anti-impérialisme n’est pas de l’antiaméricanisme. Le 28 mars dernier, entre huit et neuf millions de personnes ont défilé dans plus de 3 300 villes des États-Unis sous le mot d’ordre « No Kings ». C’est la plus grande journée de protestation de l’histoire du pays. Un autre peuple américain existe. Il ressemble beaucoup aux femmes de Flint : il sait, il le dit, et on refuse de l’entendre.
C’est avec lui qu’il faut construire. Contre l’Empire, toujours.
Par Léolo Kayser
| Date | Nom | Message |