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Une série de courriels consultés par Mediapart indique que l’ancien ministre était bien personnellement lié à une société offshore de Jeffrey Epstein et de sa fille. Le président de l’Institut du monde arabe aurait également profité de libéralités diverses du criminel sexuel et minoré l’intensité de leur amitié.
Alors que les appels à la démission de Jack Lang de la présidence de l’Institut du monde arabe (IMA) se multiplient depuis vingt-quatre heures, de nouveaux documents issus d’une enquête du Federal Bureau of Investigation (FBI) viennent considérablement affaiblir la défense de l’ancien ministre socialiste concernant la nature et l’étendue de ses liens avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein.
Pris dans le tumulte de la divulgation par le ministère de la justice (DOJ) états-unien de millions de pièces d’investigation et la révélation par Mediapart de l’intensité des liens financiers de sa famille et lui avec Jeffrey Epstein, Jack Lang a enchaîné ces derniers jours les prises de parole publiques pour tenter d’éteindre la polémique.
Par voie de communiqué de presse, puis dans des interviews à la radio et à la télévision, l’ex-ministre de la culture de François Mitterrand s’est défendu d’avoir un lien quelconque avec une société offshore créditée de plus d’un million d’euros, détenue par sa fille et Jeffrey Epstein dans un paradis fiscal et non déclarée à l’administration française.
Jack Lang a également assuré que le prédateur sexuel, dont il affirme ne pas avoir été informé des crimes (en dépit d’une condamnation passée et de plaintes nombreuses), n’a jamais été « un ami ».
Et enfin, il a juré n’avoir fait « aucune affaire » avec l’États-Unien, ni avoir profité de libéralités compromettantes de sa part. « Je n’ai jamais touché un centime de Jeffrey Epstein », a-t-il affirmé, mercredi 4 février, sur France Info.
Ces affirmations sont aujourd’hui ébranlées par une série de nouveaux documents consultés par Mediapart.
Le premier, peut-être le plus embarrassant sur le plan financier, remonte à 2018, soit dix ans après une première condamnation de Jeffrey Esptein pour prostitution de mineures et trois ans après la révélation de nouveaux crimes sexuels par des victimes. Le courriel est rédigé par un certain Étienne Binant, un financier tout-terrain qui est un proche à la fois de Jack Lang et de Jeffrey Epstein. Mécène de l’Institut du monde arabe, Étienne Binant est aussi l’administrateur de la société offshore Prytanee LLC de Jeffrey Epstein et Caroline Lang, dont l’objet social était l’achat-vente d’œuvres d’art.
Dans un message daté du 6 mars 2018 à Jeffrey Epstein, Étienne Binant écrit d’abord : « J’ai demandé une rallonge de 200 K$ [200 000 dollars – ndlr] sur le compte Prytanee pour pouvoir effectuer un nouvel achat. Jack est désormais pleinement impliqué et me recommande des spécialistes de l’art du Moyen-Orient et d’Afrique, mais je ne peux pas acheter. »
Mediapart avait déjà révélé que le nom de Jack Lang figurait dans les statuts de Prytanee LLC, même si la détention des parts était exclusivement répartie entre sa fille et Epstein. Jack Lang avait expliqué que cela avait été fait dans son dos, hors de sa volonté. Mais ce courriel de mars 2018 d’Étienne Binant vient ébrécher cette version. « Je vous le répète, je n’ai jamais été mêlé à cette société », maintient Jack Lang auprès de Mediapart, sans autre forme de précision.
Dans le même courriel de mars 2018 à Jeffrey Epstein, Étienne Binant poursuit : « Nous avons plusieurs mois de retard sur ma mission de conseil et j’ai également besoin que Darren [Indyke, l’avocat de Jeffrey Epstein qui s’est occupé du montage juridique de Prytanee LLC – ndlr] me recommande une entreprise pour la facturation concernant l’entretien de la voiture de Jack (il l’utilise de manière raisonnable, mais je reçois la facture maintenant). » Cela laisse donc clairement supposer que Jeffrey Epstein, par l’intermédiaire de Prytanee LLC et/ou de son administrateur, a pris à sa charge des déplacements de Jack Lang en France.
Il faut dire que cette question semble occuper Epstein depuis plusieurs mois. Déjà, dans un courriel du 13 décembre 2017, il écrivait à Étienne Binant : « Parlons d’une voiture et d’un chauffeur pour Jacques [Jeffrey Epstein fait souvent la faute sur l’orthographe du prénom dans sa correspondance – ndlr]. » Ce à quoi l’administrateur de Prytanee LLC répond : « Je pourrais lui obtenir un contrat avec des réductions ; il pourrait les appeler la veille et avoir un chauffeur quand il en a besoin, qu’il garderait pour la journée. Une équipe à temps plein est possible (cette société fournit également des flottes aux entreprises), mais cela pourrait devenir trop coûteux, car la législation du travail française est stricte et nécessite des rotations de personnel relativement fréquentes. Je vais en parler à Caroline pour avoir son avis. »
La suite est à l’avenant. Jeffrey Epstein enchaîne : « Il n’a pas besoin de connaître le prix, car je voudrais qu’il l’utilise. » Et Étienne Binant approuve : « Compris haut et fort. »
Sollicité par Mediapart pour réagir à ces échanges, Jack Lang ne dément pas vraiment : « Je n’ai jamais eu ni voiture ni chauffeur. Des taxis peut-être. C’était alors en moins [comme charge financière – ndlr] pour l’IMA. »
De voiture, il est encore question quand Jack Lang sollicite celle de Jeffrey Epstein pour pouvoir se rendre, lui et sa femme Monique, à un dîner organisé à Chantilly (Oise) par le milliardaire Karim al-Husseini, alias l’Aga Khan, pour les 80 ans du frère de ce dernier. « Votre générosité est infinie, lui écrit-il dans un courriel daté du 11 septembre 2017. Puis-je encore abuser de vous ? »
Finalement, le couple Lang ne s’y rendra pas. Leur fille Caroline en informe le financier – « Il te remercie chaleureusement et s’excuse pour les changements constants », indique-t-elle –, avant de lui demander s’il ne veut pas se rendre avec Jack et Monique à Marrakech (Maroc) pour le week-end.
Dans la nouvelle salve de documents du DOJ consultés par Mediapart, Étienne Binant apparaît comme un homme de l’ombre essentiel pour comprendre les interactions entre Jeffrey Epstein et Jack Lang. Pour preuve, ce message du 24 juin 2018 de Jeffrey Epstein à Étienne Binant, au sujet d’un séjour du couple Lang à New York : « Jacques a dit que tu étais en charge de son agenda à New York. » Ce que confirme le financier français, qui dit s’être occupé des billets d’avion. « Binant avait financé la venue de la Comédie-Française à New York avec Les Damnés, inspiré du film de Visconti. Il souhaitait que je préside la soirée. Le voyage n’a pas été payé par Epstein », assure aujourd’hui Jack Lang.
Jack est très discret, c’est réservé à son cercle intime, et ça compte beaucoup pour lui.
Un autre courriel permet de remettre en cause l’affirmation selon laquelle le criminel sexuel et Jack Lang n’étaient pas « amis ». Il remonte au 3 septembre 2017, rédigé une fois de plus par Étienne Binant à l’attention de Jeffrey Epstein : « Caroline m’a dit que tu étais à Paris. J’ai parlé à Jack et Monique, et Jack a insisté personnellement pour que tu viennes pour son anniversaire. Jack est très discret, c’est réservé à son cercle intime, et ça compte beaucoup pour lui. Il n’envoie pas ce genre d’invitation à moins d’y croire vraiment. »
« Cette histoire d’anniversaire n’est pas dans mon esprit. Je ne sais pas de quoi on parle. Et quelle importance ? », réagit aujourd’hui Jack Lang, dont l’anniversaire est bien début septembre – il est né le 2 septembre 1939.
Quelques mois plus tard, le 28 janvier 2018, Étienne Binant signe un nouveau courriel destiné à Jeffrey Epstein : « Je viens de signer les papiers pour l’avantage offert à Jack et Monique [l’épouse de Jack Lang – ndlr]. Ils sont ravis et impatients de commencer. » Il n’a pas été possible, à ce stade de notre enquête, de comprendre de quel « avantage » précis il était alors question.
Les documents consultés jusqu’à présent par Mediapart dans les archives du DOJ ne laissent pas supposer de participation de Jack Lang dans les crimes de Jeffrey Epstein, mais l’accumulation des liens d’intérêt, des financements, de l’amitié, et la complaisance vis-à-vis des faits reprochés au célèbre financier qui fait trembler l’Amérique ont fini par placer l’ancien ministre français en grande vulnérabilité à la tête de l’IMA.
Les appels à la démission, venant aussi bien d’Olivier Faure et de Jean-Christophe Cambadélis (actuel et ancien premier secrétaire du Parti socialiste, formation historique de Jack Lang) que de Renaud Muselier (président Renaissance de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur) ou de Marion Maréchal Le Pen (députée européenne d’extrême droite), se multiplient.
Jack Lang, lui, s’y refuse. Il s’est envolé mercredi 4 février pour Marrakech. « Je suis invité à participer à l’inauguration de la foire d’art contemporain marocain et africain. Nous lançons cette année à l’IMA un prix d’art contemporain en liaison avec le Maroc », indique-t-il à Mediapart.
Le Quai d’Orsay a annoncé dans la soirée de jeudi que le président de l’IMA allait être convoqué dimanche au ministère des affaires étrangères. L’entourage d’Emmanuel Macron a pour sa part fait savoir à l’AFP que « l’Élysée et Matignon ont demandé aux ministres concernés de convoquer Jack Lang et de lui demander de penser à l’institution ». L’IMA est en effet sous la tutelle des ministres des affaires étrangères et de la culture.
Fabrice Arfi et François Bougon
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