Trump et Nétanyahou : les rois de la jungle, et leur loi

dimanche 8 mars 2026.
 

L’aventurisme du premier ministre israélien et du président états-unien ne prend même pas la peine de se draper dans une croisade « démocratique ». Calculs électoraux, cynisme, illégalisme et violences meurtrières ont peu de chances d’ouvrir la voie à la liberté des Iraniens.

https://www.mediapart.fr/journal/in...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260302-191053&M_BT=1489664863989

Dans la jungle que deviennent le système international en général et le Moyen-Orient en particulier, un prédateur sanguinaire responsable en deux ans d’au moins 75 000 morts à Gaza, dont plus de 20 000 enfants (Benyamin Nétanyahou), vient d’éliminer un dictateur carnassier, responsable de l’assassinat de plusieurs dizaines de milliers de personnes en deux jours (Ali Khamenei), en collaboration avec le « parrain » en chef de la planète (Donald Trump).

À l’exception des membres et des bénéficiaires du régime iranien, peu de gens regretteront le Guide suprême de la République islamique. Bourreau d’une population privée de libertés fondamentales, il a aussi été un agent de déstabilisation des sociétés annexées à son « axe de la résistance » aujourd’hui dévasté (au Liban, en Irak, au Yémen…), jouant notamment un rôle décisif dans l’étouffement de la révolution syrienne des années 2010 en venant au secours de l’État de barbarie des al-Assad.

Mais plusieurs sentiments peuvent cohabiter simultanément. D’un côté, on ne peut qu’être touché par les larmes de joie et les scènes de liesse des Iranien·nes ayant appris l’élimination du despote qui a empoisonné leur vie, endeuillé leurs jours et bouché leur horizon. Aucune des vagues de protestation pacifiques et massives, menées par différentes couches de la société, n’avait fait vaciller un régime dont l’appareil sécuritaire semblait inébranlable.

D’un autre côté, la guerre entamée par Trump et Nétanyahou a tout pour inquiéter, et ne peut qu’être condamnée en son principe. Un surcroît de liberté des Iranien·nes n’est encore qu’une issue très douteuse de l’opération en cours. Celle-ci, loin de s’inscrire dans une croisade démocratique dont on a au demeurant pu constater les bilans consternants ailleurs, a été décidée pour d’autres raisons. Elle reste grosse de risques d’embrasement régional et de drames futurs, masqués par le triomphe provisoire de la « super Sparte » israélienne.

L’épisode guerrier qui affecte le Moyen-Orient, des pays du Golfe jusqu’au Liban, s’inscrit dans la droite ligne des crimes internationaux commis contre le peuple palestinien, du kidnapping du chef d’État vénézuélien dans la capitale de son pays et des menaces d’annexion et de coercition économique lancées par la Maison-Blanche contre ses propres alliés.

La fable de la « liberté »

Cet épisode est d’ailleurs à l’initiative des mêmes responsables : deux dirigeants d’extrême droite engagés dans l’autocratisation de leurs pays, dotés de forces armées surpuissantes, qui piétinent le droit international pour faire la police à coups de bombes. Non pas une police au nom d’un bien public mondial, mais une police ne servant que leurs intérêts, et créant un précédent de plus qui pourra être invoqué par d’autres puissances.

Dans le monde de 2026, faute d’États capables de retenir le bras de Tel-Aviv et de Washington et d’imposer des alternatives davantage respectueuses du droit, la décapitation du régime iranien est donc le fruit du comportement illégal, cynique, court-termiste, pyromane et massacreur de Benyamin Nétanyahou et de Donald Trump.

Illégal, puisque ce recours à la force ne répond à aucune agression directe, n’a été soumis à aucune instance internationale (même George W. Bush avait tenté de convaincre le Conseil de sécurité pour la seconde guerre contre l’Irak en 2003…).

L’attaque israélo-états-unienne a été déclenchée alors que des négociations étaient en cours et que les États-Unis auraient pu en obtenir des gains significatifs – cela alors que la première administration Trump avait empêché l’application d’un traité, signé en 2015, contrecarrant la tentation de prolifération nucléaire du régime iranien.

Comment croire que la responsabilité de protéger la population civile soit au cœur de l’opération militaire actuelle ?

Cynique, Donald Trump l’est quand, à la fin d’un discours presque entièrement tourné vers les citoyen·nes des États-Unis, il se tourne vers le « grand et fier peuple d’Iran » pour lui dire « ce soir que l’heure de [sa] liberté est à portée de main », en lui enjoignant de « s’emparer du pouvoir ».

Ces mots sont prononcés après qu’il a laissé commettre, début janvier, le massacre de milliers de personnes dont certaines pensaient de bonne foi, comme Trump l’avait affirmé, que l’aide était « en route ». Comment croire que la responsabilité de protéger la population civile, innovation délicate et débattue du droit international, soit au cœur de l’opération militaire actuelle ?

Le cynisme de Trump est redoublé lorsqu’il affirme posséder une « très bonne idée » de qui pourrait être le prochain dirigeant de l’Iran, et même avoir « trois très bons choix » en tête, en s’asseyant de fait sur la volonté des Iranien·nes.

Il a par ailleurs déjà fait une proposition d’amnistie pour les cadres qui retourneraient leur veste. N’oublions pas qu’au Venezuela, la chute de Maduro, qui a elle aussi procuré de la joie aux victimes de son régime kleptocrate, ne s’est traduite que par l’alignement de ce dernier sur Washington, dans une sorte de « transformisme géopolitique » de la caste bolivarienne.

Qu’attendre de Benyamin Nétanyahou, qui promet aux Iranien·nes : « Bientôt viendra votre moment de descendre dans la rue, d’achever le travail et de renverser le régime qui vous opprime » ? Ses faits d’armes à Gaza, au Liban, en Syrie, où seul compte ce qu’il juge être de l’intérêt d’Israël, parlent d’eux-mêmes.

Une guerre de diversion ?

Surtout, la guerre actuellement menée ne peut être détachée des intérêts électoraux des deux dirigeants, qui restent contraints de retremper leur légitimité dans les urnes à l’automne prochain. Leur volonté de s’accrocher au pouvoir coûte que coûte ne peut que les inciter à des démonstrations de puissance et de gloire à destination de leurs populations, en espérant resserrer les rangs, compenser leurs piètres résultats économiques et faire oublier les scandales qui les frappent.

Les midterms attendent en effet un Donald Trump en chute libre dans les sondages, qui serait entravé pour mener sa politique s’il perdait sa majorité au Congrès (bien qu’il ne se soit pas senti obligé de le consulter pour lancer sa guerre contre l’Iran). Et des élections législatives se dressent devant Benyamin Nétanyahou, largement délégitimé en Israël pour n’avoir pas su empêcher le 7-Octobre, tandis que sa coalition avec les messianistes suprémacistes et les ultraorthodoxes qui refusent de servir dans l’armée est plus que jamais bancale.

Donald Trump fait évoluer les règles de la non-prolifération [nucléaire], rejetant la voie des négociations.

Justin Vaïsse, historien et fondateur du Forum de Paris sur la paix Les intérêts à court terme sont le propre des pyromanes jouissant de mettre le feu sans aucune vue sur les conséquences des incendies qu’ils déclenchent. Trump, 79 ans, et Nétanyahou, 76 ans, ne vivront sans doute pas assez longtemps pour voir le chaos dans lequel l’attaque qu’ils mènent peut entraîner l’Iran et la région.

L’Afghanistan, l’Irak ou la Libye sont là pour rappeler que les chances que les bombes produisent de la liberté sont infiniment minces, même quand elles emportent dans leur sillage des dictateurs sanguinaires tels que les talibans (revenus au pouvoir deux décennies plus tard…), Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi. En réalité, Trump n’a pas de plan. Et si l’Iran échappe à des conflits civils armés, sa souveraineté est d’emblée hypothéquée par l’intervention de puissances qui ne l’imaginent que comme un État vassal.

À moyen et long terme, si l’on reparle de la prolifération nucléaire que cette attaque est censée stopper, les conséquences du geste de Trump et de Nétanyahou sont tout aussi redoutables. Le politiste Antoine Chollet, qui travaille sur les rapports entre temps et démocratie, a écrit sur ses réseaux : « S’il fallait à tous les régimes criminels (et même à ceux qui ne le sont pas) une raison de se doter de l’arme nucléaire, les attaques de juin 2025 et d’aujourd’hui la leur fournissent avec une clarté aveuglante. »

C’est aussi la crainte de l’historien Justin Vaïsse, fondateur du Forum de Paris sur la paix, qui écrit dans Le Monde que « Donald Trump fait de facto évoluer les règles de la non-prolifération, rejetant la voie des négociations […] et postulant que c’est le régime qui pose problème et qu’il faut [le] renverser. N’a-t-il pas encouragé un pays ami, la Corée du Sud, à avancer dans l’enrichissement et le retraitement nucléaire [...] ? Le risque est bien d’instaurer un régime de non-prolifération à deux poids, deux mesures, plutôt que des règles universelles ».

Le cycle de la violence

Le comportement de Trump et de Nétanyahou est massacreur, enfin, parce qu’on voit que dans le monde brutalisé à l’extrême qui est le nôtre depuis le 7-Octobre et l’anéantissement de Gaza, le meurtre des civil·es est devenu un non-sujet pour les deux dirigeants, qui n’ont pas une pensée ni un mot pour les victimes innocentes de leur intervention – que ce soit les écolières de Minab, dans le sud de l’Iran, très probablement mortes par dizaines dans une frappe, ou pour la petite-fille d’Ali Khamenei, emportée avec lui dans son bunker.

Bien sûr, le meurtre des civils est un non-sujet aussi pour le régime iranien, comme l’ont montré l’ampleur inédite de sa répression et la manière dont il lance aujourd’hui ses missiles à l’aveugle dans toute la région, tuant des civils en Israël et des travailleurs immigrés du sous-continent indien aux Émirats arabes unis ou au Koweït. Mais c’est justement de cette spirale mortifère, dans laquelle chacun s’autorise du crime de l’autre, qu’il s’agit de sortir. Et l’opération actuelle risque de la prolonger plus que de l’enrayer.

Les alliés occidentaux de Tel-Aviv et de Washington ne sont même pas parvenus à nommer l’origine de l’escalade.

De façon symptomatique, Israël a baptisé l’opération qu’il mène aujourd’hui en Iran « Rugissement du lion », signe qu’il s’agit bien d’étendre jusqu’à l’Iran un imaginaire et une doctrine sécuritaire d’État consistant à se vivre comme un îlot de civilisation au milieu d’une jungle hostile nécessitant, à intervalles réguliers, de « tondre la pelouse », par un usage disproportionné et indiscriminé de la force.

Trump a choisi, lui, les termes de « furie épique », référence aux épopées célébrant les princes, héros et batailles de l’Antiquité, révélatrice de sa manière de s’imaginer comme le roi du monde et du pétrole, dont la colère doit être redoutée partout et par toutes et tous.

Il est désolant que les alliés occidentaux de Tel-Aviv et de Washington, le Canada et l’Union européenne (UE) en particulier, aient eu jusqu’à présent une réaction si faible, n’ayant pas de mots assez durs contre l’Iran et ses frappes de rétorsion, mais ne parvenant même pas à nommer l’origine de l’escalade, ni à pointer le caractère unilatéral, illégal et dangereux de l’opération israélo-états-unienne.

Tout en expliquant que les États européens et leurs partenaires doivent désormais se préparer à des conséquences humanitaires douloureuses, Ellie Geranmayeh, chercheuse et directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’European Council on Foreign Relations (ECFR), les appelle à ne pas rester « silencieux ou ambivalents » et à ne pas citer la Charte des Nations unies uniquement quand il s’agit de l’Ukraine ou du Groenland.

Les voilà, une fois de plus, mis devant le résultat de leur dépendance coupable envers une grande puissance dont ils n’ont pas voulu voir le détachement à partir des années Obama, et la dérive ploutocratique et prédatrice des années Trump.

« Cela fait bien longtemps qu’il aurait fallu bâtir des moyens d’action non dépendants de la rationalité du président états-unien », affirmait dans Mediapart le chercheur Pierre Ramond lors de la précédente « guerre des 12 jours ». Cela vaut pour les affaires nucléaires, mais aussi pour le soutien non létal aux peuples opprimés, dont il faut bien avouer qu’il était ineffectif s’agissant de l’Iran.

Si l’on veut que le texte final décrivant le basculement actuel du monde ne soit ni une extension de la doctrine militaire israélienne, ni un mauvais poème flagorneur en forme d’éloge du président des États-Unis, il est temps que le reste de la planète sorte de sa sidération et de sa pusillanimité.

Joseph Confavreux et Fabien Escalona


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message