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Plus d’un demi-million de personnes devraient obtenir un titre de séjour, surtout pour des raisons économiques, et donc utilitaristes. La mesure marque la victoire d’une initiative citoyenne, bloquée un temps au Parlement avant que le gouvernement de Pedro Sánchez ne se l’approprie.
Barcelone (Espagne).– Elle a fini par arriver. La régularisation dite extraordinaire des personnes sans papiers était abandonnée entre les bancs du Parlement espagnol depuis plus d’un an. L’exécutif socialiste s’est décidé à la sortir de la léthargie. Mardi 27 janvier, le gouvernement de Pedro Sánchez a annoncé un décret qui permettra aux étrangers et étrangères en situation irrégulière d’obtenir un permis de séjour, après une longue mobilisation citoyenne ayant permis d’obtenir 700 000 signatures pour déposer une proposition de texte dans le cadre de l’« initiative populaire des lois » (ou IPL).
« C’est un jour historique pour notre pays, s’est targuée Elma Saiz, ministre de l’inclusion, de la sécurité sociale et des migrations. Nous ne voulons pas seulement être un phare, mais aussi le germe d’une lutte contre la vague d’extrême droite. » Ces belles paroles ne viennent pas de nulle part, soulignait en octobre dernier Silvana, membre du mouvement Regularización Ya (« Régularisation maintenant »), à l’origine de cette mesure. « L’Espagne fait ça parce qu’on a poussé pour imposer cette idée. L’initiative vient de nous. Les personnes migrantes sont allées dans la rue pour obtenir les signatures des citoyens, on a mis nos problématiques au cœur des discussions », rappelait-elle.
840 000 personnes, dont 91 % de Latino-Américain·es, résident en Espagne sans papiers, selon les dernières estimations, et pourraient donc bénéficier de cette régularisation. Elle concerne les personnes arrivées jusqu’au 31 décembre 2025, et celles qui ont demandé l’asile avant 2026, lorsqu’elles justifient d’une résidence sur le territoire pendant au moins cinq mois au moment de la requête. Ces critères permettent sans doute au gouvernement d’anticiper les accusations d’« appel d’air », théorie infondée d’extrême droite banalisée par des responsables politiques de droite et du centre au sein des pays européens, dont la France. Celle-ci laisse entendre que des régularisations massives pourraient inciter d’autres exilé·es à venir en Europe.
Un titre de séjour d’un an sera attribué aux concernés en Espagne, à condition de présenter également un casier judiciaire vierge. Les enfants mineurs sans papiers bénéficieront de la mesure simultanément à leurs parents, et pour une durée de cinq ans. « Il s’agit simplement de régulariser la situation des personnes qui vivent et travaillent déjà ici mais n’existent pas aux yeux de l’administration », nuance Redwan Baddouh, 21 ans, laissant entendre qu’il n’y a peut-être rien d’exceptionnel à cela. Né aux Canaries d’un père immigré, il est l’un des porte-parole de Regularización Ya.
Si elle s’inscrit à rebours des politiques migratoires européennes qui ne visent qu’à éloigner toujours plus les exilé·es, la décision est surtout, pour l’exécutif espagnol, l’occasion de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État. En effet, le travail jusqu’alors dissimulé sera progressivement remplacé par de l’emploi dûment déclaré. Chaque salarié·e désormais en règle pourrait rapporter jusqu’à 4 000 euros net par an aux finances du royaume, sans augmenter les dépenses publiques. Les personnes sans papiers régularisées cotisent en effet plus qu’elles ne coûtent à l’État.
C’est ce que constate Joan Monràs, professeur-chercheur en économie à l’université Pompeu-Fabra, en analysant les recettes fiscales et dépenses dérivées de la dernière régularisation massive en 2005, sous le gouvernement du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero. « Les immigrés qui arrivent sont déjà scolarisés et formés. Ils ont entre 20 et 25 ans en moyenne et ont donc moins recours aux services de santé. Et une fois âgés, un certain nombre rentrent dans son pays d’origine. Ils contribuent donc plus à l’État-providence qu’ils n’en profitent », explique l’auteur d’un des articles scientifiques utilisés par le gouvernement pour mesurer l’opportunité de la régularisation. Joan Monràs n’a d’ailleurs constaté aucun effet d’« appel d’air » : « La mesure n’a eu aucune influence sur les flux migratoires. »
La ministre de l’inclusion le répète à foison, reprenant les arguments économiques qui aujourd’hui sonnent mieux que celui de l’humanité ou du droit à circuler librement pour justifier une telle mesure : « 10 % des recettes de la Sécurité sociale proviennent des immigrés en situation régulière, alors qu’ils ne représentent que 1 % des dépenses. » Les ONG, ou encore la fondation PorCausa, reprennent elles aussi ces arguments, conscientes de leur poids dans un contexte politique mondial peu favorable aux migrations.
Pour Redwan Baddouh, « cette mesure va enfin garantir des droits au travail » aux concerné·es. « Ils pourront exiger un contrat, une journée de huit heures et le revenu minimum au lieu des quinze heures par jour et le salaire de misère qu’ils reçoivent. » La mesure les aidera aussi à accéder à des emplois plus qualifiés. Les emplois jusqu’ici occupés par la population étrangère extracommunautaire s’inscrivaient dans l’hôtellerie, l’agriculture et la construction, mais aussi les métiers du soin, des plus précaires.
La régularisation annoncée permet ainsi de mettre fin à une politique hypocrite visant à se servir des travailleuses et travailleurs sans papiers sans leur offrir les droits auxquels ils devraient pouvoir prétendre. « Il n’y a rien qu’un citoyen espagnol puisse faire sans une personne immigrée, rappelle Redwan Baddouh. Il y en a certainement derrière le café que vous buvez le matin, par exemple : celui ou celle qui le sert, qui le transporte, qui le conditionne… Si les migrants s’arrêtent, l’Espagne s’arrête. »
Mais la démarche reste purement utilitariste et rattachée au travail, légitimant une vision de l’immigration qui ne pourrait être acceptée et acceptable que lorsqu’elle apporte une plus-value (souvent économique et financière) au pays d’accueil. Que se passerait-il si, demain, l’Espagne estimait ne plus avoir besoin de main-d’œuvre étrangère ? Leur titre de séjour sera-t-il renouvelé sans difficulté dans la durée ?
Dans la même logique, les immigré·es apparaissent tout aussi « nécessaires » pour contrebalancer le déclin démographique et ses conséquences sur la protection sociale – une petite musique qui revient régulièrement dans des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne. « Entre fin 2020 et le quatrième trimestre 2024, les flux migratoires ont apporté à l’Espagne plus d’un million et demi d’actifs, malgré la baisse de la population native », calcule la banque centrale espagnole.
Même la très conservatrice Conférence épiscopale espagnole (CEE) a soutenu la régularisation, et ce dès le début. La hiérarchie ecclésiastique a fait pression sur le Parti populaire (PP, droite) pour qu’il accepte la première étape du parcours législatif de l’initiative, en avril 2024. « C’est une reconnaissance de la dignité humaine », a célébré l’archevêque Luis Argüello, président de la CEE, après l’annonce de la décision, en rappelant néanmoins la « nécessité de réguler les flux migratoires ».
Dans un contexte de grande polarisation de la vie politique, le Parti populaire (PP, droite) et Vox (extrême droite) se sont opposés au décret de régularisation porté par les gauches. La position du PP confirme le durcissement du parti sur ces questions, alors que son leadeur Alberto Núñez Feijóo avait soutenu du bout des lèvres, en avril 2024, le fait que l’initiative citoyenne en faveur de la régularisation, portée notamment par de nombreux collectifs catholiques, devait déboucher sur un texte à débattre au sein du Congrès. À l’époque, seul Vox s’y était opposé.
Le PP n’a, cette fois, pas hésité à reprendre cette semaine des rumeurs infondées, alimentées par Vox, selon lesquelles la coalition des gauches au pouvoir a lancé cette vague de régularisations avec l’objectif principal de modifier les listes électorales, d’ici aux prochaines élections générales. En clair, une manière pour Pedro Sánchez, sous couvert de bonnes intentions « humanistes », de sauver sa peau dans les urnes. Pedro Sánchez « n’a pas le droit d’accroître la population en droit de voter de 800 000 personnes », a lancé Alberto Núñez Feijóo mercredi lors d’un meeting près de Saragosse.
Face à la polémique, le PP a fait marche arrière en fin de semaine : le parti, par la voix d’Alma Ezcurra, l’une de ses vice-présidentes, a reconnu que la régularisation ne donnait pas accès, mécaniquement, au droit de vote. En règle générale, il faut attendre environ cinq ans, pour les sans-papiers qui ont obtenu un permis de résidence, et qui sont originaires d’un pays signataire d’accords avec l’Espagne, pour qu’ils et elles puissent voter, et ce, uniquement aux élections municipales.
L’affaire a d’ailleurs fait l’objet d’un affrontement, sur les réseaux sociaux, entre Elon Musk, propriétaire de X, et Pedro Sánchez. Alors que le premier a réagi, avec indignation, au message d’un abonné laissant entendre que les socialistes espagnols trafiquaient les listes électorales du pays (« Wow »), le second lui a répondu : « Mars peut attendre. L’humanité, non. » Depuis quelques jours, Vox sature certains réseaux sociaux d’une campagne contre ce décret, à partir d’images réalisées avec l’intelligence artificielle, et un seul slogan, repris notamment par son leadeur Santiago Abascal : « Non à l’invasion ! L’invasion tue. »
Le PP a par ailleurs encaissé un autre revers tactique dans la semaine. Alberto Núñez Feijóo a d’abord fait savoir qu’il allait paralyser le décret du gouvernement, en arguant de son incompatibilité avec la batterie de textes décidés au niveau européen et rassemblés sous le nom de « pacte migratoire ». Mais le commissaire européen aux affaires intérieures et aux migrations, l’Autrichien Magnus Brunner, lui a rétorqué dès jeudi que la Commission européenne n’avait rien à dire sur le sujet, la régularisation de sans-papiers constituant une compétence exclusive des États membres.
C’était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’UE.
Redwan Baddouh, porte-parole de Regularización Ya
En Espagne, le combat devra désormais se porter sur d’autres fronts. Les résidents et résidentes étrangères gagnent 30 % de moins que les Espagnol·es (une différence de 19 % en France), d’après une étude publiée dans la revue Nature en juillet 2025. Pour Unai Sordo, secrétaire général du syndicat Commissions ouvrières, il est indispensable que les immigré·es « ne deviennent pas une main-d’œuvre bon marché » et que soit garantie « la bonne application des conventions collectives ».
La régularisation annoncée par l’exécutif socialiste n’est pas exceptionnelle. L’Espagne en a mené une dizaine depuis les années 1980, autant sous des gouvernements de droite que de gauche. « Mon père a été régularisé en 2000, grâce à une mesure de José María Aznar [alors président (PP) du gouvernement – ndlr] », confie Redwan Baddouh, rappelant les contradictions d’un Parti populaire toujours plus xénophobe.
Le porte-parole de Regularización Ya prévient : « La régularisation était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais réformer le droit des étrangers et mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’Union européenne. » S’il reconnaît que l’Espagne est à contre-courant, il espère voir surgir des mouvements similaires dans d’autres pays européens pour enfin changer le cap. En France, la régularisation des sans-papiers de manière dite massive est réclamée par les principaux concernés et leurs soutiens sans qu’ils ne soient entendus. Pire, les derniers chiffres de l’immigration montrent une baisse de 10 % en 2025, conséquence de la circulaire Retailleau.
Marti Blancho
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