Le « roi Trump » est nu et ses adversaires en tirent la leçon

dimanche 28 juin 2026.
 

L’art du deal du président des États-Unis se retourne contre Washington. Comme après sa guerre commerciale ratée contre la Chine, son conflit avec Téhéran s’achève par des gains pour la République islamique. Le camp républicain en ressort divisé.

C’était déjà perceptible à Washington début juin. Même les républicain·es les plus proches de l’administration, qui défendaient la guerre contre l’Iran à son déclenchement, ne trouvaient plus d’arguments pour justifier les revirements de Donald Trump sur les buts de guerre, ses annonces contradictoires (« Je n’ai jamais promis de ne pas commencer de nouvelles guerres ») ou aberrantes (« J’adore l’inflation »). Personne non plus pour démentir que l’Iran dispose désormais d’un moyen de dissuasion massif à travers son contrôle du détroit d’Ormuz.

Les derniers jours ont de nouveau illustré les pires travers du président. Donald Trump a déclaré « complet » l’accord entre l’Iran et les États-Unis, alors qu’il ne s’agit que de quatorze points d’un « accord-cadre » (« memorandum of understanding »). S’il a été signé mercredi 17 juin au soir par les présidents des deux pays, tout reste à négocier dans les soixante jours qui viennent.

Aucun des objectifs de guerre tour à tour brandis par Washington n’a été atteint. Cela revient, pour les États-Unis, à une défaite stratégique. Le texte se contente en effet, après trois mois de guerre, au prix de dizaines de milliards de dollars et de la déstabilisation de l’économie mondiale, de rétablir le statu quo antérieur, la seule réelle garantie étant la réouverture du détroit d’Ormuz.

L’Iran répète ce qu’il a toujours dit (il n’entend pas développer de nucléaire militaire), sans le moindre engagement clair sur le stock d’uranium enrichi. Pas un mot non plus sur les droits de passage à Ormuz, sur les capacités balistiques ou ses groupes alliés régionaux, ni – évidemment – sur le régime lui-même. Ne parlons pas des exigences de Donald Trump d’une « reddition inconditionnelle » : on en est loin.

En échange de cette simple réitération, l’Iran obtient la levée immédiate du blocus naval, la fin des sanctions lui permettant de vendre à nouveau son pétrole, et un plan de reconstruction d’au moins 300 milliards de dollars financé par l’étranger. Côté démocrate, le sénateur Chris Murphy résume crûment la position de son camp : l’Iran obtient à peu près tout ce qu’il voulait, et l’accord est « un désastre, mais probablement un désastre nécessaire ».

Critiques de l’intérieur

Les démocrates du Congrès souhaitaient en effet la fin des opérations, après avoir tenté à trois reprises, à la Chambre des représentants, de bloquer toute action militaire future en vertu de la loi sur les pouvoirs de guerre. Côté républicain, le sénateur Bill Cassidy, récemment défait lors de sa primaire par un adversaire soutenu par le président, n’a pas mâché ses mots, qualifiant la guerre de « pire gaffe de politique étrangère depuis des décennies ».

Il s’agit en tout cas d’un texte qui n’annonce même pas, sauf scénario idéal, une version retouchée de l’accord que Barack Obama avait négocié en 2015, et que Trump avait à l’époque qualifié de « négociation la plus incompétente de toute l’histoire ». Barack Obama déclarait samedi 13 juin douter qu’un accord négocié par l’administration Trump soit « significativement différent » de celui qu’il avait obtenu et dont Trump avait retiré les États-Unis en 2018.

Trump n’a pas digéré la pique et a ressassé tout le week-end son obsession contre son prédécesseur démocrate. La perspective de faire moins bien que Barack Obama est sans doute son pire cauchemar, surtout après trois mois d’une guerre extrêmement impopulaire, y compris au sein de sa base la plus fidèle. Les élections de mi-mandat, en novembre, s’annoncent encore plus désastreuses pour le camp républicain, qui craint désormais une vague bleue et la perte du Sénat.

La preuve la plus nette que le roi est nu ne vient d’ailleurs pas de ses adversaires mais de l’intérieur. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, a lui-même averti Donald Trump que les services secrets doutaient de la volonté iranienne de céder quoi que ce soit sur le nucléaire. Parmi les responsables de la sécurité nationale, seul le vice-président, J. D. Vance, soutient l’accord-cadre, tandis que Marco Rubio (chef de la diplomatie) et Pete Hegseth (à la défense) partagent la méfiance de John Ratcliffe.

Vance, dauphin présumé du trumpisme pour 2028, porte seul le risque politique de cette fin de guerre.

Du côté des faucons républicains, qui avaient applaudi la guerre, les critiques se multiplient également, ouvrant un nouveau front dans les dissensions sur la politique étrangère. Le conservateur Marc Thiessen, qui avait applaudi et encouragé la guerre, compare l’accord à un « plan Marshall offert à l’Allemagne alors que les nazis y seraient encore au pouvoir ».

Beaucoup évitent d’attaquer Donald Trump directement et visent plutôt son artisan déclaré, J. D. Vance, sommé par le sénateur républicain Lindsey Graham, qui avait été le plus enthousiaste soutien du président au Congrès sur cette guerre, de venir s’expliquer devant le Sénat. Thiessen parle désormais de « l’accord Vance » (« the Vance peace deal »).

J. D. Vance, dauphin présumé du trumpisme pour 2028, porte ainsi seul le risque politique de cette fin de guerre, qu’il s’était montré particulièrement réticent à déclencher. Au point que beaucoup à Washington y voient un piège orchestré par ses adversaires pour saborder son avenir politique. Trump, quant à lui, cherche surtout à se couvrir : « Si cela échoue, je blâmerai J. D. », a-t-il dit très clairement mercredi 17 juin.

On peut aussi voir dans ce positionnement un marqueur positif pour J. D. Vance, vis-à-vis d’un camp républicain de plus en plus isolationniste et déçu par le revirement d’un président qui avait promis de tourner la page des interventions militaires au Moyen-Orient.

Il ne faut pas sous-estimer l’ampleur du mécontentement aux États-Unis, face à un conflit que Donald Trump et son administration n’ont jamais pris la peine de défendre auprès de l’opinion, et surtout face à ses conséquences économiques, avec le retour de l’inflation sur les prix de l’essence et des denrées alimentaires – des points sur lesquels le candidat Trump avait centré – et gagné – sa campagne présidentielle 2024.

L’idée qu’il ne s’agissait que d’une « guerre pour Israël » s’amplifie. Or, c’est un autre sujet sur lequel J. D. Vance s’est positionné depuis quelques mois, en soutenant celles et ceux qui dénoncent l’influence de Nétanyahou sur la politique étrangère des États-Unis.

Retour de boomerang

La pression maximale, c’est-à-dire « l’art du deal » de Donald Trump, a buté sur le même obstacle que dans le cas de la guerre commerciale avec la Chine. La méthode a conduit l’adversaire à identifier et à utiliser son levier de résistance le plus efficace contre la puissance de Washington. L’ironie est extrême pour un président qui voulait redessiner la carte géostratégique mondiale et se retrouve à accélérer l’apprentissage de ses rivaux.

Ainsi, Pékin disposait depuis longtemps d’un quasi-monopole sur les terres rares, ces métaux critiques indispensables à l’économie numérique, des semi-conducteurs à l’intelligence artificielle. Or, c’est la guerre douanière de Donald Trump qui l’a poussé à transformer ce levier théorique en arme de négociation effective.

Téhéran, de la même manière, contrôlait déjà par sa géographie le détroit d’Ormuz. Or, c’est l’attaque israélo-états-unienne qui l’a conduit à démontrer, très concrètement, sa capacité à fermer l’une des voies maritimes les plus stratégiques du monde, y compris sans force navale significative, celle-ci ayant été détruite dès les premiers bombardements.

La pression exercée par Trump apprend à ses ennemis à se défendre ; elle n’a pas encore appris à ses alliés à exister par eux-mêmes.

La Chine a appris à manier son monopole sur les ressources critiques comme une arme de négociation permanente, tandis que l’Iran a appris à transformer le détroit d’Ormuz, et les bombardements dans le Golfe, en police d’assurance contre toute nouvelle aventure militaire états-unienne. Les deux puissances sont sorties renforcées de leur confrontation avec Donald Trump. Dans les deux cas, le résultat a été identique et désastreux pour les États-Unis, avec des adversaires devenus plus forts, ou du moins dotés d’une capacité de dissuasion accrue.

Rien de tel encore en Europe, alors même que le Groenland a été menacé d’annexion territoriale. Mardi 16 juin, le Parlement européen a même avalisé la partie tarifaire d’un accord avec les États-Unis qui conduira à un rançonnement pur et simple des États membres de l’Union européenne, avec peu de garanties que le chantage s’arrête là. En somme, la pression de Trump apprend à ses ennemis à se défendre ; elle n’a pas encore appris à ses alliés à exister par eux-mêmes.

Maya Kandel


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