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Depuis dimanche 28 décembre, l’Iran est traversé par une séquence de mobilisations sociales et politiques d’une intensité croissante. Grèves, manifestations et protestations sectorielles se multiplient dans un contexte de dégradation économique accélérée et de répression persistante.
Cette dynamique interne se déploie aussi dans un champ de forces plus large, marqué par des tentatives de récupération idéologique, des ingérences étrangères – notamment de l’impérialisme trumpiste – et des conflits de narration autour du sens même du soulèvement.
Depuis décembre 2025, plus de 640 Iraniens ont perdu la vie sous les coups de la violente répression organisée par le régime des Mollahs. Ce dernier a coupé Internet depuis 4 jours dans le pays. « En Iran, un massacre se déroule à huis clos ! Le bilan sera terrible », alerte Manon Aubry, eurodéputée LFI. « Nous ne sommes ni pour le retour du régime du Shah, ni pour le régime de Khomeini et de Khamenei. Nous sommes aux côtés du peuple iranien, de sa révolution et de sa démocratie », avait rappelé Jean-Luc Mélenchon la semaine dernière. Notre article.
La crise économique iranienne a atteint un seuil critique. La chute continue de la monnaie nationale en constitue l’indicateur le plus spectaculaire. Sur le marché informel, un dollar s’échange désormais à plus de 1,4 million de rials, contre environ 820 000 un an plus tôt, tandis que l’euro dépasse 1,7 million de rials. Cette dépréciation massive se traduit par une inflation incontrôlée, une instabilité permanente des prix et une perte généralisée de repères économiques.
Dans la vie quotidienne, cette situation signifie une hausse brutale du coût des produits de base, des loyers et des services essentiels. Les ménages sont contraints à des ajustements constants, souvent impossibles, face à des prix qui varient d’un jour à l’autre. La précarisation ne concerne plus uniquement les classes populaires : elle affecte désormais de plein fouet les classes moyennes urbaines, longtemps perçues comme un facteur de stabilisation sociale.
Cette crise résulte d’un faisceau de causes. Les choix économiques du régime, la corruption systémique et la mainmise des institutions sécuritaires, en particulier les Gardiens de la révolution, sur des pans entiers de l’économie ont profondément désorganisé le tissu productif. À cela s’ajoute l’impact cumulatif de décennies de sanctions occidentales, conçues comme instruments de pression géopolitique mais ayant surtout contribué à fragiliser la société tout en renforçant les structures autoritaires du pouvoir. Le rétablissement récent de sanctions internationales liées au programme nucléaire, pourtant levées dix ans plus tôt, a aggravé cette asphyxie. Les négociations avec Washington sont dans l’impasse, et l’incertitude provoquée par les douze jours de guerre contre Israël en juin continue de peser sur les perspectives économiques.
Le bazar de Téhéran, les universités et la convergence des colères et des luttes La mobilisation récente des commerçants, notamment dans le bazar de Téhéran, constitue un tournant symbolique. Historiquement, le bazar n’est pas un simple espace marchand : il a souvent joué un rôle central dans les grandes séquences de rupture politique. Sa paralysie traduit une rupture profonde entre l’État et des secteurs sociaux longtemps considérés comme relativement intégrés au système. Cette mobilisation dépasse largement des revendications sectorielles : elle exprime un rejet global de la gestion du pays, de l’effondrement des conditions de vie et de l’absence totale de perspectives.
Ces protestations s’inscrivent dans un mouvement social beaucoup plus large. Travailleurs précaires, retraités, enseignants et, de manière croissante, étudiants issus de mouvements progressistes rejoignent les manifestations. Les universités redeviennent des espaces centraux de politisation, où les revendications économiques se transforment en exigences politiques radicales.
Face à cette extension de la contestation, le régime théocratique répond par une répression brutale. Les arrestations arbitraires se multiplient, les forces de sécurité, notamment les Gardiens de la révolution, n’hésitent pas à tirer directement sur les manifestants, et l’espace public est de plus en plus militarisé. Les Gardiens de la révolution occupent une place centrale dans ce dispositif répressif, confirmant leur double rôle d’acteurs économiques et de bras armé du régime. Cette violence révèle la nature du pouvoir en place : un régime dictatorial qui ne se maintient plus que par la coercition, ayant perdu toute capacité à susciter une adhésion populaire durable.
Pour comprendre la profondeur de la défiance actuelle, il est indispensable de revenir sur la révolution de 1979. Contrairement à une lecture simplifiée souvent véhiculée en Occident, cette révolution n’était pas à l’origine un projet islamiste. Elle fut un soulèvement populaire massif contre la monarchie autoritaire du Chah, régime soutenu par les puissances occidentales depuis le coup d’État de 1953 ayant renversé Mohammad Mossadegh.
Ouvriers, étudiants, syndicats, intellectuels et forces de gauche jouèrent un rôle central dans cette mobilisation. La prise de pouvoir par le clergé chiite (Khomeini) s’est traduite par la marginalisation puis l’élimination de ces forces, aboutissant à l’instauration d’un régime théocratique tout aussi autoritaire.
Aujourd’hui, les forces de gauche restent fragmentées. Faute de moyens financiers et organisationnels, elles ne sont pas en mesure de proposer une alternative crédible à la population iranienne, ce qui laisse un vide exploité par d’autres acteurs internes et internationaux.
Le soulèvement déclenché par la mort de Jina Mahsa Amini a marqué une rupture majeure dans cette histoire. Le slogan « Femme, Vie, Liberté » a condensé une contestation qui dépassait largement la question du voile obligatoire ou de la police des mœurs. Il exprimait une remise en cause globale du système patriarcal, autoritaire et théocratique. Les femmes ont occupé une place centrale dans cette lutte, entraînant avec elles une jeunesse qui ne se reconnaît ni dans la monarchie d’hier ni dans la République islamique actuelle. Ce mouvement a profondément politisé la société et ouvert une brèche générationnelle et idéologique.
C’est précisément cette dimension féministe et émancipatrice qui a suscité des tentatives de détournement. Les courants royalistes, principalement actifs dans la diaspora, ont cherché à nier la centralité des femmes et à refuser toute qualification féministe du soulèvement, affirmant que le slogan « Jin, Jiyan, Azadî » serait une simple reprise idéologique liée à Abdullah Öcalan, minimisant ainsi l’apport central des femmes kurdes et leur rôle moteur dans la diffusion du mot d’ordre. Cette lecture vise à dépolitiser le contenu du slogan et à effacer sa portée subversive.
Ils ont même tenté d’imposer un contre-slogan, « Homme, Patrie, Prospérité », révélateur d’une vision autoritaire, nationaliste et conservatrice. Cette démarche vise à effacer le contenu subversif du mouvement « Femme, Vie, Liberté » pour le remplacer par un projet hiérarchique et identitaire, en contradiction totale avec les aspirations exprimées sur le terrain.
À chaque fois que la société iranienne se soulève contre le régime théocratique, un même scénario ressurgit avec une régularité troublante. En marge des mobilisations populaires, des acteurs extérieurs tentent d’imposer une issue politique préfabriquée, présentée comme une alternative crédible mais largement déconnectée des dynamiques internes. Ce scénario repose sur la remise en avant de Reza Pahlavi, fils du dernier Chah, exilé depuis des décennies et dépourvu de toute implantation réelle dans la société iranienne contemporaine.
L’argument de la continuité dynastique est pourtant profondément discrédité dans le pays. Si la monarchie pahlavie avait bénéficié d’un soutien populaire durable, la révolution de 1979 n’aurait tout simplement pas eu lieu. Bien avant cette date, le régime du Chah était déjà massivement contesté, notamment après le coup d’État de 1953 orchestré avec l’appui des États-Unis et du Royaume-Uni contre le Premier ministre Mohammad Mossadegh, coup d’État qui a durablement inscrit dans la mémoire collective iranienne l’expérience d’une souveraineté confisquée par des puissances étrangères. Aujourd’hui encore, ce précédent semble servir de matrice à de nouvelles tentatives d’ingérence.
Lors des bombardements israéliens contre l’Iran, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a publiquement affirmé vouloir « libérer » le peuple iranien du régime islamique, baptisant l’opération militaire « Rising Lion », une référence explicite à l’un des symboles centraux de la monarchie iranienne. Ce choix n’a rien d’anodin. Reza Pahlavi s’affiche depuis plusieurs années aux côtés des gouvernements israéliens les plus à droite, et sa visite officielle en Israël en 2023, effectuée avec son épouse, a acté cet alignement. Son orientation politique s’inscrit pleinement dans l’univers idéologique des droites radicales transnationales : il a mené campagne sous un slogan directement inspiré de Donald Trump, « MIGA » (Make Iran Great Again), largement relayé par les réseaux royalistes de la diaspora. Durant les douze jours de guerre, il n’a jamais condamné les frappes israéliennes sur le territoire iranien, allant jusqu’à qualifier les civils tués de « dommages collatéraux ».
Depuis le 7 octobre, lui et ses soutiens n’hésitent plus à afficher un soutien sans réserve au gouvernement israélien, tout en minimisant, voire niant, les crimes commis à Gaza. Pour légitimer cette alliance, les royalistes et leurs relais mobilisent une lecture sélective de l’histoire antique, mettant en avant une prétendue continuité civilisationnelle entre Perses et Juifs. La figure de Cyrus le Grand, autorisant au VIᵉ siècle avant J.-C. le retour des exilés juifs de Babylone et la reconstruction du Second Temple, est fréquemment invoquée pour construire un récit de fraternité intemporelle entre les deux peuples. Cette instrumentalisation du passé sert aujourd’hui à justifier une alliance politique contemporaine, tout en alimentant des discours islamophobes et anti-musulmans, en contradiction totale avec la réalité d’une société iranienne majoritairement musulmane et traversée par une pluralité d’identités.
L’ingérence étrangère ne se limite plus aux registres symboliques ou diplomatiques. Sur les réseaux sociaux, le compte en langue persane lié au Mossad appelle ouvertement : « Allons ensemble dans les rues. Il est temps. Nous sommes à vos côtés. Pas seulement à distance et en paroles. Nous sommes à vos côtés sur le terrain également. » En associant publiquement la contestation populaire à des acteurs considérés comme ennemis du régime, ce type d’intervention expose directement les manifestants à une répression encore plus sévère.
La République islamique instrumentalise depuis longtemps l’accusation de collusion avec Israël pour justifier arrestations, tortures et exécutions. Ces interventions extérieures, loin de protéger les protestataires, renforcent les prétextes répressifs et augmentent les risques encourus par celles et ceux qui se mobilisent.
Malgré la violence de la répression et la multiplication des tentatives de récupération, la société iranienne fait preuve d’une lucidité politique remarquable. Femmes, étudiants, travailleurs et commerçants convergent autour d’un rejet commun, celui de la théocratie, mais aussi celui d’un retour à la monarchie ou d’une transition dictée par des puissances impérialistes.
Ce qui se joue aujourd’hui en Iran dépasse largement une crise économique ou un affrontement ponctuel entre État et population. Il s’agit d’une lutte pour l’autodétermination, ancrée dans une histoire marquée par des révolutions confisquées et des ingérences répétées. Le vent de transformation souffle sur l’Iran : la tension sociale est telle que l’embrasement peut survenir à tout instant.
Par Mobina Shameli
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