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Pendant 37 ans, Ali Khamenei a tenu entre ses mains un pays de 90 millions d’habitant·es. Il contrôlait son armée, façonnait ses tribunaux, sanctionnait ses forces de sécurité et fixait les conditions dans lesquelles les Iranien·nes pouvaient s’exprimer, se réunir, croire et manifester leur désaccord.
Ce qui n’est pas ambigu, c’est le bilan. Des manifestations contre la hausse du prix de l’essence en novembre 2019, au cours desquelles environ 1 500 personnes ont été tuées en une semaine selon un document du ministère iranien de l’Intérieur obtenu par Reuters, jusqu’au soulèvement qui a suivi la mort de Mahsa Amini en septembre 2022, lorsque les Nations unies ont recensé plus de 500 mort·es et ce qu’elles ont qualifié de crimes contre l’humanité, le mandat de Khamenei a été, dans un sens précis et mesurable, marqué par une escalade de la violence meurtrière.
Et cela ne s’est pas ralenti à la fin. En 2024, dernière année complète de son règne, au moins 972 personnes ont été exécutées sous son système judiciaire, soit le total le plus élevé enregistré en près d’une décennie, selon Amnesty International. En septembre 2025, ce chiffre avait déjà été dépassé, ce qui a incité l’organisation de défense des droits humains à qualifier cette situation d’attaque effroyable contre le droit à la vie.
Khamenei ne gouvernait pas en s’appuyant sur un culte de la personnalité, comme l’avait fait son prédécesseur, l’ayatollah Khomeini. Il gouvernait par le biais des institutions, qu’il contrôlait toutes.
En tant que Guide suprême, il détenait le commandement constitutionnel des forces armées, nommait les hauts responsables du pouvoir judiciaire et définissait ce que la Constitution appelle les politiques générales de l’État, un mandat élastique qui, dans la pratique, signifiait le contrôle de tous les organes de coercition. Le Corps des gardiens de la révolution islamique, chargé d’opérer sous le commandement suprême du Guide, fonctionnait comme son instrument le plus meurtrier. La milice Basij, impliquée dans les violences de rue pendant quatre décennies de répression des manifestations, relevait de la même chaîne hiérarchique. Les tribunaux révolutionnaires, isolés des procédures judiciaires ordinaires et fermés au regard du public, poursuivaient ses détracteurs/détractrices pour des motifs de sécurité nationale suffisamment vagues pour engloutir un·e avocat·e, un·e journaliste, un·e étudiant·e ou une mère en deuil tenant la photo de son enfant décédé.
En mars 2012, il a personnellement décrété la création d’un Conseil suprême du cyberespace, institutionnalisant ainsi la capacité de l’État à filtrer les informations, à surveiller ses citoyen·nes et à couper l’Iran de l’internet mondial à tout moment. Cette capacité a été délibérément déployée pendant les pires nuits de la répression de 2019, une stratégie documentée par Amnesty International comme un mécanisme non seulement de contrôle de la communication, mais aussi de dissimulation.
Les manifestations ont commencé en novembre 2019 à propos du prix du carburant et se sont propagées à une vitesse fulgurante dans plus de 100 villes. En quelques jours, elles sont devenues le défi intérieur le plus grave auquel la République islamique ait été confrontée depuis la révolution elle-même.
Selon une enquête de Reuters menée auprès de plusieurs responsables proches de son cercle restreint, Khamenei a donné une directive : mettre fin aux manifestations, quel que soit le prix à payer.
Le résultat a été catastrophique. Le document du ministère de l’Intérieur obtenu par Reuters fait état d’environ 1 500 mort·es. Amnesty International, travaillant méthodiquement à partir des témoignages des proches, du personnel hospitalier, des registres d’inhumation et des photographies de tombes, a recensé 321 décès individuels. Les enquêteurs/enquêtrices ont reconnu que le bilan réel était très certainement plus élevé ; la coupure d’Internet et l’intimidation systématique des familles des victimes ont rendu impossible tout décompte complet.
Les hôpitaux n’étaient pas des sanctuaires. Des reportages contemporains décrivent des agents entrant dans les services d’urgence pour intimider le personnel médical, empêcher les soins aux blessé·es et, dans certains cas, arrêter les manifestant·es blessé·es amené·es pour être soigné·es.
Aucun bilan officiel n’a jamais été publié. Aucun haut fonctionnaire n’a été inculpé.
Trois ans plus tard, la mort de Mahsa Amini, 22 ans, lors de sa détention par la police des mœurs le 16 septembre 2022, a déclenché des manifestations qui ont balayé toutes les provinces d’Iran. Le slogan « Femme, vie, liberté » résumait tout ce que le mouvement défendait et tout ce que l’État avait réprimé.
La réponse a été, comme l’a conclu par la suite la mission d’enquête des Nations unies, une campagne de violations flagrantes des droits humains et de crimes contre l’humanité. La mission a recueilli plus de 38 000 éléments de preuve et mené 285 entretiens avec des victimes et des témoins. Les enquêteurs/enquêtrices ont constaté un recours systématique à la force meurtrière contre les manifestant·es, des détentions arbitraires massives, des actes de torture, y compris des violences sexuelles, et un appareil judiciaire qui transformait les aveux obtenus sous la contrainte en condamnations à mort.
Amnesty International a documenté des viols et d’autres violences sexuelles utilisés comme un outil délibéré de répression — perpétrés contre des hommes, des femmes et des enfants, puis rejetés ou dissimulés par les procureurs qui ont reçu les plaintes. Un·e enquêteur/enquêtrice de l’ONU a documenté le fait que les yeux des manifestant·es étaient délibérément visé·es comme tactique de défiguration et de terreur.
Les autorités iraniennes ont finalement annoncé une amnistie générale, dans un langage qui reconnaissait sans toutefois admettre l’ampleur de ce qui s’était produit. Les médias internationaux ont fait état d’une reconnaissance officielle de dizaines de milliers de personnes détenues. Plus de 500 personnes ont été tuées. Le mandat de la mission d’enquête de l’ONU a ensuite été prolongé. Deux ans et demi après le début des manifestations, ses enquêteurs ont constaté que la répression n’avait pas faibli.
L’augmentation du nombre d’exécutions au cours des dernières années du règne d’Ali Khamenei reflète une forte escalade dans le recours à la peine capitale comme instrument de l’autorité de l’État. Amnesty International a recensé au moins 576 exécutions en 2022, une hausse qui a suivi les manifestations nationales déclenchées par la mort de Mahsa Amini et qui, selon les groupes de défense des droits humains, semblait viser à intimider les dissident·es. Ce nombre est passé à au moins 853 en 2023, soit une augmentation de 48%, avec un nombre disproportionné de personnes exécutées issues de communautés ethniques et religieuses minoritaires. En2024, les exécutions ont de nouveau augmenté, atteignant au moins 972, le total le plus élevé enregistré en près d’une décennie. Le rythme s’est encore accéléré en 2025, lorsque les groupes de surveillance ont enregistré plus de 1 000 exécutions au cours des neuf premiers mois seulement, ce qui a conduit Amnesty International à le qualifier de nombre le plus élevé documenté depuis au moins 15 ans. Les enquêteurs/enquêtrices des droits humains et les responsables des Nations unies ont averti que ces chiffres, incomplets par nature, ne représentaient probablement qu’une partie de l’ampleur des peines capitales exécutées dans le cadre du système judiciaire iranien.
En 2024, le gouvernement de Khamenei a lancé le plan Noor, un déploiement national de policiers et d’agents chargés de faire respecter la moralité afin de contraindre les femmes et les filles à porter le hijab obligatoire. Les enquêteurs/enquêtrices de l’ONU ont documenté des arrestations, des violences physiques en détention, des convocations au tribunal et des châtiments corporels, notamment la flagellation, qu’elles et ils ont qualifiés de torture sanctionnée par l’État.
Une application de signalement appelée Nazer a été déployée pour permettre l’application de la loi par le grand public, transformant ainsi les citoyen·nes ordinaires en instruments de surveillance. Des drones et une technologie de reconnaissance faciale sont venus compléter cet appareil. La nouvelle législation sur le port du hijab, adoptée par le système judiciaire iranien dans la dernière période du règne de Khamenei, prévoyait des sanctions potentielles, notamment de longues peines de prison et, dans certains cas, la peine capitale. Human Rights Watch a qualifié cette loi de punitive et draconienne. Le rapporteur spécial des Nations unies a indiqué que l’Iran se classait parmi les derniers pays dans les indices internationaux d’égalité des sexes.
La répression supervisée par Khamenei ne s’est pas limitée aux moments de protestation massive. Elle a consisté, pendant la majeure partie de son mandat, en une pression lente et constante.
Les baha’is, la plus grande minorité religieuse non musulmane d’Iran, ont été victimes de ce que Human Rights Watch a qualifié de crime contre l’humanité : confiscation de biens, exclusion économique, poursuites judiciaires ciblées et démolition de maisons. En 2022, une vague de raids et d’arrestations arbitraires, documentée par Amnesty International, a intensifié la pression sur une communauté qui n’a jamais cessé d’être prise pour cible.
La minorité des derviches Gonabadi a vu plus de 300 de ses membres arrêtés en 2018 à la suite d’une seule manifestation. Les journalistes, les avocat·es et les personnalités de la société civile qui ont documenté ces événements ont subi des représailles secondaires : arrestations, interdictions de voyager, radiation du barreau. Dans au moins un cas documenté, un individu a été enlevé à l’étranger puis exécuté, un message adressé à la diaspora pour lui faire comprendre que la distance physique n’offrait aucune sécurité.
Les derniers mois du règne d’Ali Khamenei ont été marqués par un autre soulèvement national et une nouvelle réponse violente de la part de l’État.
Les manifestations ont éclaté le 28 décembre 2025 et se sont propagées à une vitesse inhabituelle dans les grandes villes et les villes de province. Les manifestant·es se sont rassemblé·es pour dénoncer les difficultés économiques, la répression politique et les griefs accumulés depuis des décennies. Comme lors des soulèvements précédents, les autorités ont réagi avec force. Les forces de sécurité ont tiré à balles réelles, procédé à des arrestations massives et imposé des coupures généralisées d’Internet qui ont coupé toute communication entre les manifestant·es et le monde extérieur.
Les organisations de défense des droits humains ont fait état de preuves de plus en plus nombreuses de meurtres généralisés et de détentions arbitraires. Human Rights Watch a documenté ce qu’elle a décrit comme des fusillades massives de manifestant·es et de passant·es dans plusieurs provinces. Amnesty International et d’autres groupes de surveillance ont fait état de milliers de personnes détenues, dont beaucoup dans des lieux tenus secrets, sans accès à un·e avocat·e ou à leur famille.
Les autorités iraniennes n’ont pas publié de bilan complet des victimes. Des sources proches du gouvernement iranien ont par la suite reconnu plus de 3 000 mort·es, tandis que des observateurs/observatrices indépendant·es des droits humains et des sources médicales ont suggéré que le nombre réel pourrait être nettement plus élevé. Comme lors des répressions précédentes, les familles des victimes ont déclaré avoir subi des pressions pour enterrer rapidement leurs proches et s’abstenir de s’exprimer publiquement.
La répression des manifestations, menée dans le dernier chapitre du mandat de Khamenei, a souligné la solidité de l’appareil sécuritaire qu’il avait mis des décennies à consolider, ainsi que la mesure dans laquelle l’État continuait à recourir à la coercition pour contenir la dissidence.
Les historien·nes et les analystes politiques s’efforcent déjà de comprendre l’héritage de Khamenei à travers différents prismes. Certain·es le décriront comme un idéologue qui n’a jamais dévié du projet révolutionnaire dont il a hérité. D’autres le caractériseront comme un survivant politique avisé — prudent, adaptable et efficace précisément parce qu’il n’était pas la figure charismatique que fut son prédécesseur. D’autres encore soutiendront qu’il a présidé à un système de coercition si profondément ancré dans les structures qu’il a acquis une logique qui dépasse toute directive individuelle : que la question de l’action personnelle, dans un État fondé sur la violence institutionnelle, est en fin de compte sans réponse.
Ce débat est important — pour la responsabilité, pour le droit international, pour les familles qui ont déposé des plaintes qui n’ont abouti à rien. Mais ce n’est pas le débat que ces familles mènent.
Pour elles, pour les proches qui ont enterré leurs fils et leurs filles après novembre 2019 et qui ont conservé les preuves sous forme de témoignages et de photographies malgré tous les efforts déployés pour les effacer, l’idéologie n’a jamais été la question centrale. Pour elles, la question a toujours été plus simple :
Quand cela cessera-t-il ?
La réponse, pour la première fois depuis une génération, est peut-être en train de se dessiner. Quelle forme elle prendra — transition, rupture ou continuation sous une direction —, c’est l’histoire qui commence aujourd’hui.
Jaffna Monitor
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