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Alors que la maire socialiste sortante Cécile Helle ne se représente pas après deux mandats plutôt réussis dans une ville culturelle toujours marquée par de fortes inégalités sociales, l’union des gauches se précise face à une extrême droite prête à tout. La candidate insoumise Mathilde Louvain porte un projet de rupture sans tout jeter de l’existant.
Pendant que le journaliste de droite Olivier Galzi se la joue sans étiquette, de ses réseaux sociaux qu’il anime tel un présentateur vedette jusqu’à son meeting organisé dans la salle classieuse de La Scala Provence en centre-ville d’Avignon, Mathide Louvain, candidate de la France Insoumise, a opté pour le Château de Saint-Chamand pour officialiser l’union populaire à gauche.
C’est ici, au coeur de Saint-Chamand, l’un des quartiers les plus pauvres de la ville qui revit malgré tout depuis la rénovation de la Plaine des Sports et l’arrivée du tramway qui rompt en partie son enclavement, que près de 500 personnes se sont réunis samedi 24 janvier en fin de journée.
Qui l’aurait cru ? Impensable il y a encore quelques semaines, quand les uns et les autres montaient leur liste chacun de leurs côtés. Et puis le basculement. Jusqu’ici réunis au sein d’un collectif citoyen nommé Avignon Collectif, trois élus de la majorité ont fini par rallier Mathilde Louvain et les siens : Eric Deshayes (Génération S., actuel délégué à la ville citoyenne, démocratique et participative), Julien De Benito (1er secrétaire du Parti Communiste de Vaucluse, actuel délégué au quartier Nord Rocade et aux enjeux d’une alimentation durable et locale) ainsi que Zinèbe Haddaoui (adjointe aux Sports).
La maire socialiste Cécile Helle a pour sa part, sans surprise, décidé de soutenir la liste portée par son délégué à l’administration générale David Fournier, qui n’est autre que le fils de l’ancienne députée Michèle Fournier-Armand, opposante historique de la chiraquienne Marie-José Roig (maire d’Avignon pendant trois mandats : 1995-2014).
En vérité, cette union populaire, dans la lignée de la dynamique engendrée par le Nouveau Front Populaire au moment de la dissolution de l’Assemblée Nationale à l’été 2024, n’est autre que la suite logique de la convergence des luttes observée ces derniers temps sur le pavé avignonnais. De septembre à décembre 2024, en marge du procès des viols de Mazan dont l’impact a largement dépassé les frontières des remparts d’Avignon, les mouvements féministes, queer et antiracistes locaux n’ont cessé de s’agrandir et de s’ouvrir aux autres combats contre toute forme de discrimination.
Au-delà des manifestations régulières en soutien aux peuples palestiniens, kurdes ou congolais, la Journée Internationale des droits des femmes du 8 mars 2025 a certainement été le point de bascule. Consciente que le combat ne fait que commencer face aux discours masculinistes de fachos frustrés, une vague violette avait déferlé ce jour-là dans les rues étroites du centre-ville.
Avant de converger au pied du Palais des Papes, les Nous Toutes, CdF84 et autres associations LGBT avaient surtout réussi leur pari de réunir tout type de femmes. Ensemble, elles sont venues briser le silence. "Droits des femmes, même combat, voilées ou pas. En mini-jupe ou en hijab, entendez nos voix", ont-elles scandé, des paillettes sur les joues. Un féminisme de plus en plus décolonial et intersectionnel qui s’explique par la présence nouvelle des Rési-liantes, fondées à la suite d’une discrimination subie par une maman portant le voile en sortie scolaire, ou encore des Voix Eclairées, mouvement panafricaniste qui s’est fait remarquée avec sa pancarte fustigeant la misogynoir. Ce qui n’a pas dû déplaire à l’immense Rébecca Chaillon dont la programmation de Carte Noire Nommée Désir au Festival In avait suscité une vague de haine et de racisme.
Samedi 24 janvier, à Saint-Chamand donc, le député LFI de la 1ère circonscription de Vaucluse (les quatre autres sont aux mains du RN) Raphaël Arnault a été le premier à prendre la parole. Après avoir détourné un instant nos regards sur l’Amérique et la politique mortifère de Trump, le co-fondateur de la Jeune Garde Antifasciste a rappelé l’importance “de défendre une société où nous sommes tous frères et sœurs en égalité, en humanité” et que cette union populaire est “l’ensemble de nos forces qui vont vivre nos luttes qu’elles soient syndicales ou associatives”. “Face à l’accélération du fascisme et du racisme, il va falloir se battre, au bon sens du terme, a-t-il poursuivi. Avignon est une ville magnifique, elle devient vivante quand elle résiste. Mathilde Louvain, par son expérience en tant que syndicaliste, a toutes les compétences pour être maire.”
Au tour de Mathilde Panot, porte-parole de la France Insoumise à l’Assemblée Nationale, toute juste arrivée de la gare TGV, de se saisir du micro. “Vous avez fait dégager une député RN. C’est puissant. Le peuple est de retour en politique et il ne repartira pas. Être français n’est pas une couleur de peau, n’est pas religion, n’est pas une langue. Nous ne faisons pas de la politique pour des postes mais pour les citoyens. Liberté, égalité, fraternité.”
La députée n’a pas manqué de fustiger le Parti Socialiste après sa décision de ne pas censurer le gouvernement suite à l’activation du 49-3 sur le vote du budget 2026. Ni de s’en prendre à Bruno Retailleau et sa nostalgie “des belles heures de la colonisation”.
Mathilde Panot a rappelé le soutien des siens envers la famille de Zaïd, ce nouveau-né du 1er janvier à Avignon attaqué par un torrent de haine sur les réseaux sociaux suite à un marronnier de La Provence. Sans oublier de parler partage des richesses, s’appuyant sur le dernier rapport Oxfam sur les inégalités, avec ce chiffre : les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que plus de 32 millions de personnes réunies, soit près de la moitié de la population. “Nous voulons vivre dans un autre pays que celui-ci, cela suffit cette politique de l’horreur.”
“C’est un rassemblement responsable pour un renouvellement des pratiques” Jugeant "la campagne menée par le candidat socialiste David Fournier trop traditionnelle et sa méthode trop fermée" pour la rejoindre, les membres d’Avignon Collectif ont préféré se tourner vers l’ouverture prônée par la section LFI locale depuis ses premières réunions au complexe social Saint-Jean. Une manière de travailler sur le terrain avec des personnes de la société civile pour faire jaillir un pot commun, et tant pis si les instances nationales font la tronche.
“Cette fabrique du commun”, Julien de Benito (PCF) y croit beaucoup. “Je crois en une commune solidaire. Ces élections, c’est un choix de société. Quand Galzi promet de renforcer la police municipale et régler les problèmes de narcotrafic, riez lui au nez, ce n’est pas leur mission. Nous agirons sur la sécurité, comme nous agirons pour les écoles où il fait 35 degrés dans les classes en juin.”
Sa camarade Krystell Guillou, pour Avignon Collectif, a notamment évoqué l’objectif de “recréer du lien ville campagne avec la Ceinture verte pour alimenter en bio la cuisine centrale.” De son côté, Eric Deshayes (Génération S.) avoue que “cela n’a pas été simple, certains ont été surpris. Mais ça fait longtemps qu’on se voit dans les manifestations. Notre rassemblement, c’est une bouffée d’oxygène pour les Avignonnais. C’est un rassemblement responsable pour un renouvellement des pratiques. Avec un constat lucide sur ce qu’on a fait sur le mandat. Notre modèle, avec les citoyens et citoyennes, c’est la meilleure façon de relever les défis sociaux. Il faut s’appuyer sur toutes les belles énergies. On ne veut pas un chef, on veut un collectif. Comment se l’imposer aux gens si on ne se l’impose pas à soi-même ? S’appuyer davantage sur les maisons communes, la réserve citoyenne. En tant qu’élu sortant, je suis convaincu qu’Avignon peut devenir un modèle d’espoir, un modèle de 6e République locale.”
Très applaudie par une salle bondée, Mathilde Louvain s’est d’abord excusée avec ironie “de parler d’abord des personnes qui ont besoin que l’on s’occupe d’eux”. Avignon, terre d’exception, comme la ville le martèle depuis 2014 ? “Avignon, ville de beautés, de contrastes et d’inégalités, une des plus pauvres de France avec un taux à 33% et 20% de chômage", répond la candidate, connue par ailleurs en tant que chargée des relations avec les publics au sein du théâtre jeunesse Le Totem.
Après avoir approuvé Julien De Benito sur son discours sur l’urgence d’agir sur le bâti scolaire, Mathilde Louvain s’est attaqué à la toute-puissance du parc privé et ses "logements Airbnb" pendant que bon nombre de logements sociaux sont à la peine. “Nous aurons un pôle dédié au vivre dignement pour vérifier si les bailleurs sociaux font leur travail. On a un problème dans l’accès au soin. Idem sur la tranquillité publique, jamais on sera sur de la stigmatisation mais de l’émancipation. On s’en donnera les moyens. Là encore, comme mes camarades l’ont dit, la police municipale n’est pas là pour faire le boulot de la nationale. On a besoin d’une police de proximité davantage ancrée dans le quotidien des habitants. Les policiers qui passent en voiture cachées par leurs vitres teintées, on ne les connaît pas.”
Une réunion publique a par la suite été organisée le 6 février sur le sujet du droit à la sûreté. En présence du député LFI Antoine Léaument, la réunion a été perturbée au démarrage par l’irruption d’une dizaine de nazillons du média Frontières et du Collectif Nemesis. “Instrumentalisée par l’extrême droite, la sécurité sert à justifier des politiques répressives et libérales, a répété Mathilde Louvain, qui prône davantage le recrutement de médiateurs ainsi que le renforcement des liens avec les associations d’éducation populaire et de prévention à toute forme de violence ou d’addiction. Les paniques morales à ce sujet se succèdent et les médias deviennent de plus en plus complaisants vis-à-vis de la doctrine sécuritaire, alors que celle-ci sert des idéologies racistes et autoritaires.”
Rejointe récemment par la cheffe de file écologiste Sabah Badji, la liste baptisée “Faire mieux pour Avignon” commence à peser dans les débats, en se démarquant de ce qui se fait ailleurs dans l’hexagone sur le plan des alliances. Nourrie par de nombreuses rencontres sur le terrain, notamment avec le monde associatif et militant, la candidate a également tenu à éclaircir les mots “rupture” et “radicalité” si souvent utilisés dans le lexique de la vraie gauche dirait-on, n’en déplaise au ministère de l’Intérieur qui vient d’étiqueter officiellement LFI d’extrême.
“Souhaiter la rupture, c’est vivre une ville plus juste, loin des logiques libérales et racistes. Je ne suis pas là pour avoir ma photo placardée partout. Nous avons un programme de radicalités concrètes : renouveau citoyen, centré sur l’humain pour rendre le pouvoir au peuple. C’est aussi l’élection de l’agglomération avec le développement du transport en commun, et la mise en place d’une régie publique de l’eau. C’est aussi créer des centres municipaux d’accès aux soins. Faire d’Avignon une ville gouvernée avec ses habitants, une ville laboratoire de démocratie populaire, une ville où la justice sociale, l’écologie et la culture avancent ensemble." Verrait par exemple le jour d’un Référendum d’initiative citoyenne communal (RIC), destiné à tous, à partir de 16 ans et sans condition de nationalité pour que chacun puisse s’exprimer.
Enfin, il faut bien avouer que c’est l’unique liste qui l’ouvre sur le sujet du racisme et des discriminations en général, dans une ville où l’exclusion spatiale et sociale est réelle. “Comment peut-on parler de vivre ensemble, sans lutter contre les discriminations ?”, estime Mathilde Louvain dont le programme promet d’instaurer un observatoire municipal pour lutter contre toutes les formes de discriminations. Un observatoire composé d’associations, structures de droit et d’insertion pour recenser les cas d’antisémitisme, de racisme, d’islamophobie, de LGBTphobie et de discriminations transphobes ou sexistes, et ce dans l’accès à l’emploi, au logement, aux services publics ou encore dans l’espace public.
Dans un département fortement aliéné par la banalisation des idées d’extrême droite et la libération de la parole raciste (du Pontet à Bédarrides en passant par Orange), ce n’est pas gagné d’avance. Mais au vu de l’enthousiasme pour cette union populaire, il semble que les insoumis locaux ne souffrent pas de l’image contrastée de Jean-Luc Mélenchon, lui qui était arrivé en tête à Avignon aux dernières présidentielles. Face à cette guerre culturelle infâme menée par l’extrême droite, ces Avignonnais semblent vouloir simplement tendre vers une société plus juste, en combattant toutes les inégalités.
Dans ce combat, Mathilde Louvain et les siens auront besoin du vote des quartiers populaires si souvent pris au piège du clientélisme et des postes municipaux promis en échange d’un soutien électoral.
Quid également des alliances du second tour si la triangulaire Galzi-Louvain-Fournier se confirme ? Les pro-Louvain et les pro-Fournier seront-ils lucides ? Seront-ils capables d’avancer ensemble en combinant radicalité et organisation horizontale, loin des égos et des logiques partisanes ? Seront-ils capables de faire leur propre autocritique sur leurs errances et leurs contradictions ?
Empreints de bonne intention, ces habitants et élus qui militent pour “rendre le pouvoir au peuple” devront montrer la voie et ne pas se tromper de combat. Au risque, une nouvelle fois, d’en payer le prix et de laisser une Cité des Papes repartir dans ses travers alors que Social, Culture et Education commencent à peine à faire bloc ensemble. Des librairies aux théâtres, des cafés solidaires aux centres sociaux, de la Rocade aux Teinturiers, de bonnes âmes, conscients des urgences, convergent ensemble. Mars révélera la vraie intention d’Avignon. Juillet et la 80e édition du célèbre Festival verront quoi qu’il arrive un basculement. Qu’il soit du bon ou du mauvais côté de l’histoire.
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