La crise épidémique réveille le profond malaise du monde agricole

lundi 22 décembre 2025.
 

Les agriculteurs de la Haute Garonne bloquent depuis vendredi 12 décembre une portion de l’autoroute entre Toulouse et Tarbes. La contestation du protocole d’abattage de bovins mis en place pour lutter contre la dermatose nodulaire contagieuse est la partie immergée d’un iceberg de colères et d’inquiétudes face à l’avenir.

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CarbonneCarbonne (Haute-Garonne).– Au lendemain de l’abattage de 207 vaches aux Bordes-sur-Arize (Ariège), un nouveau troupeau de bovins a été entièrement abattu samedi 13 décembre au matin à Touille (Haute-Garonne). La veille, la préfecture avait fait savoir en fin d’après-midi, par communiqué, qu’un foyer de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) avait été détecté dans le département.

Peu avant, la sortie 27 de l’autoroute A64, à Carbonne, entre Toulouse (Haute-Garonne) et Tarbes (Hautes-Pyrénées), était bloquée dans le sens Toulouse-Tarbes, par près de 200 agriculteurs. C’était déjà le point de fixation lors de la mobilisation du monde agricole en janvier 2024. Depuis, la vallée de la Garonne est aux avant-postes de la crise de la DNC. Des Pyrénées-Orientales aux Landes, tous les départements du Sud-Ouest sont en zones réglementées et vaccinales.

Samedi matin, il est 9 h 30 et quelques dizaines de paysans sont toujours là. Un feu, un point « café/croissant/chocolatine », un braséro, un sapin de Noël planté sur un coin de remorque. Et 38 tracteurs alignés en deux files pour bloquer l’autoroute, également barrée par un mur de balles de paille sur lequel a été tendue une bâche noire qui donne le ton : « Ici continue le pays de la résistance agricole », peut-on y lire.

Le terme « continuité » est certainement le plus juste pour décrire ce qui se passe à Carbonne samedi matin. Bien sûr, l’étincelle de la mobilisation a été le protocole d’abattage mis en place par l’État pour contrer le développement de la DNC dans les élevages. Ici, la stratégie adoptée en haut lieu exaspère et révolte. « Aujourd’hui, si on détecte un cas de DNC, on abat toutes les bêtes en contact au motif que c’est une maladie très contagieuse », déplore Bertrand Loup, éleveur d’une cinquantaine de vaches limousines.

Et de poursuivre : « Ça aurait pu être efficace au tout début, en juin, quand ce n’était que sur une commune, mais là, la maladie avance plus vite que le protocole. » Bertrand Loup, lui, prône une vaccination massive, « plus aucun transit de bêtes le temps que le vaccin fasse son effet » et « uniquement du cas par cas pour l’abattage ». « On abat des bêtes qui ne sont pas malades et qui sont comestibles », enrage aussi Guillaume, 47 ans, qui élève 230 brebis, une vingtaine de vaches Aubrac, une dizaine de chèvres et une trentaine de porcs.

Colère contre les autorités

L’éleveur estime que l’« on peut les soigner, on a les vaccins, il faut les sortir comme on l’a fait pour la maladie hémorragique épizootique [MHE touchant bovins, cervidés et ovins – ndlr] et la fièvre catarrhale ovine, c’est tout ». Théoriquement, la DNC ne touche que les bovins, mais comme nombre de ses collègues, Guillaume considère que les autorités ne maîtrisent pas le sujet. « Ils disent que c’est un moucheron qui transmet, mais qu’en sait-on ? C’est comme le covid ou la grippe pour nous... D’où ça arrive ? », questionne-t-il.

Cédric Baron, 46 ans, est céréalier et éleveur de 60 vaches limousines, « 60 mères, ça fait 120, 130 bêtes à peu près », précise-t-il. « Quand on voit un cas, il faut l’euthanasier bien sûr, mais de là à abattre tout le troupeau, souffle-t-il. Il faut mettre l’élevage en quarantaine. On va pas décimer tout le cheptel français ! L’État n’a pas été assez réactif dans ce dossier, les vaccins ont trop tardé. »

C’est l’hiver, les troupeaux sont dans les étables. Les éleveurs, baissant un peu la voix comme si une malédiction flottait, avouent en être réduits à espérer que leurs bêtes ne seront pas touchées. Car si tous s’accordent à dire que le niveau d’indemnités est correct, « l’argent ne fait pas tout », résume Bertrand.

« C’est correctement payé, ça peut permettre de reconstituer le troupeau. Mais à chaque fois c’est un drame familial », note-t-il. « L’estimation d’une vache, ça peut aller du simple au triple, voire plus, et puis il y a la génétique, tout ce qui a été fait avant, qui est perdu », ajoute Cédric, qui lâche : « J’avoue que si ça m’arrive, je me poserai la question de savoir si je n’arrête pas l’élevage. »

En réalité, derrière le sujet de la DNC, c’est tout le malaise du monde agricole qui resurgit depuis la violente répression qui s’est abattue vendredi 12 décembre aux Bordes-sur-Arize, où des agriculteurs venus de tous les syndicats, mêlés à des militant·es, se sont opposés au premier abattage.

Sur son smartphone, Cédric fait défiler les revendications du mouvement des Ultras de l’A64 dont il est membre. À la demande d’une solution alternative à l’abattage massif en cas d’infection, s’ajoutent six autres points : moratoire sur les zones vulnérables ; suppression ou réévaluation de la taxe sur les engrais ; facilitation pour construire des retenues d’eau ; rejet définitif de l’accord avec le Mercosur ; réévaluation du prix d’intervention de l’État sur les céréales ; et réévaluation du mode de calcul de l’assurance récolte. « On en demande sept pour en avoir trois ou quatre », grince l’éleveur, ajoutant que le maintien du blocage de l’autoroute va se décider au jour le jour.

Depuis les élections de l’an dernier, les Ultras de l’A64 sont la formation majoritaire à la chambre d’agriculture de la Haute-Garonne dont Bertrand Loup est le premier vice-président. Indépendants des trois principaux syndicats du monde agricole (Confédération paysanne, FNSEA et Coordination rurale), dont ils se défient, ils étaient apparus dans le paysage au moment de la mobilisation de l’hiver 2024.

De nouvelles mobilisations annoncées

Rural, un film d’Édouard Bergeon consacré à leur figure emblématique, le solide Jérôme Bayle adoré des médias, et à travers lui à ce mouvement, sera sur les écrans en mars 2026. François Purseigle, chercheur qui prendra la tête de l’institut national polytechnique de Toulouse en janvier prochain, a participé à l’écriture du film. Présent samedi matin sur le blocage de l’autoroute, il analyse les spécificités d’un territoire qui, selon lui, expliquent l’émergence de ce mouvement singulier.

« Le long de la Garonne, en Nouvelle-Aquitaine et Occitanie, on est sur une agriculture qui n’est pas “sexy”, pas “alter”, pas de grandes exploitations non plus, dit-il. Les Ultras de l’A64 proposent une forme de résistance existentielle. Ils captent tous les agriculteurs qui ne se retrouvent ni dans les méthodes violentes de la Coordination rurale, ni dans le projet de transformation global de la Confédération paysanne, ni dans celui, entrepreneurial, de la FNSEA. »

Dans une aire où beaucoup d’éleveurs ont des « trésoreries exsangues » et travaillent avec des « races à faible effectif », explique le chercheur, ceux qui ont « remonté des troupeaux, relancé des races locales, investi sur la génétique » voient ces efforts très mal, voire pas du tout payés dans un contexte de crise agricole. Un sentiment d’injustice dont les mesures d’abattage actuellement mises en œuvre constituent une forme d’acmé cruelle.

Accoudée à une balle de paille, Mathilde, 35 ans, se fond parfaitement dans le paysage de ce blocage matinal. Elle a monté sa petite boîte de communication à Montesquieu-Volvestre, une zone très rurale dans le piémont pyrénéen, où elle a grandi. « Je suis entourée d’agriculteurs. L’élevage, c’est un travail quotidien : aimer ses bêtes, les choyer, faire vivre des valeurs transmises. C’est souvent un choix qui vient dans la continuité de quelque chose », raconte-t-elle.

« Aujourd’hui, je suis là en soutien de gens qui se sont souvent saignés, ont eu de plus en plus de normes et de contraintes à respecter, de plus en plus d’investissements à faire. Et qui au final voient leur troupeau se faire buter pendant qu’on importe de la viande de l’étranger, lâche encore Mathilde, tout en colère froide. Le médical, le social, l’éducatif... avec l’agriculture, ce sont des choses essentielles, sans ça on ne pourra pas tisser l’avenir. Si on veut aller mieux, il faut bien bouffer et un système de santé où on est bien pris en charge. C’est tout. Moi je ne suis pas encore maman, mais je ne suis pas OK pour laisser un monde comme ça aux suivants. »

Des « suivants » qui ne restent pas les bras croisés. Vendredi 12 décembre au matin, à Auzeville, dans le sud de Toulouse, des centaines d’étudiant·es et d’enseignant·es ont bloqué leur lycée agricole pour manifester leur opposition aux abattages massifs. Le lendemain, des manifestations ont aussi eu lieu à Albi et Castres (Tarn). Et d’autres mobilisations sont annoncées en début de semaine prochaine.

Emmanuel Riondé


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