Hasbara, Elnet : comment Israël déploie une stratégie d’influence globale en France

jeudi 22 janvier 2026.
 

Ce qui se déroule au Proche-Orient ne se joue plus seulement sur le terrain militaire ou diplomatique, mais dans un espace plus diffus et plus quotidien : celui de l’opinion publique internationale. Vidéos sponsorisées, campagnes numériques, influenceurs, événements médiatiques : l’information circule désormais selon les logiques du marketing et de la publicité, brouillant les frontières entre communication commerciale et message politique.

C’est dans ce contexte que le gouvernement génocidaire israélien a franchi un cap inédit. En décembre 2025, il a validé l’allocation d’un budget massif destiné à la hasbara, la stratégie officielle de diplomatie publique d’Israël. L’objectif est assumé : influencer l’opinion mondiale, défendre l’action de l’État israélien à l’étranger et contrer une image internationale jugée de plus en plus hostile depuis qu’a commencé le génocide en Palestine.

Derrière ce choix budgétaire se pose une question centrale : comment cette stratégie d’influence se matérialise-t-elle concrètement, notamment en France, et avec quelles conséquences démocratiques ? Car à l’ère des plateformes numériques, la propagande ne passe plus uniquement par les ambassades ou les communiqués officiels ; elle s’insère dans nos flux vidéo, nos réseaux sociaux et nos espaces médiatiques quotidiens. Notre article.

Un fait politique majeur : 2,35 milliards de shekels pour la hasbara Début décembre 2025, le gouvernement israélien a intégré au budget de l’État pour 2026 une enveloppe de 2,35 milliards de shekels (environ 725 millions de dollars) spécifiquement dédiée à la hasbara, c’est-à-dire à la diplomatie publique et aux campagnes de communication internationales d’Israël. Ce montant, sans précédent, marque une rupture nette avec les budgets antérieurs : en 2024, environ 545 millions de shekels étaient consacrés à ces efforts, soit une multiplication par plus de quatre en l’espace de deux ans.

Cette décision résulte d’un accord entre le ministre des Finances Bezalel Smotrich et le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar, avec le soutien explicite du Premier ministre Benyamin Netanyahou. Dans ses déclarations publiques, Gideon Sa’ar a présenté ce budget comme une réponse stratégique à la « bataille de l’opinion » que mènerait Israël sur la scène internationale. Selon lui, l’évolution de l’opinion publique étrangère influerait désormais directement sur les décisions politiques des gouvernements alliés ou partenaires, justifiant un investissement massif dans la communication.

Le contenu de cette enveloppe est clairement identifié. Elle vise à financer des campagnes médiatiques mondiales, un recours accru aux réseaux sociaux, des partenariats avec des influenceurs, ainsi que l’organisation de visites et de délégations de personnalités étrangères appelées à relayer un discours favorable à Israël dans leurs pays respectifs. Une partie du budget doit également permettre la création d’une nouvelle unité dédiée à la diplomatie publique au sein du ministère des Affaires étrangères, dotée de spécialistes du numérique, de la communication et des technologies de l’information.

Pour le gouvernement israélien, cet effort relève pleinement de la sécurité nationale. Benyamin Netanyahou a ainsi comparé la guerre de l’information à un champ de bataille à part entière, estimant qu’Israël ne pouvait plus se contenter de moyens traditionnels face à des adversaires qu’il juge mieux organisés sur le terrain médiatique. À l’inverse, plusieurs voix critiques, notamment dans la presse israélienne indépendante, dénoncent un budget de propagande destiné à redorer l’image d’un gouvernement contesté, au détriment d’autres priorités sociales ou civiles.

Ce choix budgétaire constitue en tout cas un tournant : l’influence internationale n’est plus un outil périphérique, mais une politique publique structurée, assumée et massivement financée. Reste à comprendre comment cette stratégie se déploie concrètement hors d’Israël, et notamment en France.

Comment fonctionne la hasbara aujourd’hui : influence, publicité, événementiel

Aujourd’hui, la hasbara ne se résume plus à des communiqués diplomatiques ou à des interviews de responsables politiques. Elle s’appuie sur un triptyque contemporain : publicité, influence, événementiel, avec une volonté de centralisation et de professionnalisation assumée.

Le premier levier est celui de la publicité numérique. Achats d’espaces, campagnes vidéo, ciblage sur les grandes plateformes : l’objectif est d’occuper le terrain médiatique international avec des contenus courts, émotionnels et adaptés aux formats les plus performants. Loin d’être implicite, cette orientation est revendiquée par les autorités israéliennes, qui expliquent que le budget 2026 servira explicitement à financer des campagnes mondiales visant à « promouvoir Israël » et à « sensibiliser » l’opinion internationale.

Le second levier est celui des influenceurs. Depuis 2024-2025, plusieurs enquêtes ont documenté des opérations dans lesquelles des créateurs de contenu sont mobilisés pour produire des publications pro-Israël, parfois dans des cadres contractuels. Une campagne surnommée « Esther Project », évoquée notamment par Responsible Statecraft, a mis en lumière des contenus rémunérés destinés à améliorer l’image d’Israël. Des documents déposés aux États-Unis dans le cadre du Foreign Agents Registration Act ont par ailleurs alimenté le débat sur les montages juridiques et les intermédiaires impliqués, dont des agences de communication opérant pour le compte du ministère israélien des Affaires étrangères.

Enfin, le troisième pilier repose sur l’événementiel et la mise en réseau. Forums, soirées, voyages de délégations et rencontres de personnalités constituent autant d’occasions de produire des images, de structurer des relais et de créer des passerelles entre communication, politique et médias. Là encore, la logique est assumée : l’annonce du budget 2026 prévoit la mise en place d’une Public Diplomacy Unit chargée de coordonner l’ensemble de ces actions.

Au fond, il ne s’agit plus seulement de défendre une position diplomatique, mais de déployer une stratégie de marketing politique globalisé, fondée sur l’achat d’attention, la segmentation des publics, l’amplification algorithmique et la mobilisation de porte-voix présentés comme indépendants.

Cette logique d’influence ne se limite plus aux médias traditionnels ou aux réseaux sociaux. Plusieurs enquêtes récentes montrent que les États s’intéressent désormais aux outils d’intelligence artificielle et aux grands modèles de langage comme nouveaux terrains de bataille informationnelle. Le site américain Responsible Statecraft a ainsi rapporté que le gouvernement israélien aurait signé un contrat de 6 millions de dollars avec l’entreprise américaine Clock Tower X pour produire des contenus destinés à influencer les réponses de modèles d’IA, afin de promouvoir des narratifs plus favorables à Israël.

Ces évolutions témoignent d’un élargissement continu des dispositifs de diplomatie d’influence, soulevant de nouveaux enjeux en matière de transparence et de contrôle démocratique.

En France : une influence diffuse, entre publicité et événementiel

En France, cette stratégie d’influence ne prend pas la forme d’une communication officielle identifiable comme telle. Elle s’insère plus discrètement dans des espaces médiatiques ordinaires, à travers des mécanismes publicitaires et des opérations de communication qui échappent largement au débat public.

Depuis plusieurs mois, des contenus pro-Israël sponsorisés sont visibles sur des plateformes numériques grand public accessibles en France. Il s’agit de vidéos courtes, diffusées avant ou pendant des contenus de divertissement, selon les logiques classiques de la publicité en ligne. Ces messages relèvent clairement de la communication politique, mais apparaissent sous l’étiquette générique de « contenu sponsorisé », sans indication claire de leur origine étatique ou institutionnelle.

Cette pratique n’est pas propre à la France, mais elle y est pleinement observable. Dès la fin de l’année 2023, l’agence Reuters a documenté la diffusion en Europe de publicités gouvernementales israéliennes achetées via les circuits publicitaires numériques, parfois dans des environnements non politiques. Ces campagnes reposent sur des mécanismes standards (achat d’espaces, formats courts, ciblage algorithmique) permettant de toucher des publics larges sans passer par les canaux traditionnels de l’information ou du débat contradictoire.

À ces campagnes numériques s’ajoutent des opérations événementielles plus visibles. En France, la Diaspora Defense Forces (DDF), fondée par le communicant Franck Tapiro, a organisé plusieurs événements de soutien à Israël, dont une soirée à Paris largement relayée sur les réseaux sociaux et commentée par la presse. Présentés comme des moments de mobilisation, ces événements reposent sur une mise en scène émotionnelle, la présence de personnalités médiatiques et un discours assumé sur la nécessité de « gagner la bataille de l’opinion ».

Ces dispositifs produisent des images réutilisables, structurent des réseaux de relais et contribuent à installer un récit favorable à la politique israélienne dans l’espace public français. Ils relèvent non pas de la diplomatie officielle, mais d’une communication politique professionnalisée, assumée comme telle par leurs organisateurs.

Pris ensemble, ces éléments dessinent une même logique : faire circuler un message politique étranger dans des espaces perçus comme non politiques. Ce brouillage des frontières pose une question centrale : celle de la transparence et du contrôle démocratique de la communication politique étrangère en France.

Réseaux structurés : ELNET et la diplomatie d’influence en Europe

Au-delà des campagnes numériques et de l’événementiel, la stratégie d’influence pro-israélienne en Europe s’appuie sur des réseaux structurés, au premier rang desquels figure l’European Leadership Network (ELNET). L’organisation se présente comme un acteur du dialogue entre l’Europe et Israël, mais son activité relève pleinement du lobbying politique.

ELNET organise régulièrement des missions de responsables politiques européens en Israël, des rencontres avec des dirigeants, des experts sécuritaires ou des représentants institutionnels, ainsi que des événements visant à renforcer les liens politiques et idéologiques. Ces dispositifs contribuent à structurer des relais durables au sein des élites politiques européennes.

La France n’échappe pas à cette dynamique. ELNET y mène des activités de mise en relation, notamment à travers des invitations de parlementaires et l’organisation d’événements ciblés. Cette présence s’inscrit dans une stratégie européenne plus large, assumée par l’organisation elle-même.

Plusieurs enquêtes journalistiques européennes, notamment dans le cadre du consortium IJ4EU, ont mis en lumière le fonctionnement de ces réseaux. Elles pointent un manque de transparence sur les financements et les circuits d’influence. Des médias comme Mediapart ou Politico ont également documenté le rôle politique croissant de ces organisations, situées à la frontière entre diplomatie parallèle, influence idéologique et lobbying institutionnel.

Pour aller plus loin : Valls et Retailleau au grand gala des génocidaires, une centaine de parlementaires français invités tous frais payés en Israël : ELNET ou le lobbying pour un massacre

Cette porosité entre réseaux d’influence et sphère institutionnelle ne se limite pas aux assemblées parlementaires. En mars 2025, une enquête de presse a révélé qu’ELNET France était impliquée dans l’organisation d’un meeting du collectif « Agir ensemble », avec le soutien affiché de membres du gouvernement, dont les ministres Bruno Retailleau et Manuel Valls. L’article soulignait un malaise au sein de l’exécutif, déjà interpellé sur l’existence de connexions avérées entre ELNET France et plusieurs responsables gouvernementaux en poste.

Ces éléments illustrent l’élargissement du périmètre d’influence de ces réseaux, désormais présents au cœur même de l’appareil d’État.

Conclusion : une question démocratique posée à la France

L’examen de ces différents leviers (publicité numérique, influence événementielle, réseaux de lobbying) met en lumière une réalité désormais assumée : l’influence étrangère s’exerce aujourd’hui à grande échelle, avec des moyens financiers considérables et selon des méthodes issues du marketing politique.

Pour les citoyens français, l’enjeu est avant tout démocratique. Des messages politiques produits ou financés par un État étranger circulent dans l’espace public sans identification claire de leur origine, via des plateformes et des dispositifs qui échappent largement au débat contradictoire. Cette situation interroge la capacité des institutions françaises et européennes à garantir la transparence, le pluralisme et l’égalité d’accès à l’information.

La question n’est pas celle de la censure, mais celle du contrôle démocratique : encadrement strict de la publicité politique, transparence des financements, obligations renforcées pour les plateformes et ouverture d’un débat public sur les formes contemporaines de l’influence étrangère.

À l’ère des plateformes numériques, la propagande ne passe plus seulement par les ambassades. Elle s’infiltre dans nos écrans et nos espaces médiatiques quotidiens. Ignorer cette mutation reviendrait à laisser une part croissante du débat démocratique se jouer hors de tout cadre démocratique.


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