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« Putain« Putain, deux ans », se lamentait la marionnette de Jacques Chirac dans « Les Guignols de l’info ». Sur une autre échelle de temps, les enfants ont une expression moins vulgaire : « Encore deux dodos. » Et les personnes qui ont regardé les vœux d’Emmanuel Macron, mercredi 31 décembre ? Le président de la République a présenté, pour la neuvième et avant-dernière fois depuis sa première élection, ses vœux aux Français·es. Des vœux « de force, d’indépendance, d’espérance », a-t-il dit depuis l’Élysée, assis devant une cheminée et un sapin de Noël.
Est-ce l’usure d’une fin de règne qui s’étire à donner le vertige ? Le caractère anachronique d’un exercice hérité du présidentialisme gaullien ? Les discours du chef de l’État donnent l’impression, sans cesse renforcée, d’émaner d’un autre espace-temps ; d’une galaxie où rien n’existe, ni les élections perdues, ni l’influence évaporée, ni les appels de tous bords à sa démission. Dans le monde parallèle que dépeint, chaque fin d’année, le président de la République, « notre pays tient, fort de ses institutions, de ses services publics, de ses armées ».
Comme souvent, et comme ses prédécesseurs avant lui, Emmanuel Macron a fixé la caméra droit dans les yeux pour faire descendre sur le pays un souffle d’espoir et d’optimisme. « Jamais autant de Français n’ont eu un emploi » et « notre inflation est une des plus faibles de la zone euro », s’est-il félicité. « Nous devons tenir bon sur ce que nous chérissons : l’humain, la paix, la liberté », a-t-il exhorté, confiant dans le fait que « nous y arriverons parce que nous sommes français ».
Obsédé par l’idée de ne pas disparaître du champ, soucieux de ne pas finir comme Jacques Chirac en son palais, Emmanuel Macron tente de trouver quelques sujets sur lesquels sa voix porte encore. Des sujets « structurants », de « temps long », pour le « quart de siècle qui vient », dit parfois son entourage, jamais avare en éléments de langage. Trois de ces chantiers ont été cités mercredi soir comme des priorités pour l’année qui vient : le lancement du service militaire volontaire, l’interdiction des réseaux sociaux aux enfants de moins de 15 ans et l’aboutissement du projet de loi sur la fin de vie. « Cette année doit être et sera une année utile », a-t-il promis.
Emmanuel Macron ne s’est pas arrêté là, lui qui a dit – comme souvent depuis neuf ans – « partager » plusieurs des « impatiences » et des « colères » qui traversent le pays. Il a listé plusieurs « urgences » qui « exigent des réponses », de l’insécurité au pouvoir d’achat en passant par l’immigration et la baisse de la natalité. Une forme de déclaration de politique générale qui en restera, elle, au stade du vœu. Le vœu pieux d’un chef de l’État en fin de règne et dépourvu de majorité parlementaire.
Dans une allocution également colorée par la situation géopolitique, le chef de l’État a présenté la France comme une locomotive de l’Europe et de ses valeurs. « Notre monde est plus dur chaque jour », a-t-il décrit, déplorant le « retour des empires », « la remise en cause de l’ordre international » et la « stabilité ».
Là encore, ce qui n’a pas été dit valait plus que ce qui l’a été. Le récit d’une France à l’initiative et à la manœuvre résiste mal à l’énumération des derniers épisodes diplomatiques : l’accord entre les États-Unis et l’Union européenne (UE), signé fin juillet, les négociations de paix en Ukraine, la conclusion imminente du traité UE-Mercosur, les négociations de paix à Gaza… À l’heure où l’influence de Paris décroît à vue d’œil, même la magie des fêtes de fin d’année ne suffit pas à rendre crédible le scénario d’une diplomatie française au centre du jeu.
Difficile, dès lors, de trouver autre chose qu’un exercice convenu dans cette allocution. Les conseillers élyséens avaient prévenu la presse : « Il n’y aura pas d’annonces. » La promesse a été tenue, contrairement à celle formulée par Emmanuel Macron un an plus tôt. « Je vous demanderai de trancher certains sujets déterminants », avait-il lancé lors de ses vœux pour 2025, ouvrant la voie à des référendums au cours de l’année.
Douze mois plus tard, l’idée d’un référendum n’est même plus dans l’air. La faute à « l’instabilité politique », défendent les proches d’un chef de l’État qui a pourtant pris cet engagement quelques semaines après la censure d’un gouvernement par l’Assemblée nationale.
À quelques mois d’élections municipales et sénatoriales qui devraient confirmer le déclin de son camp politique, Emmanuel Macron ne s’est cette fois même pas aventuré sur le terrain de la vitalité démocratique. Il y aurait pourtant bien des choses à dire, comme de cette décision curieuse de nommer son plus fidèle soutien à Matignon après deux défaites électorales et deux gouvernements renversés. Seul face à la caméra, le président de la République n’a pas eu à s’en justifier. Quand le devra-t-il, lui qui évite de plus en plus souvent la presse lorsqu’il se déplace ?
À l’inverse, la presse lui accorde elle aussi de moins en moins d’attention, à mesure que les débats parlementaires et la pré-campagne présidentielle accaparent les esprits. Tout cela rappelle les derniers mois du quinquennat de François Hollande, chef d’État démonétisé auquel plus grand monde ne s’intéressait. Le parallèle est allé jusqu’aux mots choisis par Emmanuel Macron pour aborder la campagne présidentielle de 2027, « la première à laquelle je ne participerai pas depuis dix ans », a-t-il dit.
« Pour autant, je serai jusqu’à la dernière seconde au travail », a-t-il promis, comme son prédécesseur le 31 décembre 2016. En esquissant un discours sur la « fraternité » et la « bienveillance », Emmanuel Macron a critiqué en creux l’extrême droite et son racisme, au crépuscule de deux quinquennats marqués par la progression historique du Rassemblement national (RN). Décidément un autre espace-temps.
Ilyes Ramdani
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