« Avec Bardot, on passe d’une société fanée, percluse de moralisme, à Mai 68 »

vendredi 2 janvier 2026.
 

Brigitte Bardot est décédée à l’âge de 91 ans. Émilie Giaime, maîtresse de conférences en histoire, explique pourquoi la superstar a incarné un modèle de « femme puissante » dans la France corsetée des Trente Glorieuses. Avant de voir son image écornée par son soutien à l’extrême droite et ses déclarations racistes.

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Une femme mythique est morte dimanche 28 décembre. Brigitte Bardot, première superstar du cinéma français, présentée comme une icône de la liberté des femmes dans la France corsetée d’avant mai 1968, s’est éteinte à l’âge de 91 ans. Révélée en 1956 dans le film Et Dieu… créa la femme, de Roger Vadim, à l’âge de 22 ans, elle déclenche une « Bardot mania » à l’échelle planétaire.

Dans une société alors profondément conservatrice, sa liberté sexuelle et amoureuse assumée, mais aussi sa volonté de mener sa carrière comme elle l’entend ont bouleversé les imaginaires et influencé toute une génération.

Brigitte Bardot, c’est également l’histoire d’une femme traquée et harcelée par les médias et les paparazzi, qui a mis fin à sa carrière en 1973 pour se consacrer à la cause des animaux. Le mythe Bardot sera toutefois écorné à partir des années 1990, lorsqu’elle se rapproche de l’extrême droite, soutient Marine Le Pen et épouse un conseiller de Jean-Marie Le Pen, président du Front national (aujourd’hui Rassemblement national). Elle multiplie les propos racistes, qui lui ont valu cinq condamnations devant la justice pour incitation à la haine raciale.

Émilie Giaime, maîtresse de conférences en histoire contemporaine et des médias à l’Institut catholique de Paris, a soutenu en 2023 une thèse intitulée « Brigitte Bardot “au procès de la femme moderne” : un événement d’opinion au tournant des années 1960 en France ». Elle revient sur l’influence de cette « femme puissante », qui a contribué à la libération des femmes sans jamais se revendiquer comme féministe.

Mediapart : Dans sa réaction au décès de Brigitte Bardot, le président Emmanuel Macron dit qu’elle était une « figure de la femme dans l’imaginaire de la nation ». Qu’en pensez-vous ?

Émilie Giaime : Elle a été cela, mais je ne suis pas d’accord avec la vision essentialisée sous-entendue par la « figure de la Femme ». Brigitte Bardot était une femme exceptionnelle, qui est entrée en résonance avec les aspirations collectives de nombreuses jeunes femmes au tournant des années 1960, dans une société française encore très corsetée.

La grande philosophe féministe Simone de Beauvoir a largement déconstruit ce qu’elle appelait le « mythe de la Femme » dans « Le deuxième sexe » en 1947. Elle a d’ailleurs publié en 1959 un article intitulé « Brigitte Bardot et le syndrome de Lolita », très élogieux sur la jeune actrice. Elle y écrivait notamment : « Au jeu de l’amour, elle est le chasseur autant que la proie. Le mâle est un objet pour elle, exactement comme elle est un objet pour lui. Et c’est précisément ce qui blesse l’orgueil masculin. » Dans ses films, mais encore plus dans sa vie, Bardot a été un gigantesque objet de désir, mais aussi, ce qui est plus rare, une femme qui a assumé son désir et vécu en conséquence. Ce qui, étant donné le contexte, n’a pas été sans mal.

Au-delà de sa beauté, comment expliquez-vous le mythe Bardot ?

Il y a en effet cette spectaculaire beauté, mais aussi sa grande photogénie et son sens de l’image. Enfant, elle a reçu une formation de danseuse classique, puis elle a été mannequin à l’adolescence, ce qui a forgé chez elle le sens de la présentation de soi. Je dirais que ce qui a fait de Bardot une star, au départ, c’est la photo et la presse magazine, davantage que le cinéma.

Paris Match enregistre des tirages record dans ses « années Bardot ». Quant au « mythe BB », il naît avec le scandale déclenché à sa sortie par « Et Dieu… créa la femme », en 1956, du fait de la franchise sexuelle du personnage de Juliette-BB. Brigitte Bardot devient une immense vedette, la première star de masse française. Elle a été le combustible de l’entrée de la France dans une nouvelle ère de modernité, à la fois capitaliste et hyper-médiatique.

Pourquoi ?

Il faut se remettre dans le contexte, celui d’une France dévastée par la guerre, une société de pénuries, encore humiliée par la collaboration, qui va se transformer, en l’espace de seulement dix ans, en une nouvelle société d’abondance, de consommation, de loisirs et d’image. Cette société est portée par une nouvelle génération, celle de Brigitte Bardot et des gens un peu plus jeunes qu’elle, qui veulent rompre avec le conservatisme de cette société qui, étrangement, ressemble encore beaucoup, dans ses normes et ses valeurs, à celle du XIXème siècle. Brigitte Bardot, c’est un prodigieux coup d’accélérateur : avec elle, on passe d’une société fanée, percluse de moralisme... à mai 1968. Elle a été le combustible de cette métamorphose de la société française, et des nouvelles aspirations des jeunes.

Quel rôle ont joué les médias dans la fabrique du mythe ?

Il a été essentiel. Il faut se souvenir qu’alors, le droit à l’image et à la vie privée n’existe pas encore dans la loi française. Le phénomène paparazzi s’invente en même temps que Brigitte Bardot, qui en a été la première cible. Elle a vécu un harcèlement inouï. Un exemple : en 1960, elle est contrainte de donner naissance à son fils chez elle, car le quartier est bouclé par les photographes. Mais malgré cela, certains ont tenté de forcer le barrage de police à l’entrée de son immeuble en se faisant passer pour des gynécologues.

On a du mal à imaginer un tel harcèlement aujourd’hui, car il y a désormais une loi qui garantit le droit à l’image, lié au respect de la vie privée, considéré comme un droit individuel inaliénable. On l’a oublié, mais il faut savoir que c’est Brigitte Bardot qui en est à l’origine. En 1967, elle a remporté un procès contre des paparazzi, pour des photos volées prises dans sa maison. La décision de justice a fait jurisprudence, ce qui a entraîné le vote de la loi, dite « loi Bardot », en juillet 1970. Mais ce harcèlement médiatique, ce voyeurisme doublé de sadisme ont bien failli la tuer – elle fait une tentative de suicide en 1960. Elle y a survécu grâce à un désir de vivre exceptionnel, et une grande force de caractère.

Brigitte Bardot a-t-elle eu une influence sur la liberté des femmes ?

Elle a été révolutionnaire à cette période là parce que la réalité sociale et politique était extrêmement oppressive pour les femmes. En 1960, par le biais des représentations, des médias, mais aussi des politiques publiques, la société exalte un idéal féminin qui est celui de la mère, de l’épouse et de la ménagère à temps complet, ce qui les met dans une dépendance sociale et économique envers leurs maris. Les femmes ne disposent ni de la contraception ni de l’avortement, qui sont pénalisés, ce qui les voue à une sexualité malheureuse.

On estime entre 250 000 et 800 000 le nombre d’avortements clandestins, pratiqués dans des circonstances traumatisantes et parfois fatales. Si l’avortement est pénalisé, le viol, lui, est rarement jugé comme un crime mais la plupart du temps comme un simple délit d’atteinte aux moeurs.

Autant dire que dans ce contexte, l’émancipation des femmes est impossible. Quant au désir féminin, il est tabou et interdit. Dans ce cadre, Brigitte Bardot brise les codes. À l’écran et plus encore à la ville, elle a une vie affective très libre, elle assume son plaisir, à l’encontre de l’idéal féminin « domestique » de sacrifice et de renoncement. Cela a été reçu par les femmes de sa génération comme un signal très fort. Et tout en récusant le féminisme, Bardot a tout de même fait acte de féminisme, par exemple en se prononçant très fermement en faveur de l’avortement avant le vote de la loi Veil, qui légalise l’IVG en 1975.

A-t-elle bousculé d’autres normes de l’époque ?

Au-delà de sa liberté amoureuse, Brigitte Bardot a incarné à cette période une figure de femme charismatique, extrêmement puissante dans l’industrie des médias et du cinéma : les films se montent sur son nom et elle empoche pour son rôle dans La Vérité, d’Henri-Georges Clouzot, ce qui passe alors, en France, pour le plus gros salaire de comédien·ne, dans un milieu ou les inégalités de genre sont très marquées.

C’est une figure centrale sur la scène publique, un véritable « événement d’opinion », comme je l’ai montré dans ma thèse. Au grand dam de son mari, Jacques Charrier, qui fait pression pour qu’elle arrête de tourner – ce qu’elle refuse avec vigueur. Elle le quitte d’ailleurs.

Mais quels que soient les hommes de sa vie, elle est toujours la « dominante » du couple : plus célèbre, plus riche, puis influente. Elle est aussi extrêmement prescriptrice, les filles s’habillent comme elle, parlent comme elle, ce dont l’écrivaine Marguerite Yourcenar se souviendra lorsqu’elle fera appel à elle pour lutter contre le commerce des fourrures, alors que les phoques sont massacrés dans les eaux canadiennes. Donc Bardot n’est pas seulement un phénomène sexuel, c’est un phénomène social et politique.


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