248 femmes droguées au diurétique par un haut fonctionnaire de l’État : la honte institutionnelle qui n’en finit pas

lundi 22 juin 2026.
 

Depuis 2019, l’affaire Christian Nègre représente l’un des plus grands scandales de soumission chimique que la France ait jamais connus. Pourtant, six ans après les premières révélations, les victimes continuent d’attendre. Elles attendent un procès pénal digne de ce nom. Elles attendent que l’État reconnaisse sa responsabilité.

Et elles voient leur agresseur présumé travailler librement, sous une autre identité, au contact de jeunes femmes. Aujourd’hui, 4 juin 2026, une nouvelle audience se tient devant le tribunal administratif de Paris. L’occasion de rappeler l’ampleur d’une affaire que la République traite encore avec une indécence qui révolte.

Un prédateur dans les couloirs du ministère de la Culture

Entre 2009 et 2018, Christian Nègre occupait des fonctions au sein du ministère de la Culture, notamment comme sous-directeur des politiques de ressources humaines rue de Valois, à Paris. Il avait également officié comme directeur régional adjoint des affaires culturelles de la région Grand Est, à Strasbourg, à partir de 2016. Sous couvert d’entretiens professionnels, il recevait des jeunes femmes candidates à des postes, leur proposait un thé ou un café dans lequel il versait discrètement du furosémide, un diurétique puissant délivré uniquement sur ordonnance en France, qu’il se procurait sur internet sous le nom commercial de Diurin-40, un médicament ne disposant d’aucune autorisation de mise sur le marché en France. Il proposait ensuite à ses victimes une promenade pour se familiariser avec le patrimoine environnant. Un trajet minutieusement planifié pour éviter tout endroit pourvu de toilettes, afin de les contraindre à uriner devant lui dans un lieu isolé. Il notait chaque détail de la scène dans un fichier Excel intitulé Expériences P, consignant les tenues portées, la durée, le comportement des femmes sous l’emprise du médicament. Son ordinateur contenait également de nombreuses photos prises sans consentement.

Le tableau recensait 181 entretiens réalisés avec des femmes entre mai 2009 et septembre 2015. Mais la réalité est bien plus vaste. Selon les informations du parquet de Paris datant de février 2026, le bilan total s’élève à au moins 248 victimes recensées, dont au moins 180 se sont constituées parties civiles. Certaines ont été hospitalisées après ingestion du diurétique, victimes d’infections urinaires graves ou de réactions dues à des incompatibilités médicamenteuses. Toutes ont été traumatisées, se croyant responsables de ce qui leur était arrivé, n’osant plus passer d’entretiens d’embauche.

Le ministère savait. Et il n’a rien fait.

Ce qui rend cette affaire doublement révoltante, c’est le silence institutionnel qui a permis à Christian Nègre d’agir pendant près de dix ans sans être inquiété. Ses collègues le surnommaient le photographe. Des agentes du ministère savaient qu’il fallait l’éviter. En 2015, l’une de ses victimes tente de porter plainte mais se fait éconduire au commissariat. En 2016, une autre victime adresse deux courriers au ministère de la Culture pour dénoncer son comportement. Ils restent sans réponse. La même année, une employée alerte la médecine du travail. Aucune suite n’est donnée. Des courriers d’alerte avaient également été adressés aux cabinets des ministres successifs, dont Fleur Pellerin et Audrey Azoulay.

En mai 2018, il est surpris en train de photographier sous la table les jambes d’une sous-préfète de Moselle lors d’une réunion. Il est mis à pied dès juin 2018, suspendu de la fonction publique en octobre 2018, puis révoqué en janvier 2019. Une enquête est alors ouverte par le parquet de Paris. Le 24 octobre 2019, il est mis en examen et placé sous contrôle judiciaire, notamment pour administration de substance nuisible, agression sexuelle par personne abusant de l’autorité conférée par sa fonction, atteinte à l’intimité de la vie privée par fixation d’image, violence par une personne chargée de mission de service public, et infractions à la législation sur les médicaments.

Le 16 février 2023, le tribunal administratif de Paris a condamné l’État à indemniser sept victimes pour des montants compris entre 11 000 et 16 000 euros, en reconnaissant une faute mais en la qualifiant de personnelle et détachable du service, éludant ainsi la responsabilité directe du ministère en tant qu’employeur. Les avocates des victimes ont réuni depuis lors une vingtaine de témoignages supplémentaires prouvant que des alertes avaient bien été remontées à la hiérarchie. C’est sur cette base que se tient l’audience d’aujourd’hui, quatre nouvelles plaignantes demandant cette fois que la faute de service soit pleinement reconnue.

Une avocate de la Fondation des femmes, Capucine des Ligneris, rapporte le cas d’une cliente qui, lors d’une de ces promenades imposées, était sur le point de s’évanouir sous l’effet du diurétique quand ils ont croisé une DRH du ministère. Nègre s’est alors repris et l’a saluée. La victime s’est urinée dessus quelques secondes plus tard, tandis qu’il lui tendait un manteau et la regardait fixement dans les yeux. Cette même victime avait tenté d’alerter l’accueil et demandé à parler à l’infirmerie ou au CHSCT du ministère. L’accès lui avait été refusé. Elle souffre aujourd’hui d’un trouble post-traumatique reconnu au titre du handicap.

Des transactions au silence imposé

Depuis les premières révélations dans Le Canard enchaîné en mai 2019, le ministère de la Culture n’a jamais lancé d’appel à victimes de sa propre initiative. C’est Alizée, l’une des premières victimes à témoigner publiquement dès 2018, qui a porté pendant des mois la charge de recenser les autres femmes, de les rassurer et de les orienter vers la police judiciaire, avant que la Fondation des femmes prenne le relais.

Pire : le ministère a mis en place un système de transactions amiables confidentielles pour éviter les contentieux administratifs. Les victimes qui acceptent perçoivent une indemnité d’environ 10 000 euros, renoncent à saisir le tribunal administratif et s’engagent contractuellement à ne pas dénigrer le ministère de la Culture. Une clause de bâillonnement institutionnel qui protège l’employeur, pas les femmes.

À noter également : alors que la ministre Rachida Dati avait annoncé que toutes les femmes pourraient bénéficier de la protection fonctionnelle et du remboursement de leurs frais de justice, seules les fonctionnaires sont en réalité concernées. Toutes celles qui n’avaient jamais travaillé dans la fonction publique se retrouvent exclues du dispositif. Sollicité par plusieurs médias, le ministère de la Culture n’a pas donné suite.

L’agresseur sous une nouvelle identité, libre d’exercer

Mis en examen et placé sous contrôle judiciaire, Christian Nègre est présumé innocent. Mais en garde à vue, il a lui-même reconnu avoir photographié et parfois intoxiqué les femmes rencontrées dans le cadre de sa vie professionnelle. Il déclarait à Libération qu’il aurait voulu qu’on l’arrête avant, que c’était compulsif, qu’il ne pensait pas que le diurétique pouvait causer des problèmes médicaux.

Depuis sa mise en examen, il a changé son nom d’usage et se fait désormais appeler Bernard Genre. Sous cette nouvelle identité, il a poursuivi une carrière de consultant en ressources humaines, facturant ses services 850 euros par jour. Il a passé des contrats de coaching avec la région Normandie. Entre 2023 et 2025, il a également enseigné dans deux écoles de commerce implantées à Caen et à Colombelles, dans le Calvados : MBway et Ecofac. Des étudiantes d’Ecofac ont confirmé à Mediapart que, dès que la direction a été informée de ses mises en examen, il a été écarté. Mais aucune communication n’a été faite aux élèves pour expliquer les raisons de son départ, ni pour vérifier s’il avait pu récidiver.

Sur ses réseaux sociaux, Bernard Genre s’affiche encore avec de jeunes femmes, recommande leurs candidatures et propose ses services professionnels.

En juillet 2025, l’avocate Zoé Royaux, membre des quinze avocates de la Fondation des femmes mobilisées sur ce dossier, a alerté les juges d’instruction sur ces activités. Elle rappelle dans son courrier que Christian Nègre est présumé innocent mais qu’il a reconnu les faits, commis dans un contexte professionnel, et que son contrôle judiciaire ne prévoit aucune interdiction d’exercer dans ce domaine. Son changement de nom rend impossible pour les employeurs ou les jeunes femmes qu’il côtoie de connaître son passé judiciaire.

Le parquet de Paris a précisé qu’aucun contrôle judiciaire ne permet légalement d’interdire à quelqu’un d’exercer une activité professionnelle ou d’être en relation avec des femmes. La loi protège le mis en examen. Les femmes, elles, restent exposées.

Six ans de lenteur, de mépris et de victimisation secondaire

La Fondation des femmes a publié en juillet 2025 un communiqué dénonçant une instruction au ralenti, une justice à deux vitesses et des victimes oubliées.

L’information judiciaire, ouverte en octobre 2019, n’a toujours pas abouti. La grande majorité des victimes n’a pu être entendue que par des officiers de police judiciaire, faute de temps et de moyens pour que les juges d’instruction les reçoivent individuellement. Une seule évaluation psychologique, réalisée sur pièces ou via l’association Paris Aide aux Victimes, a été proposée à la plupart, avec un seul jour d’ITT attribué, alors que les rares femmes ayant pu accéder à la médecine médicolégale en tout début d’enquête avaient obtenu jusqu’à trente jours d’ITT.

En février 2026, la procureure de Paris a lancé un appel aux victimes qui ne s’étaient pas encore manifestées, promettant une nouvelle réunion d’information et espérant clore l’instruction d’ici la fin de l’année 2026.

La députée Sandrine Josso, elle-même victime de soumission chimique en novembre 2023 par l’ex-sénateur Joël Guerriau, s’est mobilisée aux côtés des victimes de Christian Nègre, les invitant à l’Assemblée nationale et travaillant étroitement avec l’une des plaignantes. Elle a déclaré s’être interrogée sur comment il pouvait y avoir autant d’invisibilisation et de lenteur dans cette affaire.

La réponse est pourtant simple. Quand les victimes sont des femmes, quand l’agresseur est un représentant de l’État, quand l’employeur est le ministère lui-même, la machine institutionnelle protège les siens. Elle bâillonne, elle indemnise au rabais, elle tergiversé. Et pendant ce temps, 248 femmes attendent.

Comme le dit Alizée, l’une des premières à avoir osé parler publiquement : il faut arrêter de traiter ce dossier comme une vulgaire histoire de pipi.

Ce n’en est pas une. C’est une affaire d’État.

Sources : Mediapart, Franceinfo, Fondation des femmes, Libération, Ouest-France


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