Brigitte Macron et les « sales connes » : l’antiféminisme à l’Élysée

dimanche 21 décembre 2025.
 

Une vidéo montre l’épouse du président de la République qualifier les militantes féministes qui ont interrompu le spectacle du comédien Ary Abittan de « sales connes ». Devant la polémique, l’Élysée a fini par assumer. Le mépris pour la lutte contre les violences sexuelles est total.

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De « sales connes ». La formule a immédiatement fait le tour de la toile. Et l’indignation suscitée est à la mesure du crachat exprimé.

Une vidéo, tournée dimanche 7 décembre dans les coulisses du théâtre des Folies Bergère, à Paris, montre Brigitte Macron apporter un soutien clair au comédien Ary Abittan, ciblé samedi par des militantes féministes. L’épouse du chef de l’État, venue voir la représentation parisienne avec sa fille Tiphaine Auzière, veut le rassurer avant son entrée sur scène.

« Ça va, t’es comment ? », demande Brigitte Macron à l’humoriste. « J’ai peur », lui répond-il. « S’il y a des sales connes, on va les foutre dehors », poursuit la première dame, en ajoutant : « Surtout des bandits masqués. »

La veille, quatre militantes du collectif #NousToutes, portant des masques à l’effigie de l’artiste, avec la mention « violeur », avaient perturbé le spectacle, scandant « Abittan violeur ! ».Le slogan faisait référence à la procédure qui a visé l’acteur en 2021, accusé de viol par une femme de 21 ans.

La jeune femme l’accuse notamment de lui avoir imposé une sodomie lors d’une soirée chez lui à Paris, alors que les deux se fréquentaient depuis plusieurs semaines. Plusieurs hématomes et plaies avaient été constatées dès le lendemain par les unités médico-judiciaires (UMJ), selon nos informations.

D’abord mis en examen pour viol, Ary Abittan – qui conteste les accusations – avait finalement été placé sous le statut intermédiaire de témoin assisté en 2023. L’instruction avait abouti à un non-lieu en 2024, confirmé en appel en janvier 2025. De retour sur scène depuis le printemps, l’acteur voit ses spectacles perturbés par des rassemblements féministes.

Officiellement, l’Élysée et Brigitte Macron assument totalement les propos tenus. Interrogé par l’AFP, l’entourage de l’épouse d’Emmanuel Macron a justifié « une critique de la méthode radicale employée par ceux qui ont perturbé, masqués, le spectacle d’Ary Abittan samedi soir pour empêcher que l’artiste se produise sur scène ».

« La seule intention de Mme Macron était de rassurer un artiste qui, dans sa loge, avant de monter sur scène, vient de lui dire “j’ai peur” car son spectacle a été perturbé la veille. En aucun cas elle ne s’attaque à une cause. Elle réprouve en revanche les méthodes radicales déployées pour empêcher un artiste de se produire sur scène, comme ce fut le cas samedi soir », a également indiqué à Mediapart l’entourage de Brigitte Macron.

Pourtant, la vidéo a rapidement été supprimée sur le site de Public. Autocensure du magazine people ou censure à la demande de l’Élysée ou du cabinet de Brigitte Macron ? Contactés par Mediapart, le directeur de publication et le rédacteur en chef de Public n’ont pas donné suite. Sollicité, l’Élysée n’a pas fait de commentaire.

L’entourage de Brigitte Macron assure à Mediapart qu’« aucune demande de suppression de vidéo n’a été faite par la présidence de la République, directement ou indirectement, auprès du média qui l’a publiée ».

Selon nos informations, c’est l’agence Bestimage de Mimi Marchand, une amie de Brigitte Macron, qui est à l’origine de la diffusion des images. La « reine de la presse people », qui a ces dernières années à la fois œuvré pour la communication du couple présidentiel et assuré celle d’Ary Abittan, a obtenu l’exclusivité des coulisses du spectacle de l’humoriste.

Mais la vidéo de l’épouse d’Emmanuel Macron a fuité par erreur : l’agence a envoyé à Public un lot d’images, dans lequel se trouvaient celles de Brigitte Macron, sans prêter attention aux propos tenus. Mimi Marchand a-t-elle ensuite demandé à Public de supprimer les images ? Contactée par Mediapart, la patronne de Bestimage a simplement répondu qu’elle n’était « pas au courant » car elle « ne travaill[ait] pas jusqu’à la fin de semaine ».

La grande cause du quinquennat piétinée

Au-delà de ce couac rocambolesque, cette séquence raconte combien l’Élysée ne cesse de piétiner le combat contre les inégalités femmes-hommes et les violences sexuelles, pourtant érigé en grande cause des deux quinquennats macronistes.

Pour le collectif #NousToutes, les propos de l’épouse du chef de l’État sont « un crachat de plus sur les victimes et les associations féministes ». « Les mots utilisés en disent long sur sa vision des choses, le message politique est extrêmement choquant », a réagi auprès de l’AFP une militante de #NousToutes Paris Nord ayant participé à l’action.

Depuis le mouvement #MeToo, Emmanuel Macron lui-même use de la même sémantique pour dénoncer les dérives de la libération de la parole : la « société de la délation » (2017) ; la « République du soupçon » (2018) ; la « société de l’inquisition » (2021).

Face à la mise en cause de trois de ses ministres dans des affaires de viol (Nicolas Hulot, Gérald Darmanin, Damien Abad – les deux premiers dossiers ont été classés), le président de la République a toujours adopté la même ligne : maintenir les ministres en place (Gérald Darmanin avait même été promu ministre de l’intérieur deux ans après), renvoyer les interpellations des mouvements féministes à des paroles minoritaires d’un supposé « tribunal médiatique » ou d’un « jugement de rue », et fixer pour seule boussole la justice pénale.

Mais tout en renvoyant vers la justice, le chef de l’État n’a, à chaque fois, pas pu s’empêcher de soutenir publiquement ses ministres. Il a décrit Gérald Darmanin comme « un responsable politique qui est intelligent, engagé, qui a aussi été blessé par ces attaques », et a expliqué avoir eu avec lui une discussion « d’homme à homme », « sur la réalité de ces faits et leur suite ».

Il a dépeint Nicolas Hulot comme « un homme manifestement blessé », qui « a nié avec beaucoup de force » les accusations dans leur échange, en disant « que tout cela n’existait pas ». Enfin, Emmanuel Macron a réaffirmé sa confiance en Damien Abad lors de la révélation de l’affaire par Mediapart, souhaitant « qu’il puisse mener à bien son travail » de ministre malgré l’enquête ouverte pour tentative de viol.

En 2023, Emmanuel Macron est à nouveau sorti de sa neutralité au moment de l’affaire Depardieu. Malgré quatorze témoignages accusant l’acteur de violences sexuelles et des images accablantes le montrant tenir des propos sexuels obscènes, le chef de l’État a estimé que Gérard Depardieu rendait « fière la France », et a dénoncé une « chasse à l’homme » et un « ordre moral ». Quant aux témoignages des plaignantes, ils sont balayés d’une phrase : « Peut-être qu’il y a des victimes, et je les respecte ô combien et je veux qu’elles puissent défendre leurs droits, mais il y a aussi une présomption d’innocence qui existe. »

La réalité du traitement judiciaire des violences sexuelles balayée

Les propos de Brigitte Macron s’inscrivent dans cette lignée. Leur vulgarité ajoute à la violence de la scène, signe d’un palais présidentiel en roue libre, marqué par un mépris pour le mouvement féministe, sa radicalité et sa jeunesse. Ils disent aussi l’entre-soi dans lequel évolue le couple élyséen de longue date.

Cette déconnexion s’est manifestée à plusieurs occasions dans la bouche d’Emmanuel Macron, ministre de l’économie puis président de la République : les employées de l’abattoir Gad sont « pour beaucoup illettrées » (2014) ; « La meilleure façon de se payer un costume, c’est de travailler » (2016) ; « Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien » (2017) ; « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » (2017) ; « Je traverse la rue, je vous en trouve [du travail] », adressé à un chômeur (2018) ; « Jojo avec un gilet jaune » (2019).

En apportant un soutien sans nuance à Ary Abittan, Brigitte Macron oublie aussi qu’une décision judiciaire n’empêche pas la parole. La vérité judiciaire ne doit pas faire obstacle au droit des citoyen·nes – en l’occurence ici de militantes féministes – d’exprimer leur point de vue sur une affaire d’intérêt public.

C’est ce qu’a exprimé la secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, questionnée sur France Info mardi 9 décembre : « Il y a une décision de justice. Après, qu’il y ait des manifestantes qui souhaitent exprimer leur désaccord, dont acte. Mais que la femme du président de la République se permette ce type de propos, je trouve que c’est absolument déplacé et grossier », a-t-elle déclaré, rappelant le « rôle vis-à-vis de la nation » que joue Brigitte Macron.

L’épouse du chef de l’État ne prend pas non plus en compte la réalité du traitement judiciaire des dossiers de violences sexuelles. En France, l’écrasante majorité des plaintes sont classées sans suite : entre 73 % (selon les chiffres officiels du ministère de la justice publiés en 2018) et 86 % (selon une étude de l’Institut des politiques publiques menée sur la période 2012-2021). Deux tiers de ces classements sont motivés par le fait que l’infraction serait « insuffisamment caractérisée » – c’est-à-dire souvent faute de preuves.

Ce taux élevé n’est pas propre aux violences sexuelles – il s’élève à 85 % pour les autres infractions d’atteinte à la personne. Mais, à la différence des autres atteintes, l’auteur est, lui, identifié dans neuf cas sur dix.

Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Marine Turchi


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