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Pour comprendre la situation actuelle (en Allemagne et en Autriche), il faut se pencher sur l’histoire qui l’a façonnée et sur son contexte international.
Le capitalisme moderne, qui s’est développé jusqu’à devenir une économie mondiale grâce à la colonisation des sociétés non européennes par l’Europe, est le fruit des histoires nationales. Ce n’est qu’en remontant de la situation actuelle à ce qui l’a façonnée et en comparant les développements et les risques actuels à ceux que l’on a connus dans le passé, dans notre propre pays ou dans d’autres, que nous pouvons éclairer « l’obscurité du présent » (Ernst Bloch) et sortir de l’emprise des conditions existantes. Revenons donc sur la République de Weimar, sur 1945 – l’année de l’effacement des traces et de la perte de mémoire –, puis tournons notre regard vers le présent.
1. En Allemagne, au cours de l’année de crise 1923, avec le « soulèvement de Hambourg » du KPD et le putsch de Hitler, des alternatives au « compromis » entre les classes de la « République de Weimar » se dessinaient déjà. Neuf ans plus tard, le NSDAP, soutenu par ses milices paramilitaires (SA et SS), remportait 13,7 millions de voix (37 %) lors des dernières élections « libres ». Un « front unique » entre le SPD et le KPD (qui se considéraient réciproquement comme leur « ennemi principal ») n’a pas vu le jour. Les syndicats se conformèrent à l’évolution vers la droite. Fin mars 1933, le KPD était déjà interdit. Alors que tous les partis bourgeois approuvèrent la « loi de validation des pleins pouvoirs » qui scella la fin de la première République allemande, les députés du SPD, privés de leur soutien hors parlement, votèrent courageusement une nouvelle fois contre. Après la « victoire » sans combat du parti hitlérien, allié au DNVP, toutes les organisations ouvrières furent interdites et tout ce que la culture de la République de Weimar comportait d’émancipateur fut rapidement liquidé. Hitler s’était assuré à temps du soutien de l’armée, la « Reichswehr », des grands propriétaires terriens et des grands industriels pour mener sa politique intérieure répressive et sa politique étrangère expansionniste. Le système de pillage et de terreur qu’il avait mis en place fit ses preuves : la majorité de la population, mobilisée et endoctrinée en permanence, resta loyale au régime (« dictature du consentement ») jusqu’à ce que les troupes alliées occupent le pays et se le partagent
2. Les sociologues socialistes tels que Theodor Geiger, Wilhelm Reich, Erich Fromm, Siegfried Kracauer et Theodor W. Adorno avaient tiré la sonnette d’alarme face au succès rencontré par le mouvement fasciste. Après la « prise du pouvoir » sans combat, ils durent, comme des centaines de milliers d’autres, quitter l’Allemagne. Forts de ce que leurs travaux leur avaient appris sur les affinités des « classes intermédiaires » avec le fascisme et sur la passivité des travailleurs salariés (qui, contrairement à leur réaction au « putsch de Kapp » en 1920, n’ont pas réagi par une grève massive à la nomination d’Hitler au poste de chancelier du Reich en 1933) ont motivé ces sociologues et psychologues du social à étudier les interactions entre la situation sociale, l’orientation politique et le comportement politique des différentes classes et couches sociales. Si l’on voulait savoir si (et dans quelle mesure) certains groupes de la population approuvaient ou rejetaient leurs conditions de vie – et dans quelles circonstances ils seraient prêts à s’engager politiquement –, il ne suffisait manifestement pas de leur poser la question ou de leur associer des programmes politiques « adaptés » à certaines situations sociales. La perception des conditions sociales et des institutions, l’adoption de représentations de l’histoire et de la société, la compréhension des doctrines et des partis politiques, ainsi que l’articulation (et la légitimation) de ses propres intérêts dépendent tous dans une large mesure des états d’esprit et mentalités caractéristiques des classes et couches sociales. [1] Les mentalités sont des schémas d’interprétation des relations sociales ancrés dans les structures de la personnalité, partagés par les membres d’une même classe et qui fondent l’identité. Elles constituent le cadre des « préjugés sociaux », ces substituts de l’expérience et du jugement qui permettent de réduire la complexité. Dans les années 1940, les sociologues réfugiés aux États-Unis autour de Max Horkheimer se sont donné pour mission d’étudier empiriquement l’expression (variable) et la transmission intergénérationnelle de ces « syndromes d’attitudes » encadrés par des mentalités. [2] Ils ont finalement pu décrire avec précision tant le type de personnalité « autoritaire » (fascisante) que son contraire, le type de personnalité relativement « sans préjugés » (pro-démocratique). L’hypothèse simpliste selon laquelle la situation sociale façonne le caractère social s’est toutefois révélée inexacte. Il s’est avéré que les électeurs et partisans potentiels des partis fascistes se trouvent dans toutes les classes et couches sociales et parmi les sympathisants de toutes les tendances politiques. C’est précisément pour cette raison que le type autoritaire est facilement méconnu comme « normal » (et donc discret). Ses caractéristiques sont les suivantes : rôle des stéréotypes dans la formation du jugement (classification ou catégorisation compulsive des personnes) ; conformisme (adaptation automatique aux modes, aux règles linguistiques et aux doctrines actuelles) ; indifférence, associée à l’ignorance, envers les problèmes sociétaux (qui ne sont pas reconnus comme tels) ; et enfin, personnalisation de situations impersonnelles, tendance à la superstition et à reprendre à son compte les rumeurs conspirationnistes.
3. Les éléments suivants sont déterminants pour déterminer le « climat culturel » (pour reprendre les termes de Freud : le « malaise dans la civilisation » actuel [3]) qui règne dans les oasis de prospérité telles que la RFA (ou l’Autriche), caractérisées aujourd’hui par une inégalité extrême des conditions de vie : la peur de la guerre, de la crise économique et climatique ; le discrédit de toutes les tentatives précédentes visant à remplacer le mode de production capitaliste par des réformes, des soulèvements et des révolutions ; le souvenir refoulé des massacres monstrueux qui remontent à des années ou des décennies, qui sont restés incompris et impunis et qui peuvent donc se reproduire ; la prise de conscience naissante que la répartition inégale de la richesse sociale au niveau national et international – c’est-à-dire la coexistence d’un luxe extrême et d’une misère flagrante – est intenable ; le constat que même dans les démocraties parlementaires, la majorité de la population dépend des décisions d’une minorité, d’une élite économique et politique (au sens de C. W. Mills [4]), et qu’elle n’est donc pas le sujet de la « politique », mais son objet. La crainte d’une redistribution de la richesse mondiale et de la perte de leur statut relativement privilégié pousse actuellement des millions d’habitant.e.s des rares « oasis » de prospérité vers des démagogues qui leur promettent un « nettoyage ethnique » à l’intérieur et la défense de leurs États-nations (sorte de « communautés fermées ») contre les réfugié.e.s des déserts mondiaux du « Sud global ».
4. Dans tous les États qualifiés de « démocratiques » – dont le nombre ne cesse de diminuer dans le monde –, les structures « démocratiques » ne sont qu’un îlot au milieu de conditions socio-économiques et de vie pré-démocratiques, un îlot qui risque à tout moment d’être englouti par la mer pré-démocratique d’où il a émergé, c’est-à-dire de se transformer en un régime plus ou moins « autoritaire ». Sur la pente glissante qui y mène, les partis et les gouvernements, qui ne font que gérer la pénurie et les inégalités, de même que le substrat fasciste en fermentation, présentent le statu quo (dont ils vivent eux-mêmes) comme « dépourvu d’alternative ». En réalité, le succès des démagogues et des partis dits « populistes » et la fascination exercée par les sectes fascistes, « évangéliques » ou « islamistes » reposent sur le fait que le développement des sociétés les plus avancées aboutit de plus en plus à une « unidimensionnalité » (Herbert Marcuse [5]). Lorsque des alternatives plausibles au statu quo et à l’évolution qu’il détermine ne peuvent plus être envisagées, et encore moins introduites dans le débat public et les campagnes électorales, des démagogues sans scrupules comblent le vide avec des pseudo-explications globales et des promesses de salut fantaisistes et porteuses de violence.
5. Vers la fin de la guerre, en 1945, il est devenu évident que la ligne de front entre les troupes soviétiques d’un côté et les troupes américaines, britanniques et françaises de l’autre allait devenir une frontière entre une économie planifiée bureaucratique et une société capitaliste de reconstruction financée par le crédit. La dénazification et la « rééducation » lancée après la guerre en Allemagne de l’Ouest par les puissances occupantes occidentales était une tentative timide de rééduquer démocratiquement la population de leur « zone » respective, sans pour autant restreindre la constitution prédémocratique de l’économie (c’est-à-dire le pouvoir privé sur les moyens de production sociaux). [6] Le modèle d’une économie planifiée bureaucratique a été imposé à la zone soviétique. Dans les deux cas (sous le signe de la « guerre froide »), l’opposition interne a été réprouvée, tandis que la mentalité « autoritaire » entraînée depuis des générations a été mise à profit pour une reconstruction sans discernement. La majorité de la population, qui sous la domination nazie avait été transformée en une communauté de voleurs et de meurtriers, s’est réfugiée, après que le projet de conquête d’une Allemagne des seigneurs entre l’Atlantique et l’Oural se soit révélé illusoire en raison du cours pris par la guerre, dans un refus collectif de voir la réalité en face de l’époque du « Troisième Reich ». Elle a nié non seulement les crimes de masse commis par le régime avant et pendant la Seconde Guerre mondiale déclenchée par Hitler et ses paladins, mais aussi l’adhésion enthousiaste et la participation active de la majorité de la population à la mise en œuvre de la politique intérieure et étrangère fasciste. En 1945, dans la prétendue « heure zéro », douze années d’histoires personnelles ont également été dévalorisées, réécrites ou « annulées ». [7] La préhistoire de ce véritable tour de force germanique est incontestablement à trouver dans les discours nationalistes « résolus » sur la « responsabilité de la « première guerre mondiale » et la « légende du coup de poignard dans le dos », le silence sur les vies qu’elle a coûtée et sur les victimes de la contre-révolution et de la justice de classe pendant la République de Weimar. Mais le changement de régime « traumatisant » de 1945 a déclenché un « trouble de la mémoire » beaucoup plus profond, à savoir non seulement une révision, mais aussi une tentative d’effacement de la mémoire individuelle et collective. [8] Bien sûr, de telles tentatives d’effacement sont finalement vouées à l’échec. [em] Selon la théorie freudienne, dans le cas du refoulement (motivé par l’angoisse), les « représentations de chose » sont séparées des « représentations de mot » qui leur sont associées (et par lesquelles elles pourraient accéder à la conscience). L’« investissement » énergético-affectif d’une représentation interdite est soit utilisé pour des « contre-charges soit déplacé vers des représentations d’objet moins risquées. Cependant, la « poussée » du refoulé, et la menace de l’échec de son excommunication, exigent avec le temps des opérations de contre-investissement de plus en plus coûteuses. Ainsi, le refoulement, mouvement de fuite au service de la survie, finit par rendre les individus et les collectifs incapables de vivre.Mais dans un premier temps, la tentative d’échapper à sa propre histoire terrifiante en l’ignorant est intégrée à l’arsenal des « héritages émotionnels » [9] et transmise aux générations suivantes, de sorte que « la tradition » de cette génération, comme celle de toutes les autres « générations mortes », pèse « comme un cauchemar sur le cerveau des vivants » (Marx [10]).
5. Les dirigeants et idéologues nazis étaient non seulement fanatiquement déterminés à confirmer par leurs crimes la folie de la supériorité de leur propre « race » en exterminant plusieurs millions de personnes – qu’ils déclaraient « inférieures » et dont ils revendiquaient l’espace vital pour « leurs semblables » –, mais ils étaient également soucieux d’effacer les traces de leurs crimes de masse (et avec elles le souvenir de leurs crimes). Tant le programme d’« euthanasie » (l’assassinat d’environ 70 000 personnes handicapées et malades) depuis l’automne 1939, appelé « Aktion T4 », que le projet suivant d’extermination des Juifs européens ont été déclarés « affaire secrète du Reich ». La tristement célèbre « conférence de Wannsee », qui avait pour but d’organiser la « solution finale de la question juive » ( désignée depuis 1979 sous le nom d’« Holocauste »), eut lieu en janvier 1942, six mois après l’invasion de l’Union soviétique par la Wehrmacht nazie, qui s’accompagna d’éxécutions ede gazages massifs de Juifs, de commissaires du peuple, de partisans et de prisonniers de guerre. Au même moment débutait également la planification de l’« opération spéciale 1005 » des SS, dont la mission (sous la direction de Paul Blobel, organisateur du massacre de Babi Yar) était d’exhumer et d’incinérer, entre 1942 et 1944, plusieurs centaines de milliers de cadavres dans les fosses communes des lieux d’exécution et des camps d’extermination (principalement en Ukraine et en Pologne). [11] Au printemps 1945, la population, qui avait longtemps espéré la « victoire finale », fit de même : dans des millions de foyers, la littérature nazie et les drapeaux à croix gammée, les documents personnels et les disques de propagande, les albums photos et les films, les uniformes et les portraits d’Hitler furent brûlés, les médailles et les insignes du parti furent enterrés (ou cousus dans des têtes de poupées). Il ne restait pratiquement plus de survivants juifs dans les villes et les campagnes, mais parmi les huit millions et demi de membres du parti, aucun ne voulait en être responsable ou avoir eu connaissance de leur sort. Lorsque les premiers chars et les premières jeeps des Alliés ont parcouru les rues, plus personne n’a levé le bras pour faire le salut hitlérien, comme cela avait été le cas pendant les douze années précédentes...
6. Cette fuite collective dans l’oubli a entraîné une perte de réalité, et même le mouvement de protestation anti-autoritaire de la jeunesse de 1968 n’a pas réussi à corriger durablement le rapport perturbé de la majorité avec le passé allemand. Une fois que des mécanismes de défense tels que le « déni chargé d’angoisse« sont devenus habituels, ils survivent à de nombreux changements de génération et de régime, non seulement aux « ondes courtes », mais aussi aux « ondes longues » de la conjoncture. Par la suite, un grand nombre de personnes ont soigneusement évité tout ce qui pouvait rappeler les douze années « sombres » ; et ce phénomène s’accentue depuis que, non seulement les historiens du passé (qui le déterrent), mais aussi ceux qui le répètent, réapparaissent, les idéologues völkisch et les assasins qui le mettent en scène (comme les trois membres du « nationalsozialistischer Untergrund » (mouvement clandestin national-socialiste) qui ont assassiné des « Alis » il y a vingt ans, ou Balliet, l’auteur des attentats contre une synagogue et un kebab à Halle en 2019). Cette pratique de l’oubli limite non seulement la compréhension du monde et de la société, mais ruine également la capacité de réaction affective : celle-ci devient disproportionnée ou fait même complètement défaut. Ainsi, les affects restent silencieux face au danger que représentent les centrales nucléaires et les armes atomiques [12], mais s’agitent lorsqu’il s’agit des vaccins contre la Covid. Les attentats isolés perpétrés par des fascistes (à Halle ou à Hanau...) sont toujours qualifiés d’« inconcevables », isolés de cette manière et rapidement oubliés ; le fait qu’ils forment une longue série, indiquant ainsi une « tendance », échappe à la perception. [13]
Les naïfs et les innocents oublieux du théâtre contemporain sont incapables de reconnaître, sur la scène politique, ceux qui feignent d’oublier autrement, ceux qui leur rejouent de manière compulsive "la peur et la misère du Troisième Reich » (et les invitent à participer à une nouvelle danse macabre), pour ce qu’ils sont vraiment : des revenants, des réincarnations des propagandistes et des nervis d’il y a cent ans. Parmi ces revenants qui ne savent pas ce qu’ils font, on trouve également les quelque 20 % de jeunes électeurs qui ont récemment imité le comportement de leurs arrière-grands-parents à la fin de la première République. À l’époque, ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient en votant pour le NSDAP, dans l’espoir qu’Hitler leur montre une porte de sortie du labyrinthe de la crise ; mais cette porte les a menés tout droit à Auschwitz et Stalingrad.
6. En 1945, l’Allemagne occupée a connu une vaste déréalisation [14] de la réalité du « Troisième Reich », incluant douze années de la vie de chacun.e. Personne ne voulait avoir participé aux atrocités commises à la suite du « soulèvement national » de 1933, et soudain, il n’y avait plus de Nazis. Depuis lors, ils apparaissent sous un masque, celui de « non-Nazis »... Et ainsi, la majorité silencieuse et son État ont été jusqu’à présent incapables de les combattre. Cela a toujours été le cas en ce qui concerne les tentatives réitérées de créer des organisations héritières du nazisme, et cela a aussi été le cas dans les années 90, où les Allemands de l’Ouest et de l’Est, désormais réunis, ont certes appris à se tolérer mutuellement, mais ont reporté leur haine sur les « autres », les réfugiés et les migrants, avec plus de cent meurtres impunis à la clé. Même lorsque la « cellule de Zwickau » du « Nationalsozialistischer Untergrund » (Mouvement clandestin national-socialiste) a rejoué, entre 2000 et 2006, à l’intention de la police et de l’opinion publique un spectacle digne du quotidien nazi avec sa série de meurtres commis contre des « Alis », , la police et la population ont repoussé aussi longtemps que possible de reconnaître dans cette représentation publique l’horreur quotidienne des années Hitler. [15]
7. Et c’est ainsi qu’en 2025, nous sommes confrontés en Allemagne à une véritable organisation fasciste qui compte 70 000 membres et recueille plus d’un cinquième des suffrages. Une décennie après sa création, elle est devenue le deuxième parti le plus important, bien que ses objectifs déclarés comprennent l’abolition du système parlementaire et la« réhomogénéisation » de la population à l’aide de déportations massives.
Pour masquer ce qu’elle est vraiment, cette « extrême droite », a depuis longtemps repris à son compte les revendications d’unea « gauche » placée sur la défensive, c’est-à-dire contre (sans plus de précisions) les « élites », contre les partis établis et pour la démocratie directe. Pour ajouter à la confusion, ils reportent leur antisémitisme sur les musulmans et se présentent comme les véritables amis d’Israël (et de ses gouvernements). Tout comme Hitler a autrefois pactisé avec Staline et que la gauche fidèle au Kremlin a ensuite rendu hommage à Staline, la droite actuelle flirte avec les staliniens du Kremlin. La démocratie soi-disant « capable de se défendre » fait preuve d’une forme de tolérance à l’égard de l’AfD, finance le parti nazi comme tous les autres et n’ose pas l’interdire. Au lieu de lutter contre l’incendie, le parti majoritaire allemand CDU/CSU se présente comme un « pare-feu » et se prépare discrètement, dans un souci de « realpolitik », c’est-à-dire dans le but de conserver le « pouvoir », à de futures coalitions avec elle.
7. En Allemagne, le scénario de la montée d’un parti fasciste – avec le soutien des capitalistes financiers et industriels et l’appui de l’armée – comme celui de la montée en puissance de son régime de terreur devraient être bien connus ; mais on s’efforce de les oublier. Les parties intéressées s’opposent fermement à ce que l’on tire les leçons de cette histoire funeste pour le présent. Mais c’est précisément ce que font les fascistes, bien sûr à leur manière. Ils savent que leur heure viendra lorsque les instances et les défenseurs de la démocratie parlementaire échoueront à surmonter la crise. Et comme les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates ont pour mission de gérer les crises, mais pas d’en combattre les causes (ce qui ne serait possible qu’à l’aide de réformes anticapitalistes), les fascistes se présentent comme des gestionnaires de crise qui veulent remplacer le régime parlementaire par un régime autoritaire et promettent sécurité et prospérité aux Allemands qui resteront (et qui seront d’origine ethnique irréprochable) après l’expulsion de plusieurs millions d’« étrangers ».
8. 9. Les comparaisons historiques permettent de tirer des leçons de situations passées dans lesquelles des crises ont dégénéré en catastrophes ou, plus rarement, dans lesquelles les femmes et les hommes qui vivaient, pensaient et souffraient alors ont trouvé à temps une issue. De telles comparaisons font également apparaître les différences qui sont importantes pour comprendre la situation actuelle et pour agir en conséquence. Avant 1933, les millions de voix obtenues par les partis ouvriers d’orientation socialiste étaient considérées comme les garantes de la démocratie parlementaire que leurs membres et sympathisants avaient conquise de haute lutte. Malheureusement, en 1933, cela s’est avéré être une erreur d’appréciation. La social-démocratie pro-capitaliste et les syndicats d’aujourd’hui ne sont guère préparés à sauver la démocratie représentative. Ils n’ont pas dans leur programme la défense offensive de celle-ci, et donc son étayage par une démocratisation de l’économie. Ainsi, la minorité politiquement consciente, qui sait ce que signifie le fascisme et qui en serait la première victime, se trouve confrontée à la tâche de sensibiliser une partie de la majorité, généralement conformiste et apathique, au danger fasciste. Alors que la « révolte des honnêtes gens » proclamée il y a un quart de siècle par Gerhard Schröder est depuis longtemps oubliée, les manifestations urbaines spontanées de masse « contre la droite » qui ont eu lieu en janvier et février de cette année en République fédérale et en Autriche ont montré qui serait prêt et capable, en cas d’urgence, de faire face au danger fasciste et de défendre la forme de vie démocratique. Il s’agissait du plus grand mouvement spontané et extraparlementaire de l’après-guerre : plus de trois millions de personnes ont manifesté pendant des semaines dans les rues et sur les places de leurs villes contre l’AfD et ses idéologues « identitaires ». Personne ne les avait appelées, personne ne les avait organisées. Et les porte-parole des grands partis, qui se sont empressés de se joindre à ces manifestations, ont compris que cette protestation spontanée de masse était un vote de défiance à l’encontre des responsables politiques responsables de la restriction du droit d’asile et qui, face aux réfugié.e.s et aux migrant.e.s fuyant les guerres et la famine dans le monde, n’ont rien trouvé d’autre à dire que : « Nous devons enfin procéder à des expulsions à grande échelle ! » Ce qui se passait dans la « majorité silencieuse » de la population depuis la « vague » de réfugiés de 2015 avait échappé aux politiciens partisans de l’expulsion, qui s’appuyaient sur les données des sondages, jusqu’à ce que les journalistes du centre de recherche Correctiv publient leur rapport sur une réunion secrète entre des responsables de l’AfD, des idéologues fascistes et des bailleurs de fonds (qui avait eu lieu fin novembre 2023 dans un hôtel rural de Potsdam). [16] Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase des inquiétudes concernant la résurgence du fascisme. Et les plus de trois millions de personnes qui sont descendues dans la rue à cette occasion ont ainsi montré qu’ils ne se complaisaient plus dans le déni collectif et ne se contentaient plus de la commémoration ritualisée de l’« Holocauste », mais qu’ils avaient compris que l’AfD et ses partisans constituaient un nouveau mouvement totalitaire. [17]
9. 10. Il revient désormais aux syndicats et aux groupements à orientation radicalement réformiste et anticapitaliste d’empêcher que ce mouvement de protestation spontané d’un genre nouveau – tel que nous l’avons vu pour la dernière fois en Allemagne (de l’Ouest) chez les étudiant.e.s, les élèves et les apprenti.e ;s en 1968 – ne s’éteigne sans laisser de traces.
10. · Toutes les organisations concernées, car menacées, devraient, sans préjudice de leurs intérêts et orientations spécifiques, coopérer pour former des comités locaux et un front « contre la droite » au plan national, qui non seulement préparent des manifestations, mais prennent également en charge la protection des groupes de personnes et des lieux menacés (centres d’accueil de réfugiés, synagogues, mosquées, églises, centres de gauche...) par eux-mêmes.
11. · Un comité national ( avec réseau international) pour lutter contre l’AfD et les « Identitaires » devrait être créé. Il publierait un bulletin à grand tirage et sur Internet, dans lequel la politique de l’AfD serait décrite et analysée chaque semaine. (Des tracts multilingues et faciles à comprendre devraient être distribués en grande quantité lors de tous les rassemblements et manifestations de l’AfD.)
12. · Une pétition pour l’interdiction de l’AfD (ainsi que de ses organisations affiliées et éventuelles organisations héritières, en particulier les organisations affiliées qui sont depuis longtemps considérées comme « d’extrême droite avérée ») devrait être préparée, car ce parti poursuit un projet totalitaire qui, selon ses idéologues, vise à assurer la « survie de la nation allemande » menacée en déportant des millions de citoyens immigrés et « insuffisamment assimilés ». [18]
13. · Les nazis déguisés d’aujourd’hui doivent désormais être appelés publiquement « nazis » et combattus en tant que tels. Le recrutement et la formation des policiers, des soldats et des enseignants de tous sexes doivent être profondément modifiés afin de permettre à ces professions de défendre les institutions parlementaires au lieu de se transformer (comme autrefois) en collaborateurs de leur destruction. Les bandes armées clandestines doivent être désarmées et l’idéologie violente de l’« aile » droite de l’AfD, des « Identitaires » et des groupes similaires doit être analysée et attaquée publiquement jour après jour.
14. 11. Les quelques républiques démocratiques ne peuvent être sauvées au niveau international que si les forces qui les défendent élaborent un programme de réformes radicales qui soit compréhensible pour la majorité et la convainque de sortir de son apathie, de cesser de se plaindre que personne ne l’écoute , mais en s’engageant elle-même activement en politique afin d’imposer, dans un avenir proche, des réformes faciles à comprendre et attendues depuis longtemps, grâce à une pression extraparlementaire.
15. Un programme alternatif plausible de réformes sociales nécessaires doit couvrir un large éventail de domaines, allant de la lutte contre la pauvreté au droit au travail, de la semaine de quatre jours à l’échelle salariale mobile (afin de garantir un niveau de vie acceptable), en passant par le droit au logement, aux soins de santé et à l’éducation financés par les pouvoirs publics pour toutes et tous. Ce programme s’oppose à l’appropriation privée des richesses sociales, c’est-à-dire contre la source de tout pouvoir politique (et sa préservation par la corruption), et suppose la fixation de limites en matière de fortune et de revenus. Car en 2025 comme en 1925, si l’on ne parvient pas à élargir la démocratie parlementaire à une démocratie économique et à ouvrir la voie à l’autogestion à une population qui n’a toujours été que gérée et « représentée », alors les (nouveaux) fascistes regrouperont à nouveau les « laissé.e.s-pour-compte », les « défavorisé.e.s », « désorienté.e.s » et « humilié.e.s » en un mouvement qui ne tardera pas à anéantir les droits fondamentaux démocratiques et les droits humains.
Vienne, le 18 novembre 2025
Helmut Dahmer
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