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Le biologiste, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et membre de l’Académie d’agriculture de France, alerte sur les conséquences du projet de loi d’urgence agricole, qui ne répond ni aux difficultés économiques des agriculteurs ni au chaos climatique.
Le Parlement a voté et validé sur le projet de loi d’urgence agricole, lundi 20 juillet à l’Assemblée nationale puis mardi 21 au Sénat. Le texte prévoit notamment la réautorisation de l’acétamipride et du flupyradifurone, deux insecticides interdits en France, dont les effets sur les pollinisateurs sont au cœur des critiques, ainsi que plusieurs dispositions controversées sur la gestion de l’eau.
Plusieurs rassemblements étaient organisés ce week-end dans toute la France à l’appel d’organisations écologistes, de syndicats de l’agriculture biologique et de collectifs citoyens. Des élu·es socialistes et écologistes demandent également le retrait du projet de loi.
Biologiste spécialiste des sols, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, Marc-André Selosse est notamment l’auteur de l’ouvrage De la biodiversité comme un humanisme (Seuil, coll. « Libelle », 2026). Il juge que ce texte tourne le dos aux connaissances scientifiques et ne prépare pas l’agriculture aux défis du changement climatique. Selon lui, il prolonge un modèle agricole à bout de souffle, sans apporter de réponse durable aux difficultés des agriculteurs et agricultrices.
« Mediapart » : Un an après la loi Duplomb, retoquée par le Conseil constitutionnel, le sénateur de Haute-Loire est parvenu à faire réintroduire l’acétamipride et le flupyradifurone dans ce nouveau texte. Que vous évoque cette mesure ?
Marc-André Selosse : C’est inadmissible. Les alertes scientifiques sur les dangers de ces substances sont nombreuses, et des méthodes agroécologiques alternatives permettent d’obtenir des résultats avec une toxicité bien moindre.
L’acétamipride est un insecticide neurotoxique de la famille des néonicotinoïdes. Il peut franchir la barrière placentaire et présente des risques pour les personnes exposées. Il est également écotoxique pour de nombreux insectes non ciblés, notamment les pollinisateurs indispensables à l’agriculture. Le flupyradifurone, lui, est également un insecticide controversé, dont la persistance menace nos nappes alors que ses effets de perturbateur endocrinien restent inconnus.
Cette situation rappelle le dossier du chlordécone (pesticide utilisé aux Antilles pour la culture de la banane). Au moment même où l’on examine la responsabilité de l’État pour avoir prolongé l’autorisation de cette substance malgré les alertes scientifiques, réautoriser des insecticides dangereux est complètement contradictoire. Cela traduit l’incapacité de certains responsables politiques à prendre en compte la science et à tirer les leçons du passé.
On peut aussi se demander si la focalisation sur ces deux pesticides ne détourne pas l’attention d’autres dispositions du texte, tout aussi inquiétantes mais moins discutées.
Le projet de loi fragilise également la gouvernance de l’eau. Pourquoi est-ce un point si important ?
On voit émerger une logique d’accaparement de l’eau – le Medef dit craindre un « accaparement sans contrepartie et sans limites ». Bien sûr, l’agriculture est essentielle, mais l’eau est un bien commun et sa gestion doit rester collective et durable.
Nous avons déjà perdu deux tiers des zones humides depuis le début du XXe siècle : les fragiliser davantage est absurde au regard du changement climatique.
Les bassines ont un intérêt dans certains contextes hydrologiques. Le problème est qu’elles bénéficient surtout aux agriculteurs qui ont les moyens de les financer, au détriment d’autres exploitations et d’autres usages. Cette logique d’accaparement se retrouve aussi dans la remise en cause actuelle des schémas d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage), qui reposent sur une concertation entre l’ensemble des usagers.
Le texte affaiblit également la protection des zones humides. Or celles-ci remplissent plusieurs fonctions essentielles : elles stockent l’eau, abritent une biodiversité exceptionnelle et limitent les inondations en automne. Nous avons déjà perdu deux tiers des zones humides depuis le début du XXe siècle : les fragiliser davantage est absurde au regard du changement climatique.
Quelles sont, selon vous, les autres dispositions critiques de ce texte ?
Il y a la servitude prévue par l’article 11 du texte de loi qui interdit de construire, produire ou même déambuler sur une bande de 10 mètres au voisinage des exploitations agricoles.
Cette mesure reconnaît implicitement la toxicité des pesticides : si une distance de sécurité est nécessaire, c’est qu’il existe un risque. Mais au lieu de demander aux agriculteurs de le gérer en assurant une zone de sécurité pour leurs traitements sur leurs parcelles, on demande aux riverains de s’adapter. C’est une inversion du principe pollueur-payeur en « pollué payeur » !
Le gouvernement présente ce texte comme une réponse à la crise agricole. Pourquoi estimez-vous qu’il ne répond pas aux difficultés rencontrées par les agriculteurs ?
Ce texte cherche à prolonger un modèle agricole qui montre pourtant ses limites. Les rendements stagnent, notre compétitivité agroalimentaire recule, et l’on prétend que le problème vient des seules contraintes réglementaires.
Il faut changer de modèle en montant en gamme. L’enjeu est de retrouver de la compétitivité grâce à une agriculture meilleure pour la santé comme pour l’environnement, aux produits mieux valorisés. Gérer l’eau suppose de régénérer les sols : limiter le labour, maintenir une couverture végétale en hiver, réintroduire de la matière organique et développer les haies. En plus, ces pratiques améliorent la biodiversité, stockent du carbone et réduisent la propagation des maladies.
C’est cela, l’agroécologie : une agronomie qui s’appuie sur l’écologie scientifique et utilise des solutions fondées sur le vivant. Entendons-nous : nous ne nous passerons jamais totalement des engrais minéraux ni des pesticides. Mais il faut en réduire autant que possible l’usage, pour l’environnement, pour la santé et pour le revenu agricole.
Ce projet de loi d’urgence agricole répond-il à la question du revenu agricole ?
Pas du tout. C’est une lacune majeure de cette loi. Elle ne fait rien pour ces 43 % des agriculteurs qui vivent sous le smic. Au contraire, elle encourage des pratiques qui augmentent les coûts, comme la construction de bassines ou l’utilisation de pesticides.
Notre rapport collectif à la science pose aussi problème. Comment espérer des décisions éclairées quand l’enseignement des sciences du vivant est devenu si marginal ?
En outre, ne pas financer cette transition coûtera beaucoup plus cher. Les agriculteurs sont davantage exposés à certaines maladies, la dépollution de l’eau représente 10 milliards d’euros par an et les coûts environnementaux augmentent. La Cour des comptes l’a rappelé dans un rapport du 16 septembre dernier : chaque euro investi dans la transition écologique permet d’en économiser trois à terme.
Comment expliquer que les responsables politiques ne tiennent pas compte des données scientifiques ?
Les responsables politiques sont, comme les syndicats agricoles majoritaires, fortement influencés par des filières qui cherchent à maintenir le modèle actuel. Il y a quelque chose de profondément obscène à persister dans cette direction alors que les conséquences du changement climatique sont sous nos yeux.
Cette loi illustre également une perte de capacité des politiques à mettre en œuvre les engagements qu’ils prennent au niveau national. Selon l’accord de Kunming-Montréal, la France a souscrit à l’objectif international de réduire de 50 % les pesticides d’ici à 2030.
Notre rapport collectif à la science pose aussi problème. Comment espérer des décisions éclairées quand l’enseignement des sciences du vivant est devenu si marginal ? Au fond, les politiques, dans leur méconnaissance de la science et leur manque de confiance dans les solutions fondées sur la nature, sont aussi le reflet de la formation qu’ils ont reçue.
À l’approche de la campagne présidentielle, quel rôle peuvent jouer les citoyens et les citoyennes pour mettre ces enjeux au cœur du débat politique ?
On aborde souvent les questions environnementales par leurs conséquences plus que par leurs causes. On l’a vu avec les incendies : certains responsables politiques, comme Bruno Retailleau, ont réclamé davantage de canadairs, sans gérer ce qui alimente fondamentalement ces catastrophes.
C’est un peu comme si quelqu’un se promenait dans une ville en donnant des coups de couteau et qu’il déplorait ensuite le manque de sparadraps. On traite les symptômes, mais pas les causes. La véritable cause de ces bouleversements, ce sont les émissions de gaz à effet de serre. C’est sur ces enjeux de fond que nous attendons des responsables politiques.
J’appelle chaque citoyen et chaque citoyenne à profiter de la campagne présidentielle pour les interpeller et remettre au cœur du débat la question de la santé de nos écosystèmes, de la durabilité de notre agriculture et de notre propre santé. Il faut utiliser cette campagne pour faire remonter cet impératif devenu un angle mort du débat politique : l’avenir de l’humanité en France.
Estelle Levresse
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