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Le cabinet August Debouzy, dont Bernard Cazeneuve est l’un des associés, a organisé une conférence pour aider les grandes fortunes à transférer leurs avoirs au Luxembourg. Interrogé par « Mediapart », l’ancien premier ministre et candidat potentiel à l’élection présidentielle a refusé de se prononcer sur cette initiative.
Peut-on incarner les valeurs « de gauche » à l’élection présidentielle tout en travaillant comme avocat dans un cabinet qui incite les Français·es les plus riches à transférer leurs avoirs au Luxembourg ? C’est le problème politique qui se pose aujourd’hui à Bernard Cazeneuve. S’il n’a pas encore déclaré officiellement sa candidature, l’ancien ministre et premier ministre de François Hollande affirme depuis la fin avril sa « détermination » à y aller. Il a même lancé mardi 16 juin son site de candidat, « bc2027.fr ».
Bernard Cazeneuve y met en avant son « engagement né à gauche », qui « a pris tout son sens dans une ville ouvrière et maritime, Cherbourg-en-Cotentin », dont il a été député et maire. Il est beaucoup plus discret sur le métier qu’il exerce depuis neuf ans, se bornant à indiquer qu’il a « repris [son] activité d’avocat » en 2017, sans en préciser le détail.
Après l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, il avait quitté Matignon pour rejoindre en tant qu’associé August Debouzy, un cabinet d’avocats d’affaires parmi les plus gros et les plus prestigieux de France. Bernard Cazeneuve y est spécialisé dans le conseil aux entreprises en matière d’« éthique des affaires » et de conformité avec les réglementations en matière de lutte contre la corruption, la fraude fiscale, le blanchiment d’argent ou encore les sanctions internationales.
Selon nos informations, August Debouzy a organisé le mercredi 17 juin, dans ses locaux parisiens, une conférence intitulée « Transfert de siège social à l’étranger : aspects fiscaux et juridiques – France et Luxembourg », qui visait explicitement à aider les Français·es les plus riches à échapper au fisc français en transférant dans ce paradis fiscal les sociétés dites « holding » qui détiennent leur patrimoine.
August Debouzy a invité pour l’occasion deux avocats du grand-duché, afin d’apporter « un éclairage expert et opérationnel sur les conditions dans lesquelles ces transferts peuvent être structurés et sécurisés ».
Les holdings bénéficient pourtant en France d’un régime fiscal ultraprivilégié, qui fait d’ailleurs polémique. La gauche parlementaire a tenté, sans succès, de faire adopter cet automne une taxe sur les très grandes fortunes inspirée des propositions de l’économiste Gabriel Zucman. À la place, le Parlement a adopté une taxe à 20 % sur les biens « somptuaires » logés dans les holdings, comme les yachts, les voitures et les tableaux. Comme l’a raconté Mediapart, cette loi ne rapportera en réalité pas grand-chose. Mais certain·es riches ont déjà commencé à l’esquiver en sortant les biens de luxe de leurs holdings, comme l’a récemment rapporté Le Monde.
Le cabinet de Bernard Cazeneuve surfe sur cette actualité pour vendre son expertise en matière de délocalisation fiscale. « Les débats de la dernière loi de finances pour 2026 autour de la taxe Zucman et l’instauration d’une taxe sur les actifs non professionnels des holdings patrimoniales n’ont fait qu’amplifier le mouvement. […] Dans ce contexte, les décisions de transfert de siège social de holdings à l’étranger […] trouvent leur logique », explique l’invitation à la conférence, que Mediapart s’est procurée.
Si ces opérations sont légales, n’est-il pas contraire à l’éthique d’inciter à l’exil fiscal au Luxembourg ? « Un cabinet d’avocats éclaire, il n’incite pas. Notre rôle est d’accompagner nos clients dans la compréhension d’un environnement juridique et fiscal en mouvement au niveau national et européen », nous a répondu August Debouzy.
Il n’empêche, le cabinet n’est pas très fier de cette conférence : nous avons découvert que la page dédiée à l’événement mise en ligne sur le site web du cabinet a été rapidement supprimée. « La conférence évoquée était destinée à nos clients uniquement. À ce titre, elle ne devait pas figurer sur notre site, ce qui a été corrigé », justifie August Debouzy.
L’affaire est également embarrassante pour Bernard Cazeneuve. Certes, la conférence a été organisée par le département fiscal d’August Debouzy, dont il ne fait pas partie. Mais son contenu contredit ses récentes déclarations sur France Inter : il avait indiqué vouloir « lutter contre l’optimisation fiscale dans les holdings ». Celles-là mêmes que son cabinet d’avocats incite à délocaliser dans un paradis fiscal.
Bernard Cazeneuve nous a indiqué qu’il n’était « pas informé » que cette conférence avait eu lieu et qu’il n’a « en rien été associé à [son] organisation ». Mais que pense-t-il de cette initiative, en tant qu’associé d’August Debouzy ? Au téléphone, il nous a d’abord dit qu’il souhaitait, avant de nous répondre par écrit, se renseigner sur le « thème exact » de la conférence et sur « ce qui s’est dit ». Mais sur le principe, il assure : « Je ne pense effectivement pas qu’il faille encourager les entreprises françaises à partir à l’étranger. […] Donc, je n’ai pas de problème à manifester un désaccord avec ces pratiques. »
L’ancien premier ministre a ensuite rétropédalé : dans sa réponse écrite (à lire dans les annexes), il s’est refusé à tout commentaire sur la conférence et n’a pas exprimé le moindre « désaccord » avec le cabinet dont il est l’un des associés. « Je suis […] le ministre du budget qui, en 2014, a pris des dispositions efficaces pour organiser le rapatriement des fonds placés sur des comptes non déclarés à l’étranger, ce qui a permis au Trésor français de récupérer 15 milliards d’euros. Voilà donc qui vous éclairera utilement sur ma pensée », a-t-il indiqué.
Bernard Cazeneuve souhaiterait-il préserver sa carrière au sein d’August Debouzy au cas où il renoncerait à l’élection présidentielle ? L’ancien premier ministre affiche pour l’instant sa « détermination totale » à être le candidat du centre-gauche – il a quitté le PS en 2022 pour protester contre l’alliance électorale avec La France insoumise (LFI). Mais la concurrence est rude sur ce créneau, avec les candidatures potentielles de Raphaël Glucksmann (Place publique) ou de l’ancien président socialiste François Hollande.
Lors de ses interviews de précampagne, accordées au Figaro puis à France Inter, il a en tout cas affiché des positions économiques très « pro-business », parfaitement compatibles avec celles des grandes entreprises clientes du cabinet August Debouzy. Il s’est par exemple prononcé contre la taxe Zucman, contre la taxe sur les superprofits des entreprises comme TotalEnergies, et contre toute augmentation des « impôts qui pèsent sur la production », car ces mesures nuiraient selon lui à l’emploi en France.
Interrogé par Mediapart, Bernard Cazeneuve indique que ses positions ne sont en rien influencées par son activité d’avocat d’affaires, mais par ses « convictions » et sa « conception de l’intérêt général » : « Le différentiel de charges fiscales et sociales entre la France et l’Allemagne est encore de plus de 130 milliards d’euros, ce qui est un frein à la compétitivité des industries françaises. Être pro-business c’est donc aussi élargir l’assiette de l’impôt, ce qui rend possibles les politiques publiques de réparation et de justice. »
L’activité d’avocat de Bernard Cazeneuve pose aussi la question, s’il arrivait au pouvoir, de possibles conflits d’intérêts avec les entreprises qui sont aujourd’hui ses clientes. Selon nos informations, ses équipes ont par exemple conseillé le géant français de la défense Thales.
Sollicité à ce sujet, Bernard Cazeneuve n’a pas souhaité nous donner la liste de ses clients, au nom du secret professionnel des avocats. « Le secret professionnel m’interdit de confirmer ou d’infirmer l’identité de nos clients ainsi que la nature des missions réalisées. […] La liste de mes clients ne pourrait donc être rendue publique qu’avec l’accord de ces derniers sauf à se placer en contravention avec les dispositions déontologiques et légales qui régissent la profession d’avocat. »
Bernard Cazeneuve avait déjà été épinglé pour un possible conflit d’intérêts dans le livre Les Voraces, publié en 2020 par Vincent Jauvert, journaliste à L’Obs. L’ouvrage révélait que, le 2 mai 2017, treize jours avant qu’il ne démissionne de son poste de premier ministre, Bernard Cazeneuve avait saisi la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) pour qu’elle se prononce sur son futur transfert chez August Debouzy.
Il a pourtant signé quelques jours plus tard, juste avant de quitter Matignon, un décret d’application de la loi encadrant la pratique du lobbying, considéré comme très favorable aux lobbyistes. L’associé fondateur d’August Debouzy, Gilles August, déclarait justement à l’époque sur LinkedIn que son cabinet « offr[ait] aux entreprises des compétences de pointe […] en matière de lobbying ».
Interrogé par Mediapart sur cet épisode, Bernard Cazeneuve répond qu’il n’a pas été impliqué dans l’élaboration du décret qu’il a signé, « les accords entre les ministères étant intervenus sans qu[’il] ai[t] eu à [s]’en mêler ». August Debouzy avait aussi indiqué à l’époque qu’il ne pratiquait plus le lobbying, que le profil de Gilles August n’était « pas à jour » et qu’il était « possible » que le cabinet ait « omis de supprimer la mention lobbying dans [ses] communications ».
Yann Philippin
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