Pouvoir politique des travailleurs

lundi 3 août 2026.
 

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1 – Les piliers de la classe dominante, du Néolithique jusqu’au XXIe siècle sur la planète

Depuis qu’il existe une division sociale du travail et les premières cités-États, l’Homo sapiens s’est divisé en deux groupes principaux : le groupe dominant et le groupe des dominés. Le groupe dominant constitue la classe dominante et assure son pouvoir ainsi que sa pérennité sur cinq piliers :

1) Le premier pilier : Le contrôle économique par :
- la propriété des moyens de production et d’échange (dont les transports et la distribution) ;
- l’exploitation de la force de travail des dominés : les esclaves, les serfs, les artisans puis les salariés, successivement selon les époques.

2) Le second pilier est l’idéologie :
- Toutes les formes de religion et de spiritualité mystique
- Les philosophies politiques véhiculées par les médias : d’abord oraux, puis imprimés, puis les différentes techniques modernes de communication : radio, télévision, Internet.

3) Le troisième pilier est celui de l’administration et de la justice :
- L’administration pour organiser la société d’une manière fonctionnelle.
- La justice pour assurer l’application des lois et règlementations.
- Elles peuvent être plus ou moins séparées selon les pays et les époques.

4) Le quatrième pilier est celui de la force, avec la police et l’armée :
- La police pour faire respecter l’ordre social interne avec ses lois.
- L’armée pour organiser des conquêtes visant l’appropriation de territoires et de matières premières et assurer la défense contre les envahisseurs.

5) Le cinquième pilier est celui de la politique :
- Organisation d’un État ou d’un proto-État, institutions politiques avec leur Constitution et, éventuellement, partis politiques dans les sociétés plus récentes. Les assemblées qui votent les lois font partie de cet appareil politique qui formalise politiquement la domination économique du premier pilier. Le pouvoir politique peut s’exercer sous différents types de régimes : royauté avec toutes ses variantes, dictature, démocratie libérale ou autoritaire, théocratie, pouvoir militaire, etc… Remarquons qu’un état assure la coordination entre les différents piliers.

Dans une version actualisée du marxisme, Jacques Bidet distingue, au sein de la classe dominante, deux pôles : celui de la propriété, avec le contrôle du marché, et celui de l’organisation et du savoir, avec sa technostructure. La classe dominée se divise en trois parties : les salariés du privé, les salariés du public et les travailleurs indépendants (professions libérales, artisans, petits commerçants), qui ont une communauté de destin : celle d’être exploités ou spoliés par la classe dominante. Si l’on voulait détailler les cinq piliers précédents, il faudrait lire les six volumes de l’ouvrage titanesque de Robert Fossaert : La Société.

2 – Comment le pouvoir politique assure-t-il la reproduction et la pérennité du pouvoir économique dominant ?

Dans le système capitaliste libéral, il s’agit du pouvoir économique des grandes organisations financières (dont les grandes banques), des très grandes entreprises et des multinationales. Il n’existe pas de reproduction naturelle ou automatique du pouvoir de ces organisations économiques selon des lois économiques immanentes ou transcendantes. Cette reproduction est assurée par un pouvoir politique incarné par des personnalités faites de chair et d’os : les membres d’un gouvernement, les parlementaires des différentes assemblées nationales ou européennes, qui s’appuient sur une Constitution pour élaborer les lois. Depuis l’avènement de la démocratie représentative et élective, il existe des partis politiques divers qui ont précisément pour fonction de sélectionner les parlementaires ou les futurs gouvernants. Ces organisations politiques diffusent leurs idées par les médias dominants, par des médias liés à ces organisations partisanes et par des forces militantes qui leur sont affiliées. Nous arrivons maintenant au cœur du sujet.

Il existe trois types d’organisation politique :

1) Des organisations défendant les intérêts de la classe dominante avec ses composantes économiques et idéologiques : ce sont les forces de droite, modérées ou extrêmes, ainsi que leurs formes masquées : le centre ou les formations sans étiquette. 2) Les organisations politiques défendant les intérêts de la classe dominée : ce sont les organisations d’extrême gauche ou de la gauche radicale (LO, NPA, POI et autres organisations communistes, LFI, les organisations souverainistes de gauche comme République souveraine). Ces organisations sont soit ignorées, soit violemment combattues par les médias dominants. 3) Les organisations politiques à géométrie variable : c’est le cas des organisations social-démocrates et écologistes. Selon le rapport de force entre le capital et le travail, déterminé par les mouvements sociaux et les organisations syndicales, ces organisations peuvent, selon les périodes, défendre majoritairement les intérêts de la classe dominante ou ceux de la classe dominée. Cela dépend aussi de l’importance électorale des organisations de la gauche radicale qui peuvent, par des alliances, permettre la conquête de sièges parlementaires. La professionnalisation de la politique conduit ces organisations à transformer la « lutte des classes » en « lutte des places ».

3 – Le pouvoir économique et politique des citoyens : comment est-il possible ?

Il appartient donc aux citoyens de mettre en perspective les discours affichés pour défendre l’intérêt général et le bien commun avec leur vote dans les différentes assemblées, à tous les niveaux de l’organisation politique. Ils doivent analyser les programmes afin de savoir si leur contenu privilégie les intérêts de la classe dominante ou ceux de la classe dominée. Cela permet de déjouer les impostures. Il appartient aussi aux citoyens d’être bien informés des soutiens financiers et idéologiques dont bénéficient les différents candidats de la part des forces économiques et financières de la classe dominante. Ils doivent également s’informer sur les cibles que cherchent à détruire les médias dominants. Il appartient enfin aux citoyens de se doter d’outils d’information diversifiés et pluralistes, notamment sur Internet. Quel est le bagage minimal que l’on peut espérer d’un citoyen attaché à la République et à la démocratie ? Liberté : examiner quelles sont les organisations qui soutiennent des lois liberticides, notamment pour la liberté d’expression et d’information. Égalité : quelles sont les organisations politiques qui n’ont aucun projet pour mettre fin aux inégalités économiques considérables et, notamment, à la pauvreté ? Cela pose évidemment le problème central du partage des richesses produites par la population active. Fraternité : quelles sont les organisations politiques qui entretiennent la division entre les différentes fractions de la population : résidents et immigrés, personnes ayant des convictions religieuses différentes ou des valeurs sociétales différentes, etc. ? Attention, prudence : la typologie précédente, qui me semble tout à fait opérationnelle sur les plans politique et économique, ne doit pas conduire à une approche sectaire et dogmatique des différentes organisations politiques. Par exemple, une personnalité de droite peut avoir des positions économiques contraires aux intérêts d’un grand nombre de salariés tout en ayant des analyses tout à fait fiables en géopolitique ; à l’inverse, une personnalité de gauche radicale peut avoir des analyses économiques défendant correctement les intérêts des salariés, mais une analyse géopolitique superficielle, voire erronée. D’autre part, l’analyse précédente ne doit pas faire oublier que la collectivisation des moyens de production et d’échange n’aboutit pas forcément à « l’émancipation des travailleurs » ni à la construction d’une véritable société socialiste, démocratique et juste. L’URSS nous en a donné la preuve. La démocratie libérale, même dans les pays socialement les plus avancés, comme les pays scandinaves jusqu’aux années 2000, a montré ses limites en sombrant dans le néolibéralisme. L’une des raisons essentielles de ces échecs est simple à comprendre : dans aucun de ces pays, capitalistes ou dits socialistes, les producteurs de richesses matérielles et intellectuelles n’ont jamais eu le contrôle direct du pouvoir politique et économique à tous les échelons de la société, du niveau local au niveau national, et même international. La réalisation d’un tel projet demande plusieurs conditions : une formation citoyenne de la maternelle à l’université, une pratique citoyenne dans les entreprises privées et publiques, ainsi qu’un temps consacré à la formation et à la gestion des affaires publiques par les citoyens, partagé avec leur temps de travail lié à leur profession habituelle. Pour une activité de 40 heure hebdomadaire, par exemple, il faudrait consacrer 18 heures à l’activité professionnelle et 22 heures à la gestion et au contrôle des affaires publiques. Nous sommes très loin de ce scénario dans les 193 pays que compte l’ONU. Avec une robotisation accrue et une utilisation intelligente et efficace de l’IA, ainsi qu’une répartition égalitaire des richesses, cette utopie pourrait devenir une réalité.

Annexe : La distinction marxienne : classe « en soi » et classe « pour soi »

Cette distinction, bien que popularisée surtout à partir de lectures de Marx (notamment par des marxistes ultérieurs comme Lukács, qui l’a systématisée), trouve son origine dans certains passages de Marx, en particulier dans Misère de la philosophie (1847).

Classe « en soi » (Klasse an sich)

Une classe en soi désigne un groupe social qui partage une position objective commune dans les rapports de production, mais qui n’a pas encore conscience de cette communauté d’intérêts ni de son existence en tant que force collective distincte.

Le critère est purement structurel/économique : occuper la même place dans le processus de production (par exemple, vendre sa force de travail). Les membres de cette classe peuvent être en concurrence les uns avec les autres (ouvriers qui se disputent les emplois), sans se percevoir comme solidaires. Marx l’illustre avec l’exemple des paysans parcellaires dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte : ils vivent des conditions similaires mais sont isolés les uns des autres, sans lien organique ni conscience commune — il les compare à « un sac de pommes de terre », une addition d’unités sans véritable cohésion.

Classe « pour soi » (Klasse für sich)

Une classe pour soi est une classe qui a pris conscience de ses intérêts communs, de son antagonisme avec d’autres classes, et qui s’organise consciemment pour agir collectivement — notamment sur le plan politique.

Dans Misère de la philosophie, Marx écrit que les conditions économiques ont d’abord transformé la masse des travailleurs en classe (par rapport au capital), mais que la lutte que cette classe mène contre le capital la transforme en classe pour elle-même : les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe.

Ce passage de l’« en soi » au « pour soi » implique :

la prise de conscience des intérêts partagés, la formation d’une identité collective, l’organisation (syndicats, partis) et l’action politique consciente, la capacité à agir comme sujet historique et non plus comme simple objet des rapports économiques. Pourquoi cette distinction compte

Pour Marx, l’histoire n’avance pas simplement par les contradictions économiques objectives : celles-ci créent les conditions de la transformation sociale, mais c’est l’action consciente et organisée de la classe — son passage à l’état « pour soi » — qui permet la transformation révolutionnaire. C’est tout l’enjeu de la formation d’un parti ouvrier et de la conscience de classe comme condition de l’émancipation.

Nuance historique

Il faut noter que Marx lui-même n’a pas développé une théorie systématique et détaillée de la « conscience de classe » comme concept autonome ; c’est surtout Georg Lukács, dans Histoire et conscience de classe (1923), qui a théorisé cette opposition de façon rigoureuse, en insistant sur l’idée que le prolétariat est la première classe de l’histoire capable, en principe, d’atteindre une conscience totale et adéquate de sa situation — contrairement à la bourgeoisie, dont la conscience reste structurellement partielle et mystifiée.

Hervé Debonrivage


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