Mondial 2026 : se réapproprier le football

mercredi 17 juin 2026.
 

La Coupe du monde qui s’ouvre est un condensé de tout ce qui a tué l’amour du jeu depuis trente ans. De l’instrumentalisation politique à la toute-puissance de l’argent roi, en passant par l’autocratie liberticide qui règne sur cette compétition, il est temps de ne plus la prendre au sérieux, et de penser à l’après.

https://www.mediapart.fr/journal/cu...[HEBDO]-hebdo-20260613-050030&M_BT=1489664863989

Il y a quatre ans, on pouvait légitimement discuter de l’intérêt de boycotter ou non la Coupe du monde au Qatar, ce Mondial de trop, concentré des excès du capitalisme jusqu’au grotesque, mais aussi des lubies antiécologistes, antisociales et antitransparence d’une Fifa (Fédération internationale de football association) devenue une version réelle de l’Étoile de la mort de Star Wars.

Quatre ans plus tard, la faillite du football professionnel, telle que la Fifa a choisi de le dévoyer sans aucune limite, n’a jamais été aussi évidente. La privatisation du football est achevée, et les matchs de ce mois de juin n’auront plus grand-chose à voir avec le jeu de ballon universel qui unit ses adeptes à travers tous les terrains du monde.

La compétition a été élargie à quarante-huit pays – au détriment de l’intérêt comme de la santé des joueurs – pour se donner les atours de l’universalisme façon Jeux olympiques (JO). Hypocrisie suprême quand une partie des joueurs, supporteurs et supportrices, journalistes et arbitres sont interdits de participer à cause de leurs seules origines. L’Allemagne nazie, au moins, avait autorisé Jesse Owens en 1936 à concourir aux JO de Berlin et y démontrer l’absurdité de ses thèses.

Pause publicitaire toutes les vingt minutes, mi-temps rallongée avec possibilité de show intégré, assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) toujours plus interventionniste au détriment de la continuité du jeu, le tout devant des tribunes à moitié vides et sans engouement populaire, quand la police de l’immigration se chargera d’intimider les quelques privilégiés étrangers pouvant se payer des places et des transports hors de prix… Le Mondial n’est plus qu’un paradis techno-sécuritaire pour gens riches, et même sa diffusion télévisée n’a plus rien de fascinant.

Comme avec Mussolini en 1934, Videla en 1978 ou Poutine en 2018, la Coupe du monde et ses organisateurs zélés vont à nouveau dérouler le tapis rouge à un autocrate local, sans que plus personne soit dupe du cynisme à l’œuvre. L’asservissement atteint même un niveau jamais vu, tant Gianni Infantino, le président de la Fifa, s’est mis au service du récit trumpien (location de bureaux dans la tour Trump, remise d’un « prix de la paix » au président états-unien, acceptation des interdits migratoires tout en les niant…).

Par le passé, des figures héroïques et rebelles comme Diego Maradona ou Éric Cantona ont tenté de porter le fer contre le Léviathan de la Fifa. Michel Platini a, lui, espéré changer les institutions de l’intérieur, avant de s’y perdre lui-même. Comme avant eux les professionnels français de Mai-68, leur leitmotiv est le même : « le football aux footballeurs ». Si le vœu est resté pieux, bien illusoire face aux puissances dérégulatrices de l’argent, la logique de résistance demeure. Comme consubstantielle au principe même de l’idée de football.

En France, un terrain de lutte

Vu de France, par la grâce d’une sélection talentueuse et comptant parmi les favoris, on pourra toujours continuer de regarder les matchs par curiosité. Mais avec le dilemme d’avoir à fêter son équipe en craignant pour son intégrité physique, tant la récente victoire du PSG et sa célébration empêchée ont démontré combien toute dimension sociale du football est désormais devenue suspecte.

Depuis que la France s’est découverte – presque malgré elle – comme un pays de foot en 1998, ses élites politiques, économiques et médiatiques n’ont cessé d’en défendre une version inscrite contre ses acteurs populaires, joueurs comme supporteurs.

Le mythe « black-blanc-beur » des années Zidane a ouvert la voie à une instrumentalisation du football constante, et les motifs de baisser les bras face à tant d’incuries sont nombreux.

La répression anti-supporteurs et supportrices n’a jamais cessé, au point d’apparaître avec le recul comme un laboratoire des politiques liberticides des années 2010. Usage du flash-ball, maintien de l’ordre toujours plus violent, interdictions administratives de stade, entraves aux libertés de circulation, tentatives de dissolution de collectifs, pénalisation de l’usage de fumigènes et de feux d’artifice… On ne compte plus les innovations sécuritaires qui ont été testées sur les ultras, ces franges populaires qui soutiennent passionnément (et forcément déraisonnablement) leurs équipes, derniers garants de l’ambiance fervente des stades.

Les clubs historiques et patrimoniaux du foot français s’écroulent les uns après les autres, faute de modèle économique pérenne dans un secteur devenu trop dépendant de droits télé inexistants. Ou s’accommodent d’une gestion toujours plus précaire et à courte vue, reposant sur la seule vente de jeunes joueurs prometteurs. D’autres se vendent à des fonds souverains n’ayant aucun souci de bonne gestion, ou à des fonds de pension construisant des multipropriétés – où un « grand club » filialise de plus petits –, au mépris de toute équité sportive.

Le football hexagonal suinte aussi le racisme par tous ses pores, victime de l’extrême-droitisation en cours du paysage médiatico-politique. Depuis les provocations d’un Alain Finkielkraut en 2005 sur l’équipe « black-black-black » jusqu’à l’épisode du bus de Knysna en 2010, ainsi que l’a démontré le récent documentaire à succès de Netflix sur la « grève » des joueurs en Afrique du Sud, la France a imposé une transformation du foot bien à elle, entre débandade économique et réflexes postcolonialistes.

Dans ce football privatisé à la française, les joueurs doivent surtout rester lisses et à leur place, sous peine de se faire traiter de « milliardaires sans cerveau » ou de « caïds immatures », avant de vite aller voir ailleurs et de signer dans un club étranger.

À partir des années 2010, les instances du football français ont même tenté de modifier la composition ethnique des clubs, ainsi que Mediapart l’avait révélé lors de la stupéfiante « affaire des quotas », en souhaitant limiter le nombre de joueurs noirs et arabes dans les centres de formation. Récemment encore, c’est l’islamophobie qui a animé nos dirigeants politiques et fédéraux, jugeant prioritaire d’interdire le port du hidjab sur les terrains, comme d’empêcher la pratique du ramadan dans les clubs.

L’idée du football est invincible et incontrôlable

Et pourtant, ces dérives financières et liberticides n’ont pas d’effet sur la pratique du jeu de ballon rond. La Fifa a beau œuvrer pour salir tout ce qu’elle touche en touchant à tout, elle ne pourra jamais contrôler deux blousons en boule pour faire les cages, comme elle ne parvient pas à empêcher le streaming pirate ou les banderoles dans les gradins.

Les joueurs affirment comme jamais leurs opinions antiracistes, les supporteurs et supportrices continuent d’animer les tribunes et à les préserver, tant bien que mal, de ceux et celles qui voudraient en faire des lieux de haine. Chose inimaginable il y a vingt ans, la discrimination homophobe est en recul dans les stades (même si la lutte est quotidienne), des entraîneurs noirs ou arabes parviennent à la tête de clubs importants ou de sélections nationales, le championnat féminin se développe sur des bases plus rationnelles et moins financiarisées, la question des violences sexistes et sexuelles est enfin prise au sérieux dans les fédérations (de Paris à Madrid).

Si le Mondial américain comme la Ligue 1 française sont engagés dans une course à l’abîme – la banqueroute dans le pire des cas, le désintérêt dans le meilleur –, l’idée du football, elle, est invincible et incontrôlable. Tous les millions et toutes les matraques ne pourront empêcher les admirateurs sincères et nostalgiques de pratiquer et supporter un sport universel et associatif sans céder à l’obsession de l’accumulation pécuniaire. Le football a vécu sans le culte de l’argent, et continuera à vivre sans.

En 2026, le terrain de lutte n’a jamais été aussi structuré pour démontrer, même de façon encore embryonnaire, qu’un autre football est non seulement possible, mais qu’il existe et a l’avenir devant lui. L’émergence du « football populaire » prouve que la Fifa, Trump ou la FFF ne parviendront jamais à annihiler la résistance à l’air du temps.

Les rachats ou les réinventions de clubs par les bénévoles, les supporteurs et supportrices se multiplient en Europe. La formation y redevient première, les éducateurs et éducatrices jouent leur rôle, la solidarité s’organise envers les plus pauvres, les minorités de genre ou les exilé·es. Ces cadres sociaux sont indestructibles, et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la plupart des révolutions populaires récentes (de Santiago au Caire) se sont appuyées sur les tribunes et leurs ultras pour propager la contestation.

Les ligues fermées, les Mondiaux insipides, l’exclusion des étrangers indésirables ou des supporteurs et supportrices infortuné·es peuvent bien continuer, le football animera toujours celles et ceux qui en défendent l’idée originelle. Loin du business incertain et du spectacle dépassionné auquel on voudrait les contraindre.

La réappropriation du football n’est sûrement pas pour demain, mais sa dépossession ne pourra jamais être totale. Malgré tous leurs efforts, les fossoyeurs Trump et Infantino sont trop peu de chose face à ce que Pier Paolo Pasolini définissait en 1970 comme « la dernière représentation sacrée de notre temps, le seul grand rite qui nous reste ».

Stéphane Alliès


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