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Après la présidence progressiste de Gabriel Boric, le premier tour de l’élection, dimanche 16 novembre, oppose la communiste Jeannette Jara à trois candidats allant de la droite traditionnelle à l’extrême droite, sous l’ombre de l’ancien dictateur. Le Chili élit également son Parlement.
https://www.mediapart.fr/journal/in...[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20251115-181507&M_BT=1489664863989
Comme le prévoit la Constitution, le président de gauche sortant, Gabriel Boric, ne peut briguer un second mandat. Élu sur des promesses de grandes réformes sociales, il n’a pu les mettre en œuvre que de façon partielle.
Ce scrutin se déroule dans un climat d’incertitude inédit depuis le retour de la démocratie en 1990. En effet, pour la première fois à une élection présidentielle, le vote est obligatoire, alors qu’il était auparavant volontaire. Autrement dit, le résultat de l’élection est suspendu au vote de cinq millions d’électeurs et électrices nouvelles, a priori éloigné·es des partis traditionnels et du champ politique.
Le vote obligatoire, instauré après l’élection de Gabriel Boric en 2021, punit désormais les abstentionnistes d’une amende allant de 30 à 100 euros. Du point de vue progressiste, cette nouvelle donne n’est pas spécialement encourageante. Lors des différents scrutins organisés depuis, des référendums constitutionnels et des municipales, les avancées de l’extrême droite ont été confirmées.
Un second facteur renforce l’incertitude de ce premier tour : une profusion de candidatures de droite. Tandis qu’en août, à l’issue de leurs primaires, les partis de gauche et de centre-gauche se sont unis derrière la candidature de la communiste Jeannette Jara, ancienne ministre du travail du président Boric, cela n’a pas été le cas de l’opposition de droite.
« Ce premier tour est une sorte de primaire ouverte de la droite », en conclut Octavio Avendaño, politiste de l’université du Chili. Au terme d’une campagne dominée par l’immigration et la sécurité, les trois candidat·es allant de la droite à l’extrême droite ont une chance de passer au second tour dimanche – et, par conséquent, de remporter la présidence à l’issue du second tour, le 14 décembre.
Evelyn Matthei, José Antonio Kast et Johannes Kaiser sont les figures de cette compétition des droites.
La première, âgée de 71 ans, est une protagoniste ancienne de la vie politique chilienne. Ministre du travail sous le premier mandat de Sebastián Piñera (2010-2014), elle se présente sous les couleurs de Chile Vamos (droite et centre-droit).
Dans un exercice d’équilibriste parfois confus, elle tente d’incarner la modération tout en durcissant son discours sécuritaire. Lors du dernier débat présidentiel, elle a promis d’envoyer les narcotrafiquants « en prison ou au cimetière » et souhaite fermer complètement la frontière nord du pays pendant un an. À l’instar de ses concurrents d’extrême droite, Matthei a focalisé son programme économique sur une promesse de croissance et d’austérité à la fois.
José Antonio Kast, 59 ans, est un ultraconservateur, fils d’un soldat nazi ayant immigré au Chili après la Seconde Guerre mondiale. Déjà candidat à la présidentielle de 2021, lors de laquelle il fut battu par Boric, il a modéré son discours. Il axe désormais son programme sur la proposition de former un « gouvernement d’urgence » afin de lutter contre l’insécurité et l’immigration clandestine.
Tandis qu’il y a quatre ans, il proposait de supprimer le ministère de la femme, d’interdire l’avortement et affichait son affinité pour Pinochet, Kast a délaissé ces sujets susceptibles de crisper un électorat de centre-droit qu’il convoite.
Un espace s’est ainsi libéré à sa droite, immédiatement occupé par Johannes Kaiser. Juste avant que le Chili n’entre en période de « black-out » électoral, c’est-à-dire les deux semaines précédant le vote durant lesquelles la publication de sondages est interdite, Johannes Kaiser a fait une percée dans plusieurs enquêtes, dépassant parfois Evelyn Matthei.
Ancien député du Parti républicain de José Antonio Kast, Johannes Kaiser a fait campagne pour lui lors des élections précédentes, avant de créer sa propre formation, le Parti national libertarien, en 2024. À l’instar de Javier Milei, l’autoproclamé libertarien devenu président en Argentine, cet homme de 49 ans veut livrer une « bataille culturelle » contre le progressisme.
Kaiser est pour la peine de mort et a exprimé son souhait de « changer » la loi encadrant le droit à l’avortement, en particulier « en matière de viol ». Depuis 2017, l’avortement est autorisé dans trois circonstances : quand la vie de la mère est en danger, quand le fœtus n’est pas viable, et en cas de viol, justement…
Interrogé en juillet sur le fait de savoir s’il « soutiendrait un coup d’État, si les conditions de 1973 se répétaient », le candidat a répondu : « Oui absolument […] avec toutes les conséquences, malheureusement. » Pendant la dictature de Pinochet, qui a duré jusqu’au seuil des années 1990, plus de 40 000 personnes ont subi des violations des droits humains (meurtres, tortures, détention pour des motifs politiques, etc.)
Kaiser a également exprimé son intention d’interdire, s’il était élu, le Parti communiste, d’où vient son adversaire Jeannette Jara. « Quand il parle, tout le monde comprend. Il est clair, comme Milei. Il est libertarien, il veut réduire l’État... C’est nouveau, c’est ça que je veux ! », s’enthousiasme Gabriel, étudiant ingénieur de 24 ans, venu acclamer Kaiser lors d’un meeting en plein air à Santiago, le 12 novembre.
Ce jour-là, le candidat a annoncé vouloir conclure un accord avec le président autoritaire du Salvador, Nayib Bukele, afin d’envoyer les étrangers ayant un casier judiciaire au Centre de confinement du terrorisme (Cecot), une gigantesque prison salvadorienne.
« Qu’ils aillent là-bas ! », a lancé Kaiser, sous un tonnerre d’applaudissements. Mercredi 5 novembre, l’ONG Human Rights Watch a dénoncé des actes de torture et des exactions commises dans ce centre pénitentiaire, à l’égard de Vénézuéliens expulsés par le gouvernement de Donald Trump.
Pin’s à l’effigie du libertarien épinglé sur la poitrine, Maria Quiroz, 53 ans, participait mercredi 12 novembre au premier meeting de sa vie. Jusqu’à présent, cette serveuse de la région de Santiago a toujours voté blanc. Elle est convaincue que Kaiser est « le seul espoir pour sauver le Chili, qui est en train de mourir de la délinquance ».
Comme la plupart des Chiliens et Chiliennes, elle est principalement préoccupée par l’insécurité et affirme ne « plus sortir dans la rue le soir ». Selon le classement du Global Peace Index, le Chili est pourtant l’un des pays les plus sûrs du Cône Sud, derrière l’Uruguay et l’Argentine.
« Si le Chili a toujours connu des niveaux de peur relativement élevés par rapport à son taux de criminalité réel, cette tendance s’est exacerbée ces dernières années. Les stratèges des campagnes politiques l’ont bien compris et l’utilisent largement », affirme Daniel Johnson, directeur exécutif de la Fundación Paz Ciudadana, dans une interview à BBC Mundo.
Concernant les propos polémiques de Kaiser sur le coup d’État de 1973, Maria Quiroz est « totalement d’accord » : « La démocratie, c’est vivre tranquillement, et avec Pinochet on vivait tranquilles », affirme cette femme qui a vécu son adolescence sous la dictature (1973-1989).
Mediapart a échangé avec plusieurs nostalgiques de la dictature parmi les soutiens de Kaiser et de Kast. Interrogées lors du meeting de fin de campagne de Kast, au stade Movistar Arena de Santiago, sur les raisons de leur soutien au candidat d’extrême droite, plusieurs personnes ont spontanément évoqué l’époque de la dictature dans des termes positifs.
Quelle que soit l’issue du scrutin, une certitude s’impose : « Le premier tour se conclura par la victoire d’un candidat qui a soutenu d’une façon ou d’une autre Pinochet. » « C’est un scénario nouveau pour le Chili », souligne le sociologue Alberto Mayol, fondateur du média d’analyse politique La Cosa Nostra.
En effet, si Evelyn Matthei n’affiche pas un pinochétisme décomplexé comme celui de Kast ou de Kaiser, elle a bien voté pour le maintien du dictateur au pouvoir lors du plébiscite – finalement perdu par l’intéressé – de 1988. Et en avril, elle a affirmé au sujet du coup d’État de 1973 qu’il avait été « nécessaire » : « Sinon nous allions tout droit à Cuba. Il n’y avait pas d’autre alternative. »
Selon une enquête réalisée en 2023, pour les cinquante ans du coup d’État, 20 % des personnes interrogées considéraient que Pinochet avait été « l’un des meilleurs dirigeants du Chili du XXe siècle ».
« Partout dans le monde, la droite traditionnelle, institutionnaliste, est concurrencée par une deuxième droite plus radicale. Celle-ci est soit conservatrice, tournée vers le passé, comme Kast, soit “collapsioniste-futuriste”, comme Milei, qui dit que “tout doit s’effondrer pour renaître”. C’est ce qu’incarne Kaiser au Chili », décrit Alberto Mayol.
« Ce qui est frappant dans ce premier tour, poursuit le chercheur qui s’était présenté aux primaires de la gauche en 2017, c’est non seulement que nous avons les trois options, mais qu’elles sont toutes compétitives. » Dans un premier temps, le duel des droites s’est joué entre Matthei et Kast, jusqu’à une « erreur stratégique » de ce dernier qui « a considéré qu’il devait conquérir le centre-droit, comme s’il était déjà au second tour », analyse-t-il.
Selon plusieurs analystes, le vote obligatoire devrait favoriser des candidatures anti-système comme celle de Kaiser ou de Franco Parisi. Ce populiste, lui aussi marqué à droite mais plus marginal, propose de baisser les revenus des hauts fonctionnaires et veut créer des « bateaux-prisons » pour enfermer les délinquants.
Si la droite a été au pouvoir à deux reprises sous la présidence de Sebastián Piñera, elle n’a jamais eu de majorité au Parlement.
Pour le politiste Octavio Avendaño, la profusion de candidatures de droite reflète moins une droitisation de la société qu’une « fragmentation et un affaiblissement généralisé de tous les partis ».
Ce phénomène s’est accentué avec la réforme du mode de scrutin en 2016, qui a instauré le vote à la proportionnelle, puis avec les révoltes citoyennes qui ont secoué le Chili pendant plusieurs mois en 2019. « Plus de vingt partis sont aujourd’hui représentés au Parlement, note l’universitaire, et aucun n’est implanté sur tout le territoire, ce qui complique la possibilité de nouer des accords stables ».
Pour Octavio Avendaño, la désunion des droites lors de ce scrutin pourrait paradoxalement faire leur force sur le terrain législatif. Si la droite a été au pouvoir à deux reprises sous la présidence de Sebastián Piñera (de 2010 à 2014 puis de 2018 à 2022), elle n’a jamais eu de majorité au Parlement.
Or, à l’issue de ces élections, « il est probable que les partis de l’opposition remportent une majorité parlementaire, en même temps que la présidence. Ce serait une situation inédite ».
Louise André-Williams
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