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Municipales. Les cas de Sarah Fraincart à Troyes et d’Anaïs Belouassa Cherifi à Lyon ne sont pas des accidents isolés. Ils jouent un rôle précis dans l’ordre établi macroniste allié à l’extrême droite en servant à dissuader, réprimer, dans le but de maintenir ce même ordre.
À Troyes, la candidature de Sarah Fraincart n’a pas été interrogée à travers son projet municipal, sa vision des services publics ou son ancrage local. Elle a été immédiatement déplacée sur un autre terrain : celui de son identité, de ses origines, de ce qu’elle « serait » avant même ce qu’elle défend. Le message envoyé est clair : avant d’être une candidate, tu es un corps, une origine, un symbole à attaquer. La candidate a par ailleurs réagi récemment à notre micro face au déferlement de commentaires racistes qui l’ont visé, et au nombreux soutiens qu’elle a reçu.
À Lyon, Anaïs Belouassa Cherifi a subi un autre registre de violence, tout aussi politique : la réduction de son engagement à son apparence physique, accompagnée de propos explicitement misogynes. Là encore, le débat démocratique est court-circuité. On ne contredit pas un programme, on disqualifie une femme. Ces violences sexistes se superposent aux violences racistes. Lorsque des candidates insoumises sont femmes, la violence à leur encontre est double. Lorsqu’elles sont femmes et racisées, cette violence est quadruplée. Notre article.
Ces attaques ne s’adressent pas seulement à celles qui les subissent. Elles sont regardées, analysées, intégrées par des dizaines, des centaines de militantes. Et elles produisent un effet redoutable : « Si c’est ça, le prix à payer pour être candidate, alors je ne suis pas sûre d’y aller. »
C’est ici que le témoignage de la militante citée prend toute sa force politique. La peur de « dire une connerie », de ne pas maîtriser assez bien les références, de ne pas être à la hauteur, ne naît pas dans le vide. Elle est alimentée par un contexte où la moindre erreur féminine est amplifiée, où chaque prise de parole est susceptible de devenir une polémique, un prétexte à la remise en cause.
Autrement dit : le sexisme ne commence pas au moment de l’insulte, il commence bien avant, dans la tête de celles qui renoncent. Les femmes intègrent qu’en politique locale, encore plus lorsqu’elles sont jeunes, racisées, ou issues de parcours non classiques, elles devront être meilleures, plus solides, plus irréprochables que leurs homologues masculins. Et même cela ne suffira pas à les protéger.
Ce qui frappe dans ces affaires, c’est leur efficacité politique. Le sexisme permet d’éviter le débat de fond. Il déplace la conflictualité : du terrain des idées vers celui des personnes, du projet municipal vers le soupçon, de la confrontation démocratique vers l’intimidation.
Dans un contexte où les municipales reposent sur l’exposition permanente — réunions publiques, marchés, réseaux sociaux, presse locale — cette violence a un coût émotionnel énorme. Elle fatigue, isole, fragilise. Et elle touche particulièrement les femmes, à qui l’on demande en permanence de justifier leur place.
Ce mécanisme est d’autant plus violent qu’il est souvent minimisé : « ce n’est qu’une blague », « il ne faut pas surinterpréter », « c’est le jeu politique ».
Mais ce « jeu » n’est pas le même pour tout le monde. Il produit une sélection silencieuse, qui explique en partie pourquoi les femmes restent sous-représentées à la tête des listes municipales, malgré un engagement militant massif.
Dénoncer ces comportements n’est pas accessoire. C’est une condition pour permettre à d’autres femmes d’oser. Oser parler, oser se tromper, oser apprendre en faisant — comme tant d’hommes l’ont fait avant elles sans jamais voir leur légitimité remise en cause.
Refuser le sexisme en politique, ce n’est pas demander un traitement de faveur. C’est exiger le droit commun démocratique : celui d’être jugée sur ses idées, pas sur son corps, son identité ou sa prétendue illégitimité.
Tant que les campagnes municipales resteront un espace où les femmes paient un prix plus élevé pour s’engager, ce ne sont pas seulement des candidates qui manquent. Ce sont des voix, des expériences et des perspectives démocratiques qui sont volontairement étouffées.
Rien de tout cela ne prospère par hasard. Si le sexisme politique continue de produire ses effets, c’est parce qu’il est toléré, relayé, banalisé, par la macronie, la droite et l’extrême droite. Et les médias comme les adversaires politiques y jouent un rôle central.
Les médias locaux et nationaux portent une responsabilité majeure. En choisissant de traiter des polémiques sexistes comme de simples « faits divers de campagne », en mettant sur le même plan l’agression et la réaction de la victime, ou en donnant une tribune à des propos misogynes sous couvert de « controverse », ils participent à la normalisation de la violence politique. Chaque article qui commente le physique d’une candidate, chaque titre qui déplace le débat de fond vers l’anecdotique, confirme aux femmes qu’elles seront jugées sur autre chose que leurs idées.
Les adversaires politiques, eux, savent parfaitement ce qu’ils font. Le sexisme est un outil stratégique. Il permet de déstabiliser, d’intimider, de décrédibiliser sans jamais affronter le projet politique porté. Attaquer une femme sur son corps, son identité ou sa légitimité supposée, c’est contourner le débat démocratique en toute impunité. Et lorsque ces attaques ne sont ni condamnées clairement, ni sanctionnées, elles deviennent un mode opératoire accepté.
Il est temps de poser une ligne rouge claire : le sexisme et le racisme ne sont pas des opinions, c’est une violence politique. Il doit être nommé comme tel, traité comme tel, et avoir des conséquences. Pour les médias, cela implique de changer de regard, de hiérarchiser autrement l’information, et de refuser de servir de caisse de résonance aux attaques misogynes. Pour les adversaires politiques, cela implique d’assumer une responsabilité démocratique élémentaire : combattre des idées, pas des personnes.
À défaut, qu’on ne s’étonne pas que tant de femmes renoncent à se présenter. Ce ne sont pas elles qui manquent de courage. C’est le système politique qui organise leur éviction.
Par Charlène Delacour
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