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Ce jeudi 22 janvier, dans le cadre de sa niche parlementaire, la droite tente un nouveau coup de force social. Une proposition de loi, adoptée au Sénat, portée également par des parlementaires centristes et soutenue par le gouvernement, vise à autoriser le travail salarié le 1ᵉʳ mai dans de nombreux secteurs. Derrière les prétextes, c’est en réalité une remise en cause frontale du seul jour férié obligatoirement chômé et payé dans notre droit du travail.
Car le 1ᵉʳ mai n’est pas un jour comme les autres. S’y attaquer, c’est s’attaquer à plus d’un siècle d’histoire sociale, de luttes ouvrières et de conquêtes arrachées face au patronat et à l’État. Notre article.
Le 1er mai est avant tout une journée internationale de lutte des travailleuses et des travailleurs. Son origine remonte à 1886, aux États-Unis, lorsque des centaines de milliers d’ouvriers se mettent en grève pour exiger la journée de huit heures. À Chicago, la mobilisation est réprimée dans le sang lors des événements de Haymarket : plusieurs militants syndicalistes seront exécutés. Leur combat marquera durablement le mouvement ouvrier international.
En France, la répression est tout aussi violente. Le 1er mai 1891, à Fourmies, l’armée tire sur des ouvriers manifestant pacifiquement pour la réduction du temps de travail. Neuf morts, dont des adolescents. Le 1er mai s’impose alors comme un symbole : celui d’un droit au repos conquis face à la violence sociale.
Le 1er mai est aussi porteur d’un symbole fort de la mémoire ouvrière : le triangle rouge. Sous le régime nazi, ce triangle était cousu sur les vêtements des prisonniers politiques dans les camps de concentration : syndicalistes, communistes, socialistes, résistants. Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement ouvrier se le réapproprie comme un signe de résistance et de dignité. Le 1er mai rappelle ainsi que le droit au repos, à l’organisation collective et à la contestation a été combattu, réprimé, parfois jusqu’à la mort.
La journée devient chômée en 1919, puis détournée par le régime de Vichy en « Fête du travail ». Il faudra attendre la Libération et l’héritage du Conseil national de la Résistance pour que le 1er mai soit définitivement institué, en 1946, comme jour férié, chômé et payé.
Aujourd’hui encore, il est férié dans la quasi-totalité des pays européens.
La proposition de loi actuellement examinée prétend répondre à une « insécurité juridique » et aux difficultés de certains secteurs, notamment les boulangeries et les fleuristes. Un argument fallacieux. Le Code du travail autorise déjà les commerces à ouvrir le 1er mai, à condition de ne pas faire travailler de salarié·es. Les secteurs réellement indispensables (hôpitaux, transports, énergie) bénéficient déjà de dérogations.
En réalité, cette loi ne protège pas les petits commerçants : elle favorise les grands groupes. Étendre le travail salarié le 1er mai aux « commerces de bouche », à la vente alimentaire et aux établissements culturels, c’est ouvrir un boulevard à des enseignes comme Carrefour, Grand Frais ou Marie Blachère. Une véritable « loi Interflora-Carrefour », dénoncée par les syndicats, qui créera une concurrence déloyale au détriment des commerces de proximité.
L’argument de l’insécurité juridique est tout aussi fragile. Plutôt que de préciser la loi existante par décret, le gouvernement et la droite préfèrent l’affaiblir. On récompense ainsi une infraction au droit du travail au lieu de le faire respecter.
Pour faire passer la pilule, les promoteurs du texte invoquent le volontariat et la rémunération « double ». Une fiction bien connue du monde du travail. Le contrat de travail repose sur un lien de subordination : le ou la salarié·e dépend de son employeur pour ses horaires, son revenu, la reconduction de son contrat ou l’accès à des heures supplémentaires. Dans ces conditions, le « choix » de travailler un jour férié est rarement libre.
Refuser de travailler le 1er mai peut signifier être écarté·e des plannings, perdre des heures, voir son contrat non renouvelé ou être pénalisé·e à l’embauche. Comme pour le travail du dimanche, le volontariat inscrit dans la loi disparaît très vite face aux rapports de force réels dans l’entreprise.
L’expérience du travail dominical est éclairante : présenté comme exceptionnel et volontaire, il est devenu banal, souvent sans majoration. Rien n’indique que le 1er mai échapperait à cette logique. Pire : être payé « double » pour travailler ce jour-là n’est pas une majoration réelle, puisque les salarié·es qui ne travaillent pas sont déjà payé·es. C’est simplement le paiement d’une journée de travail supplémentaire.
Comme le rappellent l’ensemble des organisations syndicales, dont la CGT, cette loi créerait une première brèche. Une fois le principe du 1er mai chômé remis en cause, toutes les autres protections deviennent fragiles.
Dans un contexte de précarisation généralisée, d’inflation et de recul des droits sociaux, cette offensive n’a rien d’anecdotique. Après le passage en force de la réforme des retraites, après les attaques répétées contre le repos dominical, c’est désormais le dernier symbole collectif du monde du travail qui est ciblé.
Cette attaque intervient alors même que les inégalités explosent. Selon Oxfam, 53 milliardaires français possèdent aujourd’hui plus de richesses que 32 millions de Français. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, leur fortune a doublé. Ces inégalités extrêmes ne sont pas seulement une injustice sociale : elles sapent la liberté politique et le sens même du travail. Pendant que les ultra-riches accumulent sans limite, on demande aux travailleuses et aux travailleurs de renoncer à leurs derniers temps de repos collectif.
Face à cela, La France insoumise s’oppose fermement à toute remise en cause du caractère chômé et payé du 1er mai. Comme le rappelle le député insoumis Hadrien Clouet, auteur de De quoi les jours fériés sont-ils le nom ?, les jours fériés ne sont pas des anomalies économiques : ce sont des conquêtes politiques, du temps arraché à la logique marchande pour le repos, la vie sociale, la famille et la mobilisation collective.
Le 1er mai est un jour pour manifester, se retrouver, se souvenir et lutter. Un jour pour rappeler que les droits sociaux ne sont jamais acquis, et que chaque recul présenté comme « technique » prépare les suivants.
Ce jeudi, à l’Assemblée nationale, il ne s’agira pas seulement de voter une loi. Il s’agira de choisir entre deux visions du travail et de la société. D’un côté, celle qui sacrifie les conquêtes sociales au nom du profit. De l’autre, celle qui affirme que le temps de repos, la dignité et la mémoire ouvrière valent davantage que les intérêts des grandes enseignes.
Le 1er mai n’est pas à vendre. Il appartient à celles et ceux qui, hier comme aujourd’hui, font vivre ce pays par leur travail.
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