![]() |
Huit ans après les meurtres de la femme politique et de son chauffeur, Anderson Gomes, les familles des victimes savent enfin avec certitude qui a commandité le crime. Noire, issue des favélas, LGBTQI+, efficace et combative, Marielle Franco incarnait un espoir pour une partie du Brésil.
https://www.mediapart.fr/journal/in...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260226-203216&M_BT=1489664863989
Rio de Janeiro (Brésil).– Leur soulagement est visible, mais discret. Comme si les proches des victimes avaient du mal à réaliser que l’immense poids qui pesait sur leurs épaules depuis si longtemps venait de s’évaporer. « On ne peut pas le fêter, il n’y a rien à fêter. Marielle n’est plus parmi nous. Mais on peut célébrer ce résultat », glisse Marinete, sa mère, entre deux accolades à des proches et à des soutiens, une fois le verdict tombé. « Cela fait huit ans qu’on attendait cela. »
Huit ans à vivre au gré des multiples rebondissements d’une enquête poussive, sabotée, malmenée, pratiquement abandonnée, avant d’être revigorée puis, finalement, conclue avec succès. Les uns après les autres, ils s’étreignent longuement, certains pleurent doucement, d’autres sourient. À l’unanimité, les quatre juges de la première chambre de la Cour suprême (STF) ont déclaré les cinq accusés coupables des meurtres de Marielle Franco et de son chauffeur le 14 mars 2018 à Rio de Janeiro.
À l’origine du projet meurtrier, Domingos Brazão, conseiller à la Cour des comptes de l’État de Rio de Janeiro, et son frère, Chiquinho, député fédéral, reçoivent une peine de soixante-seize ans de prison pour ce double homicide et la tentative de meurtre sur l’assistante de Marielle, seule survivante de l’attaque. Robson Calixto, leur homme à tout faire surnommé « le poisson », qui les a aidés, écope de neuf ans, quand le major Ronald, de la police militaire, récolte cinquante-six ans, pour leur avoir permis de localiser leur cible. Enfin, Rivaldo Barbosa, chef de la police civile à l’époque, est condamné à dix-huit ans de réclusion pour corruption et entrave à l’exercice de la justice.
Aucun des condamnés n’était présent, mais plusieurs membres du clan Brazão avaient fait le déplacement. Pedro Brazão, député de l’État de Rio, a multiplié les posts sur ses réseaux pour dénoncer une injustice contre ses deux frères. Durant le vote des juges, visage rougi, mains jointes et yeux clos, il a prié de toutes ses forces, en vain. Tous ont ensuite rapidement quitté les lieux.
Les dernières quarante-huit heures ont été riches en émotions dans cette salle d’audience. La mère de Marielle Franco, puis la fille, Luyara, et enfin le père, Seu Antônio, ont été successivement victimes de malaise. Rencontré quelques jours avant, ce dernier assurait « sentir de l’appréhension face à une douleur qu’on n’oublie jamais mais qui revient plus forte dans ces moments-là ». Il faut dire que ce jugement les a replongés, et tout un pays avec, vers un passé traumatique. C’est tout un système vicié que l’affaire a exposé en pleine lumière. Un système profondément enraciné jusqu’au cœur de l’État, basé sur l’interconnexion entre la politique, la police et le crime.
Les Brazão, puissants politiciens locaux, s’appuyaient sur des milices, qui dominent des territoires, pour se garantir une réserve de votes stable. Sur ces terres, seuls les candidats autorisés par les criminels pouvaient faire campagne. Les autres étaient violemment expulsés, dans le meilleur des cas. En échange, les miliciens profitaient des réseaux des Brazão. Ces derniers nomment des policiers à des postes clés, mais peuvent aussi voter des lois pour faciliter l’acquisition de nouvelles terres, permettant ainsi d’engranger d’énormes bénéfices, mais aussi de créer de nouveaux territoires sous contrôle.
« C’est un féodalisme criminel qui s’est mis en place au Brésil », se désole Cármen Lúcia, l’une des juges. « Combien de Luyara [fille de Marielle – ndlr] et Arthur [fils d’Anderson – ndlr] vont devenir orphelins avant que le Brésil ne décrète que cela ne peut plus continuer, que l’État de droit ne peut être seulement rhétorique ? »
Car pour assurer leur domination, les criminels n’hésitent pas à tuer. Marielle était devenue « une pierre dans leur chaussure ». Avant 2018, le PSOL (Parti socialisme et liberté), son parti, s’oppose durement aux Brazão et à leurs alliés. Gênant une nomination importante, votant contre des projets, il irrite les potentats locaux, qui pensent à se débarrasser de Marcelo Freixo, alors figure du parti. Mais ce dernier, très en vue après avoir dirigé une commission d’enquête parlementaire contre les milices en 2008, est trop bien protégé. Ils se rabattent alors sur Marielle Franco, à leurs yeux « la pupille de Freixo ».
Pour ne rien arranger, celle-ci est très véhémente depuis le début de son mandat municipal, en 2017. Elle s’oppose notamment à un projet de loi de Chiquinho Brazão facilitant l’accaparement des terres et se réunit avec des représentantes de communautés locales, dont certaines issues de quartiers que les deux frères considèrent comme leur chasse gardée. C’en est trop, ce sera elle qui paiera pour tous.
« Se sont alors liés la question politique à la misogynie, le racisme et la discrimination. Dans leur tête remplie de préjugés, les tueurs et les commanditaires ont pensé : “Qui s’en importera ? Éliminons-là !” Ils ne s’attendaient pas à de telles répercussions », précise le juge Alexandre de Moraes. Or, l’immense pression populaire et médiatique a empêché Rivaldo Barbosa de remplir sa mission : saborder l’enquête, comme il est soupçonné de l’avoir fait dans d’autres affaires. Selon les propos rapportés par l’auteur des tirs mortels, Ronnie Lessa, arrêté en 2019, puis passé aux aveux en 2023 en échange d’une remise de peine, Barbosa a notamment tenté de « rediriger le canon vers d’autres directions ».
Corroborée par de nombreuses preuves mais parfois imprécise, la délation de Ronnie Lessa représente la colonne vertébrale de l’accusation. Le procureur général de la République s’est donc en priorité attelé à en défendre la véracité. « C’est un prêtre qui va venir dénoncer ça ?, a insisté un assistant de l’accusation. Bien sûr que non, c’est quelqu’un qui connaît les engrenages de l’intérieur. »
Les avocats de la défense ont, eux, tenté de la torpiller par tous les moyens. À l’exception de celui qui avoue « s’être perdu dans sa stratégie », les avocats ont du panache et l’un d’eux tente de désigner un autre commanditaire, une connaissance de Ronnie Lessa qui a un temps intégré la liste des suspects. Lors du premier jour d’audience, l’inquiétude se lit sur le visage des proches de Marielle Franco et Anderson Gomes. Elles et ils sortent régulièrement pour se rafraîchir les idées autour d’un café, que certain·es boivent les mains tremblantes. C’est le moment de doute, l’instant où elles et ils se disent : « Et si l’un d’entre eux s’en sortait ? »
Mais les avocats n’ont pas convaincu les juges. « Il n’existe pas de crime parfait, juste des enquêtes mal faites. Et cette enquête a été terriblement mal faite, de manière délibérée », assène le juge Flávio Dino. Le sujet n’a pas été abordé lors de l’audience, mais les investigations ont aussi été polluées par l’attitude du président de l’époque, Jair Bolsonaro. Même hors de cause, il les a perturbées durant tout son mandat, avec ses déclarations fracassantes sur Marielle, ses liens avec les miliciens, sa proximité avec un tueur à gages un temps suspect dans le crime, l’arrestation de Ronnie Lessa dans son voisinage direct et sa volonté affichée de contrôler la police fédérale. « Si la démocratie n’était pas pleinement revenue, on n’en serait certainement pas là », précise d’ailleurs Anielle Franco, sœur de Marielle et aujourd’hui ministre de l’égalité raciale.
« Face à des jurés, lors d’un procès en assises, les avocats auraient peut-être pu mieux s’en sortir », confesse un membre de la famille. Mais Chiquinho Brazão étant député fédéral au moment de son arrestation, la Cour suprême est seule compétente pour le juger. Ce n’est que la deuxième fois en cent trente-cinq ans d’existence que le STF statue sur des homicides. Les magistrats se veulent donc exemplaires, l’un d’entre eux insistant régulièrement sur le bon déroulé de la procédure.
Quand le couperet tombe, Marcelo Freixo, mentor de Marielle Franco, souffle doucement. Très agité durant l’audience, il semble désormais apaisé. Même la condamnation un peu plus légère de Rivaldo Barbosa, qui échappe à l’accusation d’homicide, ne le rembrunit pas. « C’est un résultat juste. Ils vont tous passer du temps en prison. C’est historique. Ça n’arrive jamais dans ce pays que des puissants, après tant d’années, soient condamnés. »
Il tient à souligner le rôle de la police fédérale, indispensable à la résolution de l’affaire. Des membres de la « task force Marielle », l’équipe d’une dizaine de personnes qui a permis l’arrestation des commanditaires, se sont d’ailleurs réunis à Rio de Janeiro pour regarder le procès retransmis en direct. « C’est le couronnement de notre travail. On s’y attendait, mais on a tous ressenti un peu de soulagement », explique par téléphone l’un d’entre eux.
Il n’empêche, Marcelo Freixo regrette une certaine lassitude du public. Les publications relatives à Marielle sur les réseaux n’ont plus le succès d’antan. « C’est comme si la population voulait passer à autre chose », soupire-t-il. Le feuilleton judiciaire, qui a déjà abouti à la condamnation de quatorze personnes, n’est pourtant pas terminé. Il y a deux semaines, le parquet a requis la mise en accusation de Giniton Lages, nommé par Rivaldo Barbosa pour diriger l’enquête. Au-delà des accusés, il reste encore des mystères, à commencer par le destin de l’arme du crime, jamais retrouvée. De nombreux témoins et participants qui auraient pu en révéler davantage ont été assassinés.
Il faudra faire avec. Les familles des victimes n’en sont plus à une déception près. Elles savent se nourrir des victoires et veulent maintenant faire vivre l’héritage de Marielle Franco. Au sortir du tribunal, elles et ils affichent tous leur détermination. À l’image de Luyara, sa fille, elles et ils espèrent faire de ce verdict « un nouveau départ pour le Brésil, où l’impunité n’aura plus sa place » : « On va continuer la lutte. »
Jean-Mathieu Albertini
| Date | Nom | Message |