Des postes pour le RN à l’Assemblée : un « effondrement moral », dénonce le député macroniste Charles Sitzenstuhl

dimanche 12 octobre 2025.
 

À la veille du renouvellement du bureau de l’Assemblée nationale, l’élu du Bas-Rhin est l’un des rares membres du camp présidentiel à refuser de glisser un bulletin Rassemblement national dans l’urne. Le parti d’extrême droite a décroché deux vice-présidences grâce aux voix des macronistes.

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Empêché de se maintenir au bureau de l’Assemblée nationale après les législatives anticipées de 2024, le Rassemblement national (RN) pourrait bientôt y faire son retour. Alors que les député·es voteront, mercredi 1er et jeudi 2 octobre, pour désigner les vingt-deux membres de cette instance, le camp présidentiel est favorable à une répartition équitable de ces postes stratégiques en fonction du poids politique de chaque groupe.

Le groupe de Marine Le Pen se verrait ainsi offrir deux vice-présidences et un poste de secrétaire. Parmi les très rares élu·es de la coalition Ensemble pour la République (EPR)-MoDem-Horizons qui s’y refusent : le député du Bas-Rhin Charles Sitzenstuhl. Membre du groupe de Gabriel Attal, il dénonce aujourd’hui une décision qui participe selon lui à l’institutionnalisation du RN.

Mediapart : Quelle sera votre position lors du renouvellement de bureau de l’Assemblée nationale mercredi et jeudi ?

Charles Sitzenstuhl : Je suis contre le fait que l’extrême droite occupe des vice-présidences de l’Assemblée nationale. Je m’y étais opposé en 2022 et en 2024, je n’ai pas changé d’avis. Ces postes incarnent bien trop de symboles pour que je puisse accepter de voir le Rassemblement national y siéger. Dès 2022, je n’avais pas voté pour eux. J’avais été extrêmement choqué de la légèreté coupable avec laquelle il avait été décidé que le RN occuperait deux vice-présidences [attribuées à l’époque aux députés Sébastien Chenu et Hélène Laporte – ndlr]. Malheureusement, les choses n’ont pas beaucoup changé.

Beaucoup, au sein du socle commun, en premier lieu la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, estiment juste que le RN accède à une partie de ces postes clés compte tenu de son poids dans l’hémicycle. Qu’en pensez-vous ?

J’y vois beaucoup de naïveté. C’est tout le piège de la normalisation tendu par l’extrême droite. Certains continuent d’y tomber les deux pieds joints. Ce sont des raisonnements qui sont selon moi circulaires, car ils banalisent la nature de l’extrême droite. C’est encore un symptôme de l’effondrement moral de la classe politique française. Je constate que ça ne fait hélas plus trop débat.

Si encore on pouvait espérer quelque chose en retour, dans un calcul un peu cynique – auquel je ne souscris pas –, mais ce n’est même pas le cas. Il n’y a pas moins fiable que le RN, qui veut la peau de la majorité, la censure, la dissolution, le départ du président de la République. Au-delà de l’aspect moral, je trouve que sur le plan politique c’est sans effet. Les bras m’en tombent sur tous les plans. Ce n’est malheureusement qu’un chapitre de plus dans la tragédie de la banalisation de l’extrême droite dans notre pays.

C’est le risque à vos yeux ?

Le RN souhaite obtenir ces postes clés précisément parce qu’il sait leur force symbolique dans un processus de normalisation. Je constate par exemple qu’en Allemagne, depuis que l’AFD [Alternative für Deutschland, parti d’extrême droite – ndlr] est représentée au Parlement, les autres groupes politiques ont fait le choix du « cordon sanitaire » pour que l’extrême droite n’obtienne aucune vice-présidence au Bundestag.

C’est un choix délibéré, parce que les Allemands savent mieux que personne comment un pays bascule petit à petit à l’extrême droite. Ces postes ont une telle charge institutionnelle que si vous permettez à l’extrême droite de les occuper, vous la légitimez, vous la normalisez.

En 2022, le RN a bénéficié des voix de la majorité pour faire son entrée au bureau de l’Assemblée. Cette année encore, le « socle commun » est favorable à ce que le parti frontiste obtienne des vice-présidences, refusant de participer au front républicain souhaité par la gauche. Comment l’expliquez-vous ?

Le chaos ambiant brouille beaucoup les raisonnements. Je pense que certains de mes collègues se disent de bonne foi qu’il faut une répartition des postes au prorata de la taille des groupes. D’autres font sans doute un calcul plus cynique. Et une partie pense peut-être comme moi, mais n’ose pas le dire.

Mais sur cette ligne, je me sens un peu seul depuis plusieurs années. Je suis effaré par la vitesse de la normalisation de l’extrême droite. Je me considère comme de droite, et il faut encore des voix à droite pour dénoncer cela ! Je regrette qu’il y en ait de moins en moins. Quand on connaît bien l’histoire de la droite française, on sait qu’à peu près tout nous oppose à l’extrême droite, que ce soit sur l’Europe, la diplomatie, la citoyenneté, l’économie.

Comme Alsacien, je sais aussi être porté sur l’Allemagne, donc j’ai ce double regard. Avons-nous oublié les leçons du passé ? Je ne sais pas où tout ça nous mènera, mais on a l’impression de vivre un mauvais rêve. Cette légèreté ambiante et ce refus de voir le danger de l’extrême droite dans notre pays me sont insupportables. Je suis à la fois révolté et sidéré. Mais le combat continue, et je crois que le pays conserve des ressources pour maintenir un front républicain en temps utile.

Alexandre Berteau


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