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Depuis fin mai 2026, des milliers d’Albanais·es manifestent à Tirana et sur le site du projet contre un complexe touristique de luxe lié à Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump, dans la zone humide protégée de Vjosa-Narta. Les protestations --- déclenchées par une tentative d’enlèvement par des agents de sécurité privée, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux --- se sont élargies en un défi à la loi albanaise sur les investissements stratégiques, au gouvernement du Premier ministre Edi Rama et à un schéma d’investissements étrangers non transparents bénéficiant d’appuis au sein de l’État albanais. La journaliste Arbjona Çibuku décrit un mouvement sans organisateur central, porté par des réseaux de la société civile et les réseaux sociaux, que le gouvernement a tenté de discréditer comme une opération orchestrée par des intérêts grecs. [AN]
Kushner a quitté la Serbie, mais pas les Balkans. Des milliers de citoyen·nes albanais·es manifestent depuis plusieurs jours contre le projet de construction d’un complexe touristique de luxe dans une zone protégée, par une société liée à Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump. Sous le slogan « L’Albanie n’est pas à vendre », les manifestant·es exigent l’arrêt du projet et la démission du Premier ministre Edi Rama.
Tandis que la Serbie défendait un site du patrimoine culturel et historique, l’Albanie défend aujourd’hui la nature et les biens publics contre la construction d’un complexe touristique élitiste. « Ivanka, va-t’en » et « L’Albanie n’est pas à vendre » : voilà ce que scandent depuis plusieurs jours des milliers de manifestant·es dans la capitale, Tirana. La zone contre laquelle les citoyen·nes se mobilisent se situe sur la côte adriatique albanaise.
Le lagon de Narta se trouve dans la partie centrale de la côte albanaise et fait partie de la zone protégée de Vjosa-Narta (Vjosa-Nartë). Cette zone revêt une importance internationale pour les oiseaux migrateurs, dont les flamants roses, et abrite plus de 70 espèces menacées et environ 200 espèces d’oiseaux. Outre cette zone protégée, l’île de Sazan --- réputée pour sa biodiversité --- est également menacée. [1]
Sur ce site est prévu un complexe touristique de luxe occupant plus de 1,3 million de mètres carrés. Le projet est développé par la société Zvernec South Adriatic Development, liée à deux milliardaires qatariens et à Jared Kushner, gendre du président américain Donald Trump.
En 2024, Kushner a présenté les plans de sa société d’investissement Affinity Partners pour développer un complexe touristique de luxe dans la zone, et début 2026, il a visité le site avec son épouse Ivanka Trump. Les autorités albanaises présentent le projet comme un investissement étranger significatif devant contribuer au développement du tourisme et à la croissance économique.
Comme Mašina l’avait précédemment rapporté, la même année, le gendre du président américain a conclu un accord d’investissement avec la République de Serbie, avec le projet de construire un hôtel à l’emplacement du complexe du Generalštab (État-major général), classé patrimoine culturel protégé. Après une réaction déterminée de l’opinion publique, une série de protestations et des poursuites judiciaires contre le ministre de la Culture, Kushner s’est retiré du projet. [2]
La journaliste albanaise Arbjona Çibuku explique à Mašina que les manifestations de masse ont été déclenchées par un incident survenu dans la zone de Vjosa-Narta, où des clôtures barbelées avaient été érigées autour de l’espace où des travaux préparatoires de construction étaient en cours.
« Des agents de sécurité privée ont tenté d’enlever un manifestant. La vidéo de cette brutalité s’est rapidement répandue sur les réseaux sociaux, suscitant la colère des gens et les poussant à appeler à une manifestation qui, ces derniers jours, est devenue un mouvement de masse. Les gens se sont informés par les réseaux sociaux. Ils ont commencé à partager la vidéo, puis des personnalités publiques et des influenceurs ont relayé l’information, et l’affaire a pris une ampleur considérable. Les gens sont descendus dans la rue et manifestent désormais avec des revendications précises adressées au gouvernement », explique Çibuku.
Selon notre interlocutrice, l’incident initial n’a fait l’objet d’aucune couverture médiatique. Il n’y avait en fait pratiquement pas de reportages sur les problèmes de la zone de Vjosa-Narta en général, même si ceux-ci n’étaient pas nouveaux. Ce n’est que lorsque les protestations sont devenues massives que les médias n’ont plus pu les ignorer, dit-elle.
Çibuku note que des accusations ont émergé selon lesquelles les protestations seraient sous influence grecque, mais souligne que c’est faux.
« Ce récit a été répandu par le gouvernement et par des médias proches du gouvernement. Un média, ABC News Albania, a publié de telles informations en utilisant une image générée par intelligence artificielle montrant des manifestant·es dans un bus en direction de Tirana, censément pour participer aux protestations », explique Çibuku.
« Les protestations ont d’abord été appelées par des organisations non gouvernementales, comme la PPNEA (Protection et préservation de l’environnement naturel en Albanie --- Mbrojtja dhe Ruajtja e Mjedisit Natyror në Shqipëri) à Tirana, qui s’oppose depuis longtemps aux projets de développement à Vjosa-Narta, dont un aéroport dans la zone. Depuis que les protestations sont devenues massives, elles n’ont plus d’organisateur principal unique. Elles représentent désormais une coalition d’ONG, d’activistes et de citoyen·nes. Toutes les décisions sont prises sur le terrain lors des manifestations », explique la journaliste.
Çibuku estime que les protestations ne visent pas uniquement Kushner et ce projet, mais ont commencé à englober des problèmes bien plus larges --- tourisme de masse, destruction des ressources naturelles et investissements non transparents. Derrière le nom de Kushner, d’ailleurs, se trouvent d’autres acteurs.
« Je dois clarifier quelque chose récemment mis au jour par l’enquête de BIRN Albanie : [3] derrière les noms de Jared Kushner et de la famille Trump se trouvent en réalité des investisseurs et des hommes d’affaires proches du gouvernement albanais, comme Shefqet Kastrati, un homme d’affaires très influent qui gère l’aéroport de Tirana, ainsi que d’autres personnalités aux antécédents criminels. Kushner n’est donc pas la seule figure influente associée à ce projet, et c’est précisément le manque de transparence qui a davantage exaspéré les citoyens. »
Selon les documents obtenus par BIRN, aux côtés de Shefqet Kastrati, le projet implique un réseau d’individus et de sociétés, dont un homme d’affaires accusé de collaboration avec la mafia italienne et un ancien juge qui a démissionné après que des questions ont été soulevées sur l’origine de ses biens.
L’Agence albanaise de lutte contre la corruption a ouvert une enquête liée au projet, mais aucun détail supplémentaire n’est disponible pour l’instant.
Çibuku estime que les protestations pourraient obtenir des résultats significatifs. La victoire la plus importante serait, selon elle, la suspension des travaux en cours et la révision du projet.
« Je suis un peu plus sceptique quant à la volonté du gouvernement de revoir la loi sur les investissements stratégiques et d’autres réglementations controversées. Néanmoins, le mouvement a fait preuve d’une détermination extraordinaire et bénéficie d’un large soutien, aussi je ne pense pas qu’il s’arrêtera maintenant », conclut Çibuku. [4]
La zone de Vjosa-Narta est depuis des années au centre des préoccupations des organisations environnementales albanaises en raison de projets d’infrastructure et de tourisme, notamment des plans pour un aéroport qui ont conduit des organisations environnementales à intenter une action en justice contre les autorités en 2022. Pour une analyse de fond sur les mécanismes économiques, fonciers et politiques qui sous-tendent ces projets, voir : « Bataille pour le territoire albanais : ce que révèle la « Révolution des flamants roses » », Collectif anticapitaliste albanais (KASh), ESSF, article 79116, 20 juin 2026.
Mašina (mašina.rs) est un média serbe de gauche couvrant le travail, les mouvements sociaux et la politique.
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