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Un système démocratique ne se résume pas au vote populaire pour choisir nos représentants, des députés de la Nation au président de la République.
La meilleure preuve en est qu’aujourd’hui, partout dans le monde, nombre de régimes autoritaires s’attaquent aux libertés et droits fondamentaux en arguant de leur légitimité électorale qui l’emporterait sur tout autre pouvoir ou contre-pouvoir – l’État de droit, l’indépendance de la justice, la liberté de la presse, la possibilité de protester, de manifester, de s’organiser, etc. Autrement dit, à tous les principes énoncés puis engendrés, depuis 1948, par la Déclaration universelle des droits humains.
Cette primauté de l’élection ruine l’idéal démocratique, l’appauvrit et le corrompt. Elle autorise les pouvoirs qui en bénéficient à se retourner contre leurs propres peuples, à ignorer leurs revendications, à réprimer leurs protestations. Elle entretient l’amoralisme politique dont ils se prévalent pour s’absoudre de leurs manquements à la probité, attaquer la presse et le journalisme qui les documentent, défier la justice et les tribunaux qui les sanctionnent.
Illustration 1Agrandir l’image : Illustration 1 En libraire le 6 mars, 60 pages, 5,90 euros Cette obsession électorale est renforcée en France par l’ambition présidentielle où s’impose le choix d’un seul qui contraint les stratégies partisanes, nourrit leurs compétitions et alimente leurs divisions. C’est ainsi qu’elle diffuse, dans le camp de l’émancipation, une culture exclusive du pouvoir, verticale, autoritaire et hégémonique, qui affaiblit, corrompt et discrédite ses projets alternatifs de rupture. La fin électorale finit par justifier tous les moyens, à rebours d’une authentique éthique politique et au détriment de l’auto-organisation de la société elle-même, dont celle des premiers concernés par les injustices et les oppressions.
Il ne s’agit pas, ici, de récuser toute forme de démocratie représentative, fondée, dans le secret du vote, sur le choix d’élus qui agissent en notre nom. À condition toutefois qu’on puisse les contester, les contrôler et les démettre, une collectivité humaine aura toujours besoin de déléguer à d’autres le quotidien des affaires publiques. Mais, aussi nécessaire soit-elle, cette délégation ne sera jamais suffisante pour garantir non seulement la vitalité mais la survie d’une démocratie.
C’est ce que notre époque nous met sous les yeux avec le surgissement et la consolidation de pouvoirs élus dont l’agenda politique est explicitement anti-démocratique. Malgré l’alarme léguée par son premier mandat, terminé en 2021 par une tentative de coup d’État, Donald Trump est ainsi redevenu en 2025 président des États-Unis d’Amérique, s’imposant à l’échelle du monde comme le porte-étendard d’une guerre déclarée aux idéaux démocratiques dont l’égalité des droits est le socle universel.
Coalisant des pouvoirs oligarchiques, aux pratiques mafieuses, aux idéologies identitaires et aux visées impérialistes, cette offensive est générale, de Donald Trump à Vladimir Poutine, en passant par Benyamin Netanyahou et tant d’autres. Les sinistres sorts réservés aux peuples palestinien et ukrainien, dont les droits à l’autodétermination ont été jetés dans le même tombeau que celui du droit international, resteront comme le double signal de cette bascule du monde dans une ère radicalement nouvelle.
De Washington à Moscou, l’Europe est aujourd’hui la cible prioritaire de cet assaut réactionnaire et conservateur, sa fragile cohésion étant explicitement attaquée afin de donner la main aux extrêmes droites du continent, autoritaires, nationalistes et xénophobes. Plutôt que sa réalité institutionnelle, elle est ici visée en tant que symbole des valeurs démocratiques qu’elle a promues et dont elle se réclame, vaille que vaille, imparfaitement à coup sûr. Des valeurs reposant sur des principes partagés, définissant une exigence commune, fixant des limites aux abus du pouvoir, faisant droit aux contre-pouvoirs.
À l’heure où, en France, l’élection présidentielle peut, plus que jamais, devenir le laisser-passer d’un pouvoir d’extrême-droite, le propos de ce court essai est de nous rappeler que ces principes démocratiques ne se réduisent pas aux processus électoraux et qu’il ne suffira pas d’un bulletin de vote pour les sauver. Certes, il est arrivé, à plusieurs reprises dans un passé récent, que nous utilisions tactiquement ce moyen pour nous prémunir du pire. […]
De fait, en 2012, Nicolas Sarkozy fut battu par François Hollande, soutenu au second tour par toutes les gauches, pour une fois rassemblées. Tout comme, dix ans auparavant, en 2002, Jacques Chirac avait été réélu face à Jean-Marie Le Pen, avec le soutien de l’électorat de gauche, dont le slogan « Votez escroc, pas facho » disait le peu d’enthousiasme. Mais, à chaque fois, et plus encore depuis le charivari politicien qu’a provoqué le surgissement du macronisme, c’est peu dire que le répit fut provisoire. La présidence Chirac enfanta celle de Sarkozy qui ouvrit la voie au rapprochement de la droite et de l’extrême droite. La présidence Hollande s’est effondrée sur elle-même, désorientant, divisant et démoralisant son propre camp.
Quant à Emmanuel Macron, élu à deux reprises en 2017 et en 2022 contre Marine Le Pen, au nom d’un « barrage républicain » face à l’extrême droite, il a, avec autant d’entêtement que de constance, décrédibilisé ce réflexe démocratique. Élu, puis réélu, par défaut plutôt que par adhésion, il a présidé à rebours du mandat qui lui avait été confié, ignorant superbement la pluralité des votes dont il avait bénéficié au point de faire la courte échelle à une extrême droite que sa présidence a finalement renforcée plutôt qu’elle ne l’a fait reculer.
Loin d’être isolé, le cas français est aujourd’hui éclipsé par la catastrophe étatsunienne. Aux États-Unis, élu en 2020 pour conjurer le cauchemar Donald Trump, Joe Biden n’a pas su empêcher son retour spectaculaire. Pis, sa présidence l’a favorisé en affaiblissement et en désorientant le camp démocrate, par sa déconnexion des attentes populaires et des mobilisations de la jeunesse, notamment sur la Palestine. Par contraste, obtenue contre l’establishment du Parti démocrate, l’élection surprise en 2025 de Zohran Mamdani à la mairie de New York a indiqué une direction radicalement opposée, où le vote est la résultante d’un activisme construit depuis la base. Reste que ce résultat est provisoire et fragile tant, précisément, il dépend de la persistance de l’auto-organisation qui l’a construit.
« Il faut voter pour arracher des lieux du politique », disait en 2012 un appel de la revue Vacarme qui, tout en concédant que « le vote n’est pas l’assurance d’une maturité démocratique », affirmait que « la capacité de tous à devenir des citoyens délibérant sur les affaires publiques passe par lui, a besoin de passer par lui ». Au regard de nos expériences des deux dernières décennies, il est permis d’affirmer que cet optimisme fut excessif et que son pari a été largement perdu. Il nous faut donc tirer les leçons de ces occasions manquées : à force de vivre dans l’illusion électorale, loin de s’organiser collectivement pour faire barrage à la catastrophe, on risque fort de lui permettre d’advenir, sans coup férir.
Sans doute voterons-nous encore, demain ou après-demain, avec cette idée qu’on ne peut mésestimer ce droit démocratique élémentaire et qu’après tout, Vacarme toujours, « occuper le vote est déjà un bon prélude pour occuper le terrain ». Mais jamais nos votes ne nous préserveront des ombres qui, aujourd’hui, gagnent de partout. Et même si, d’aventure, ils nous réservaient d’heureuses surprises, faisant reculer le poids électoral de l’extrême droite, ils ne mettront pas fin, comme par magie, à son emprise sur le débat public, à la force d’attraction qu’elle est devenue et à l’offensive internationale qui la porte.
Pour le dire tout net, l’élection ne suffit pas à faire la démocratie car la démocratie ne se réduit pas à l’élection. Seule une mobilisation et une organisation les plus larges possible, les plus rassembleuses, les plus dynamiques, les plus inclusives et les plus généreuses, de la société, au plus près de ses lieux de vie et de travail, sont susceptibles de construire la digue qui nous préservera des vents mauvais.
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