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On parle souvent de corruption ou de conflits d’intérêts, mais bien moins du clientélisme – cette stratégie politique qui consiste à échanger des faveurs, des avantages matériels ou des services contre le soutien électoral. Le clientélisme, c’est l’achat indirect de loyautés, le rabougrissement de l’engagement et la transformation des citoyen·nes en bénéficiaires dépendant de promesses plutôt qu’en acteurs de l’action collective.
Un phénomène massif, mais peu connu, contre lequel les insoumis comptent pleinement s’engager dans les mairies qu’ils remporteront lors des élections municipales des 15 et 22 mars prochains. D’après l’Agence française anticorruption (AFA), plus de 40 % des communes sont confrontées à la corruption. Notre article.
C’est quoi le clientélisme ? Le clientélisme se manifeste là où un élu ou un pouvoir local utilise les ressources publiques – subventions, emplois municipaux, aides sociales, marchés publics, subventions – pour récompenser certains électeurs ou groupes d’intérêts en échange d’un soutien politique ou électoral.
Ce phénomène n’est pas nécessairement illégal : il faut le différencier de la corruption qui s’apparente souvent à un enrichissement personnel secret. Le clientélisme est quant à lui l’attitude d’une personnalité ou d’un parti qui cherche à augmenter le nombre de sa clientèle politique par l’octroi d’avantages injustifiés en échange d’un soutien futur.
Historiquement, on retrouve couramment cette pratique sous la IIIᵉ République, avec l’apprentissage du suffrage universel. Durant ce que Bernard Manin appelle la phase de la démocratie des notables, les élus formaient des baronnies en achetant indirectement les voix des électeurs. Il s’agissait d’un mécanisme ordinaire, presque normalisé : Alexis de Tocqueville, décrivant les premières expériences électorales en France, montre que les villages se déplaçaient en communauté, avec un leader en tête, pour ritualiser ce nouvel acte.
Le socialisme et le communisme municipal : du parti de masse au parti de cadres ? Progressivement, la culture démocratique s’est approfondie et le secret du vote et l’isoloir entrent en vigueur en 1913. Le système parlementaire et la nécessité de constituer des groupes politiques ont consacré un nouvel âge de la démocratie, celle des partis politiques. La montée en puissance du système de financement public a rendu le parti politique central dans l’architecture politique française du XXᵉ siècle. Les organisations partisanes détiennent des ressources qui les rendent essentielles pour chaque élection, notamment grâce à l’ancrage local.
L’exemple le plus singulier de l’Europe occidentale est le mouvement communiste en France. Le politiste Julian Mischi montre que si le PCF a longtemps compté dans les imaginaires idéologiques, c’est parce que son modèle organisationnel et militant contrait l’exclusion politique des classes populaires. Le parti s’est structuré en tissant des liens prioritaires avec les milieux populaires en portant leur voix, mais aussi en œuvrant à des rétributions matérielles et symboliques, et notamment par leur accession à des postes de pouvoir.
Dans les villes de gauche, on avait le droit à la culture, au sport, aux séjours, à condition d’appartenir au parti. Il s’agissait ainsi d’encadrer les sociabilités populaires, mais dans le but de contribuer à leur émancipation.
Mais à partir des années 1980, avec le chômage et la désindustrialisation, le monde ouvrier s’est désintégré. Parallèlement, les villes rouges ont vécu l’arrivée de personnes issues des migrations post-coloniales. Olivier Masclet montre comment la gauche a déserté les quartiers populaires en refusant d’intégrer la question des discriminations. Les écosystèmes locaux du communisme se sont disloqués et la centralité du parti s’est effondrée. Le poids des élus et des enjeux de gestion locale s’est renforcé, des municipalités jusqu’à la direction du parti. Les nouveaux dirigeants sont alors moins issus des mondes populaires que des professionnels de la politique.
Maurice Duverger était un politiste qui opposait deux types de partis : ceux de masse (avec une mobilisation populaire) et de cadres (avec des notables). Plus le PCF perdait de sa force idéologique, plus il se maintenait comme force institutionnelle et bureaucratique. Depuis la fin du XXᵉ siècle, certains élus ont pratiqué le clientélisme d’affaires et de financement du parti.
Après l’affaire du bulldozer de Vitry-sur-Seine en 1981, où le maire communiste était venu protester contre des foyers de Maliens, les municipalités se sont rendu compte du potentiel électoral de certains leaders associatifs. À partir des années 1990, des personnalités vont être cooptées, mais n’atteindront jamais le niveau de responsabilité espéré et deviennent systématiquement adjointes au sport ou à la jeunesse. Nombreuses seront les structures arrosées et récompensées au titre de leur loyauté.
Pour aller plus loin : Municipales 2026 – Comment les communes insoumises vont-elles préparer la révolution citoyenne et la 6ᵉ République ?
Les conséquences : injustices et déceptions Le clientélisme est perçu comme une injustice : il affaiblit la confiance dans les institutions car, quand on voit des marchés publics attribués selon des affinités politiques plutôt que sur des critères d’intérêt général, on se détourne de la politique.
Il sape l’égalité des chances et l’exigence de transparence en détournant les ressources vers des usages opaques plutôt que vers les services publics qui bénéficient à tou·tes (écoles, santé, transports, logements). De ce fait, il nuit à la culture démocratique et à la citoyenneté : il fragmente la société en dépendances sociales et en redevabilités personnelles au lieu de consolider une conscience collective et universelle.
Les habitants de nombreuses villes de gauche ont été profondément déçus de ces choix d’action publique. Ceux qui ont bénéficié de cette colère sont sans aucun doute la droite, l’exemple le plus typique étant Jean-Christophe Lagarde, maire de Drancy à partir de 2001. Il a monté un véritable fief dans la Seine-Saint-Denis en s’adaptant à la grammaire des grands ensembles. En 2014, l’UDI fait une percée électorale en remportant Bobigny et Saint-Ouen, villes historiquement communistes.
C’est pourquoi, depuis le début des années 2000, de nombreux collectifs citoyens locaux ont voulu se constituer hors des partis politiques. C’est le cas de « Seine-Saint-Denis au cœur d’Aly Diouara », qui s’est créé dans la méfiance envers l’héritage du communisme municipal.
Dans les communes insoumises, démocratiser les services publics locaux Là où l’opacité crée l’arbitraire, la transparence et le contrôle citoyen rétablissent l’égalité. C’est le sens du renforcement de la Commission consultative des services publics locaux (CCSPL), déjà prévu par la loi, que LFI propose d’ouvrir largement aux associations et aux citoyennes et citoyens volontaires. Elle est inscrite à l’article L.1413-1 du Code général des collectivités territoriales.
Elle est obligatoire pour les communes de plus de 10 000 habitants et les établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) de plus de 50 000 habitants. Cette commission pourrait se voir confier une mission essentielle de contrôle de la justesse et de l’équité dans les attributions sensibles – logements sociaux, places en crèche, marchés publics.
En complément, les communes peuvent créer des commissions citoyennes consultatives et indépendantes, composées de représentants d’usagers et de personnes tirées au sort, chargées d’exercer un véritable contrôle populaire sur les décisions communales.
Enfin, pour le logement social, il est urgent de mettre fin aux pratiques discrétionnaires : le « quota du maire » doit devenir un quota du conseil municipal, attribué sur la base de critères publics, transparents et contrôlables. C’est ainsi que l’on remplace les faveurs par des droits, et le clientélisme par la République sociale.
Par Lilian Davy
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