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Dans un courrier adressé à Emmanuel Macron, Anne Fraïsse, présidente de l’université Paul-Valéry de Montpellier, s’est faite le relais du désespoir des personnels. La missive est pour le moment restée lettre morte.
Harassé·es par les coupes budgétaires successives, les président·es d’université sont de plus en plus nombreux et nombreuses à élever la voix pour dénoncer la responsabilité de l’État vis-à-vis de la situation financière dramatique dans laquelle leurs établissements plongent. Le 27 janvier 2026, dans une lettre ouverte adressée à Emmanuel Macron, Anne Fraïsse, présidente de l’université Paul-Valéry de Montpellier, a alerté avec des mots forts sur les conséquences de ce sous-financement.
« Excès de travail », « stress », « désespoir », accidents et suicides… : elle dépeint un cadre explosif. « La situation de mon université, c’est bien du Zola », écrit la présidente, à la tête d’une des universités les moins bien dotées de France.
En filigrane, le texte d’Anne Fraïsse est une réponse aux propos tenus par le ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace, Philippe Baptiste, devant les sénateurs et sénatrices le 30 octobre 2025 (« Ce n’est pas du Zola non plus »), affirmant que la trésorerie des établissements s’élevait à « 1 milliard d’euros libres d’emplois » et permettrait aux universités de pallier les nouvelles contraintes budgétaires.
Son université de lettres et sciences sociales, qui accueille 23 000 étudiant·es et 2 500 personnels, enregistre pour la sixième année consécutive un budget déficitaire qu’elle évalue à 6 millions d’euros. Au milieu de son quatrième mandat, elle ne digère pas la baisse drastique des moyens des services publics, et dénonce un système de répartition du financement opaque et injuste.
Mediapart : Votre lettre décrit une situation dramatique et fait état de profondes souffrances au travail pour les enseignant·es. Qu’est-ce qui a déclenché votre besoin de l’écrire ?
Anne Fraïsse : Le gros problème de l’université est d’être massivement sous-encadrée. Nous ne disposons pas des bras disponibles pour faire le travail que l’État nous donne, c’est-à-dire pour répondre aux charges de service public.
La réponse du ministère à ce problème est la suivante : « Vous êtes en déficit, vous n’avez pas d’argent, donc vous n’aurez pas de postes supplémentaires. » Ce qui est complètement absurde, car cela signifie que les seuls établissements autorisés à recruter sont ceux qui sont dans une situation financière beaucoup plus confortable que la nôtre.
Ce sont toujours les universités les plus pauvres qui trinquent, alors que la logique devrait être contraire. Ce sont les universités sous-dotées qui devraient être aidées pour créer les postes manquants. En réalité, ce n’est pas une aide que nous réclamons, c’est la justice.
Aujourd’hui, travailler à l’université, c’est nécessairement être surmené.
Vous faites référence aux inégalités de répartition des dotations annuelles que l’État attribue aux universités…
Pourquoi des universités sont-elles moins bien dotées que d’autres ? C’est ce que je dénonce dans ma lettre : personne ne le sait, et le ministre refuse d’instaurer un mode de calcul clair et transparent permettant à tous de comprendre ce modèle d’allocation des moyens. Les écarts entre les universités ne cesseront de se creuser tant qu’il n’y aura pas un modèle de base.
À l’université Paul-Valéry, nous en sommes à notre sixième budget déficitaire. Je ne reproche pas au ministère d’avoir créé cette situation, mais de l’avoir perpétuée et aggravée depuis que l’État nous impose des charges salariales supplémentaires, sans mettre les financements nécessaires en face. Tandis qu’en parallèle, le nombre d’étudiants ne cesse d’augmenter.
Avez-vous reçu une réponse d’Emmanuel Macron ou du ministère à votre lettre ?
Non, la rectrice m’a simplement annoncé il y a quelques jours que mon université serait bientôt inspectée afin d’analyser, je suppose, les conditions de santé et de sécurité au travail des personnels. J’avais pourtant déjà prévenu publiquement le ministre de la situation il y a un an, lors de sa visite à la conférence des présidents d’université. Pour aucun d’entre eux, un lien direct n’a été fait avec les conditions de travail, mais ce que je dis dans ma lettre, c’est que quatre suicides en cinq ans dans un établissement, cela pose tout de même question. Aujourd’hui, travailler à l’université, c’est nécessairement être surmené.
Ce déficit budgétaire, comment se traduit-il concrètement dans une université comme la vôtre ?
Mon établissement accueille 23 000 étudiants, mais il est formaté pour en encadrer 17 000. Comment faire pour atténuer la pression ? On peut faire porter le problème aux étudiants en fermant des formations et en réduisant les capacités d’accueil. Or, à Montpellier, nous avons une communauté d’enseignants extrêmement engagés dans leur métier et qui n’ont pas envie de priver les étudiants de cours. Mathématiquement, ce sont donc les enseignants titulaires qui en paient l’addition.
C’est-à-dire ?
On nous propose d’embaucher davantage de vacataires, car cela coûte moins cher. Mais contractuellement, ceux-ci doivent avoir un emploi en parallèle dans le privé ou dans l’enseignement secondaire, et ne peuvent donc pas absorber cette surcharge. Dans mon université, il existe des départements entiers où les titulaires font quasiment le double d’heures de leur service, parce qu’ils n’arrivent pas à trouver assez de vacataires disponibles.
Sans oublier que ce sont les titulaires qui recrutent les vacataires, organisent les emplois du temps, encadrent les stages, les masters ou les thèses.
Cela fait plusieurs années que les organisations syndicales alertent sur la situation mais, depuis peu, ce sont également les président·es d’université qui expriment leur mécontentement. Assiste-t-on à un basculement ?
Je l’espérais, mais ça n’a visiblement pas l’air d’être pour cette année. J’ai reçu plusieurs messages de soutien de ma communauté, ainsi que de la part d’autres présidents et présidentes d’université, mais les universités sont de nature très différente et ne sont pas déficitaires de la même façon. En période de crise, il est normal que mes collègues craignent qu’une remise à plat et un rééquilibrage se fassent aux dépens de leurs propres finances.
Au début du mois de janvier, la présidente de l’université du Mans, Delphine Letort, publiait une tribune intitulée « Qui veut la peau des universités françaises ? », dans laquelle elle lie la mort du système de l’enseignement supérieur public au manque de moyens financiers alloués. Partagez-vous ce constat ?
Je ne suis pas sûre que l’État souhaite la mort des universités. Je pense plutôt qu’il cherche à transformer ce qu’elles sont. Je dirais que c’est davantage la mort du service public qui est en train d’être organisée. Les universités subissent le même processus qu’ont connu les hôpitaux : on nous demande de faire toujours plus avec moins de moyens jusqu’à ce que le système craque. La pression qui s’exerce est pernicieuse, on essaie de nous obliger à demander nous-mêmes à l’État des mesures que nous ne voulons pas.
Anne Fraïsse
Lesquelles par exemple ?
Au nom de l’autonomie des universités, il nous reviendrait de décider nous-mêmes de réduire nos capacités d’accueil ou d’appliquer des droits d’inscription différenciés pour nos étudiants. Ce qui est attendu, c’est que nous orientions nos disciplines vers une forme de professionnalisation immédiate, que nous fermions celles qui ne débouchent pas assez vite sur le marché du travail. Les sciences humaines se retrouvent dans le collimateur de ce type de discours, qui se rapproche dangereusement d’une forme de trumpisme.
Je ne dis pas que le gouvernement a la tâche facile, les finances de l’État sont ce qu’elles sont. Mais lorsqu’il faut choisir des priorités, je constate que l’enseignement supérieur n’en est pas une.
Vous n’êtes donc pas favorable à l’augmentation des frais de scolarité ?
Pas du tout, et si l’État choisit cette solution, c’est à lui de l’annoncer. Pour le ministère, il est indispensable de les augmenter, sauf que c’est absolument contraire au sens du service public et aux valeurs de justice sociale portées par nos établissements. À l’université, c’est l’État qui paie pour la jeunesse et l’avenir de la France via l’impôt. C’est un principe que je respecte, mais je ne suis pas certaine que tout le monde ait conscience de cela.
On entend cette idée selon laquelle l’université ne serait pas en mesure d’assurer un enseignement de qualité parce qu’elle ne coûte pas cher. Suivant cette logique, beaucoup de parents et d’étudiants se laissent leurrer par des formations privées onéreuses, dont la qualité du diplôme est plus que discutable. Dans le public, un enseignant titulaire a derrière lui, au minimum, dix ans d’études.
Devant les sénateurs et sénatrices le 30 octobre 2025, le ministre avait assuré que la trésorerie des établissements s’élèverait à « 1 milliard d’euros libres d’emplois ». Reste-t-il vraiment autant de marge sur les comptes des universités ?
Il s’agit là d’une vision purement comptable, qui masque la réalité. D’abord, cette trésorerie est très inégalement répartie selon les établissements. Ensuite, cet argent sert à deux choses. Pour une partie, il s’agit de réserves qui sont fléchées, c’est-à-dire dont l’usage est déjà prévu. L’autre est destinée à payer les charges à venir, notamment pour l’entretien des bâtiments.
C’est donc un argument de mauvaise foi ?
Absolument. Il n’existe pas un matelas d’économies sur lequel dormiraient les universités.
En réponse à cette tension budgétaire, le ministre Philippe Baptiste a annoncé en décembre la tenue, au cours du premier trimestre 2026, d’assises sur le financement des universités. Sont-elles en mesure de chercher d’autres sources de financement ?
Je ne vois pas lesquelles… Nous le faisons déjà et cela ne suffit pas. Chercher des ressources propres revient à gagner des appels à projets, essentiellement dans le domaine de la recherche. Sauf que cette rentrée d’argent sert à payer les dépenses qui vont avec, pour un projet spécifique. Elle ne vient en rien régler la question des heures des enseignants-chercheurs pour la formation des étudiants, et encore moins celle du chauffage des bâtiments.
Notre région [l’Occitanie – ndlr] est en grosse difficulté financière. Elle n’a aucune obligation à financer l’enseignement supérieur, et elle nous aide déjà via le contrat de plan État-région, notamment sur l’entretien et la rénovation des bâtiments, ou sur des projets de recherche.
Quoi qu’il arrive, l’État va à l’encontre d’un principe fondamental du service public, celui du décideur-payeur, où celui qui décide une mesure doit la financer. Dans la dotation qui est attribuée par le ministère à mon université, chaque année, il manque au moins 6 millions d’euros pour la faire fonctionner correctement.
Adopté lundi 2 février, le budget pour l’enseignement supérieur consacre une hausse de 350 millions d’euros par rapport à l’année dernière. Est-ce que cela va réellement permettre de changer la donne pour les Universités ?
Ces montants ne vont pas permettre de combler les déficits des universités mais il y aura déjà une meilleure prise en charge des montants supplémentaires liés à la hausse de mesures sociales. D’autant que ce soutien sera différencié selon l’état des finances des établissements. C’est intéressant car, pour la première fois, c’est une reconnaissance du fait que toutes les universités n’ont pas été jusqu’ici traitées de la même façon.
Fanny Marlier
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