Hélène Brion, l’institutrice féministe jugée pour défaitisme

samedi 30 août 2025.
 

Elle dénonçait « l’organisation masculiniste du monde » et c’est « par féminisme » qu’elle était devenue « une ennemie de la guerre ». Hélène Brion, qui militait contre le premier conflit mondial, fit les frais d’un tribunal militaire, en 1918. Elle tint tête.

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Rue de Candale à Pantin (Seine-Saint-Denis), aucune trace n’évoque le parcours hors du commun d’Hélène Brion, institutrice de la IIIe République prise dans le tourbillon de la Première Guerre mondiale. C’est pourtant là, au numéro 12, selon les sources bibliographiques, que se situait l’école maternelle où elle enseigna toute sa vie active, à l’exception des sept années où elle fut suspendue en raison de son engagement pacifiste.

On n’y devine aujourd’hui qu’un ensemble d’habitats précaires derrière des grilles fermées. « Risque d’expulsion, remise à la rue ! On vit ici, on travaille ici, on veut des logements dignes ! », dit une banderole accrochée sur l’un des bâtiments.

Quelques pas plus loin, au numéro 1, dans ce qui est aujourd’hui le groupe scolaire Paul-Langevin, l’institutrice avait son logement de fonction. Originaire des Ardennes, puis lycéenne à Paris, Hélène Brion vécut là de 1911 à 1938. Le nom de cette Pantinoise du siècle dernier ne dit rien à la directrice de l’école. C’est dans un autre quartier, au bord du canal de l’Ourcq qui traverse la commune de la petite couronne parisienne, qu’il faut aller pour trouver l’unique hommage de la ville à l’enseignante : l’un des passages qui débouchent sur le quai porte son nom.

Si elle est oubliée aujourd’hui, Hélène Brion fut pourtant une « pionnière », selon l’historienne féministe Christine Bard, autrice de l’ouvrage de référence sur les femmes de la IIIe République, Les Filles de Marianne. « Féministe radicale », « réputée pour son intransigeance », « symbole de la résistance des femmes à la guerre », Hélène Brion fonda, écrit la chercheuse, « un véritable féminisme pacifiste », distinct des discours traditionnels que l’on pouvait entendre jusque-là sur le genre féminin.

Il faut dire que cette militante de la paix émerge à une époque où les femmes n’ont guère voix au chapitre et où la France s’enfonce, en ne se posant pas de questions, dans la guerre de 1914-1918. Sa position est rare et courageuse, et elle ne plie pas face à la majorité belliciste. Ni face à celle de la CGT, à laquelle elle est rattachée – la Fédération nationale des instituteurs qu’elle dirige à partir de 1915. Pas plus qu’elle ne pliera face au tribunal militaire devant lequel, à 35 ans, elle devra comparaître.

Or, l’époque est cruelle envers les positions pacifistes. Dès le 5 août 1914, au surlendemain de l’entrée de la France dans ce qui deviendra la Première Guerre mondiale, une loi est votée, faisant du défaitisme un « crime contre la patrie ».

Défendre les valeurs féministes

Quatre jours plus tôt, Hélène Brion avait exprimé publiquement pour la première fois ses idées dans La Bataille syndicale, journal officieux de la CGT. Si elle ne pouvait pas se douter de l’accélération des événements qui allaient suivre, à commencer par l’assassinat de la grande figure pacifiste qu’était Jean Jaurès, la syndicaliste était révoltée par la perspective d’une guerre que tout le monde sentait arriver. C’est ainsi que dans ce premier texte intitulé « Aux féministes, aux femmes », elle appelle ces dernières à se révolter autant qu’elles le peuvent contre « le crime qui se prépare ».

« Quelle vie sera la vôtre, femmes, dont les fils, les frères, les hommes seront sous les drapeaux ? Ne croyez-vous pas qu’un mouvement de révolte au grand soleil, pendant qu’il est temps encore, serait préférable aux longues heures d’angoisse et de déchirement que vous vivrez […] ? », écrit l’institutrice. La guerre, à ses yeux, entraînera l’échec des luttes féministes. « Ne comprenez-vous pas le recul immense qu’une guerre européenne ferait subir à la pensée ? »

Mais le conflit éclate… Et Hélène Brion, dans un premier temps, par respect pour la CGT qui défend « la guerre du droit », met en sourdine son pacifisme. Pas pour très longtemps cependant : chez les instituteurs, et particulièrement ceux de province, qui voient les campagnes se vider des hommes appelés sous les drapeaux, l’opinion est plutôt antimilitariste. Et à partir du congrès de la Fédération des instituteurs qui se prononce, un an plus tard, en août 1915, contre la guerre, elle tiendra cette ligne sans l’ombre d’une hésitation.

Elle se met à organiser, chez elle ou chez une amie de son quartier à Pantin, des réunions pacifistes. Surveillée de près par les autorités, elle se voit interdite de se rendre à deux conférences socialistes internationales organisées en Suisse – à Zimmerwald en septembre 1915 et à Kienthal en avril 1916. Ce qui ne l’empêche pas de correspondre avec d’autres qui peuvent aller sur place et de s’impliquer indirectement dans ces discussions pacifistes européennes.

En octobre 1916, dans une note transmise à la délégation française qui a participé à ces conférences, elle défend ainsi, avec trente ans d’avance, l’idée de la construction européenne qui a suivi la Seconde Guerre mondiale : « essayer d’instaurer en Europe un système social plus juste et plus équitable qui, d’une part, rende les guerres moins fréquentes par une sorte de fédération des nations et assure, d’autre part, au sein de chaque nation, une vie plus large et moins précaire à l’immense masse des travailleurs ».

Convoquée devant un conseil de guerre

Les autorités françaises, qui font face à une situation de plus en plus terrible sur le front, n’ont pas la lucidité de la syndicaliste. L’heure est au durcissement. Au printemps 1917, la bataille du Chemin des Dames est un désastre, les pertes humaines sont colossales, des problèmes de discipline au sein des troupes apparaissent au grand jour, et les protestations en faveur d’une fin du conflit se multiplient.

L’étau se resserre autour d’Hélène Brion. À l’été 1917, après une perquisition de son appartement, elle est suspendue de son statut d’institutrice. Trois mois plus tard, alors que Clemenceau, tout juste arrivé au pouvoir, engage un tournant répressif à l’égard des pacifistes, elle est incarcérée à la prison de Saint-Lazare à Paris.

Peu de temps auparavant, les époux Mayoux, auteurs d’une brochure publiée en mai 1917, « Les Instituteurs syndicalistes et la guerre », ont été jugés pour leur pacifisme. Mais c’est devant un tribunal militaire que la Pantinoise se retrouve, et c’est une première. Hélène Brion est « désignée pour servir d’exemple à moindres frais puisqu’aucune grève n’est à craindre [du côté de la fédération qu’elle dirige] », écrit l’historienne Christine Bard.

Convoquée devant un conseil de guerre pour « propagande défaitiste », Hélène Brion ne se laisse pas abattre pour autant. Elle profite au contraire des cinq jours que durera le procès pour dénoncer le non-sens de la guerre devant une importante présence médiatique. Car l’événement défraie la chronique ; la journaliste Séverine, entre autres, est là pour le couvrir.

On est alors en mars 1918, le conflit n’est pas encore terminé. On reproche à la syndicaliste sa participation à des réunions pacifistes, sa distribution de tracts antiguerre et de « papillons » – des vignettes, ancêtres des autocollants, qui étaient utilisées dans l’action militante en ce début du XXe siècle –, sa supposée propagande auprès des tout jeunes enfants à qui elle enseigne… Hélène Brion répond point par point.

Je suis ennemie de la guerre parce que féministe ; la guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle.

« Elle se défendit avec habileté devant un tribunal plutôt bien disposé et presque séduit », peut-on lire dans l’article qui lui est consacré dans Le Maitron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. D’après le récit qu’en fera l’écrivain Daniel Flamant un siècle plus tard à partir des minutes du procès – 1918, Hélène Brion, une institutrice féministe devant le Conseil de guerre –, l’accusée prend des notes, répond aux interpellations par des interventions argumentées, claque des doigts pour prendre la parole… et finit par convaincre une partie de son auditoire. « Elle fait du Conseil de guerre une véritable tribune », écrit l’auteur.

Dans la longue déclaration qu’elle lira à la fin de l’audience, bijou d’intelligence et d’éloquence, la syndicaliste transforme sa défense en un plaidoyer pour la cause des femmes. Cela n’a aucun sens, selon elle, de juger une femme pour défaitisme, et c’est par cela qu’elle commence. « Je comparais ici même inculpée d’un délit politique : or, je suis dépouillée de tous les droits politiques, dit-elle. Parce que femme, je suis classée de plano, par les lois de mon pays, inférieure de beaucoup à tous les hommes de France et des colonies. »

Son pacifisme découle précisément de son féminisme, et c’est cela qu’elle essaye d’expliquer aux officiers qui vont la juger : « Je suis ennemie de la guerre parce que féministe ; la guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle. »

Non seulement les femmes, à l’époque, n’ont pas accès aux activités physiques et encore moins au maniement des armes, mais elles n’ont aucun moyen de peser sur les décisions de leur pays, rappelle Hélène Brion qui, avant la guerre, était membre de plusieurs associations qui militaient, entre autres, pour le droit de vote des femmes françaises – lequel ne sera acquis qu’un conflit mondial plus tard, en 1944.

Appel « à la raison, au pouvoir de réflexion »

Grâce au droit de vote, la femme pourrait « avoir au moins la ressource de pouvoir tenter quelque chose contre les épouvantables conflits où elle se trouve précipitée, elle et ses enfants, comme une pauvre machine inconsciente et impuissante »… Mais la guerre a précisément stoppé net, et pour un bon moment, toutes les revendications féministes de l’époque.

Pour l’heure, dénonce l’accusée, le conflit a déjà fait d’innombrables dégâts, en embarquant plus de vingt nations « qui sont l’élite du monde dit civilisé ». Mais au-delà des « malheurs matériels », c’est « l’abaissement intellectuel et moral » entraîné par le conflit qui indigne l’institutrice. Ses actions, elle les mène parce qu’elle veut en appeler « à la raison, au pouvoir de réflexion » : « J’ai toujours dit [...] qu’il n’y avait qu’un devoir, un seul, sous deux formes : pour ceux de l’avant, tenir ; pour ceux de l’arrière, réfléchir. »

Devant les officiers du conseil de guerre, Hélène Brion parle aussi avec son cœur. Enseignante non mariée et qui n’aura pas de descendance, sa préoccupation est très concrète : c’est l’avenir de la jeune génération. Ce qui est important, dit-elle, c’est de pouvoir donner aux enfants pain, sucre « et le chocolat pour le goûter ».

Plus d’un siècle plus tard, les phrases de la syndicaliste sonnent étonnamment juste. Combien de conflits auront éclaté entre-temps, sous des motifs fallacieux ? Combien de cycles de violence se seront répétés ? Les guerres affaiblissent systématiquement la démocratie, et Hélène Brion le voit déjà, en ces jours de mars 1918 : « Vous voulez rendre la liberté aux peuples asservis […] et vous ne remarquez pas que dans ce combat que vous menez pour la liberté, chacun perd de plus en plus les bribes qu’il en possédait, depuis les libertés matérielles jusqu’aux libertés intellectuelles d’écrire et de se réunir, de penser même et surtout de penser juste, tout cela disparaît peu à peu parce que cela est incompatible avec l’état de guerre. »

La Pantinoise obtient un jugement plutôt clément : elle est condamnée à trois ans de prison avec sursis et peut sortir de Saint-Lazare. Mais il lui faudra attendre encore longtemps avant d’être réhabilitée dans ses fonctions d’institutrice. Ce n’est qu’en janvier 1925, quand le cartel des gauches arrive au pouvoir, qu’elle sera réintégrée.

Entre-temps, elle a quitté ses activités militantes, mis fin à son mandat syndical, fait moins d’apparitions publiques : elle s’est tournée vers l’écriture. Dès novembre 1918, elle publie La Voie féministe, essai dans lequel elle défend le travail des femmes, l’égalité de salaires avec les hommes, et a la langue dure contre ces camarades syndicalistes masculins poussés par l’« instinct brutal de domination du César romain ou du maître d’esclaves qui s’exaspère à l’idée que son bétail commence à lui échapper », insistant sur la « foule de martyres de l’organisation masculiniste du monde ».

5 500 pages d’encyclopédie féministe posthume

Si Hélène Brion était encore loin de la pensée intersectionnelle contemporaine – son féminisme ne faisait pas de différence entre les « races » ou les classes sociales –, sa pensée était déjà radicale en ce qu’elle bousculait, sans lui faire de cadeaux, sa propre famille militante.

« Quelle place votre syndicalisme me fait-il à moi, femme ? […] Un profond étonnement, un embarras d’une seconde, l’ennui et la vague inquiétude de sentir soudain dans l’ombre mille problèmes insoupçonnés qui se dressent », peut-on encore lire dans La Voie féministe.

Hélène Brion se consacrera ensuite, jusqu’à la fin de ses jours, à l’œuvre de sa vie entamée une quinzaine d’années plus tôt : une encyclopédie féministe construite à partir de tout ce qu’elle pouvait relever dans la littérature et les journaux concernant les femmes, pour réparer l’injustice de leur invisibilisation – une somme jamais publiée, qui comptera à sa mort quelque 5 500 pages, aujourd’hui consultable en ligne et conservée à la bibliothèque Marguerite-Durand à Paris.

Son indignation face à la barbarie orchestrée par les hommes n’a cependant pas disparu. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, jeune retraitée, Hélène Brion s’implique à nouveau pour imaginer un monde pacifié. Dans les textes qu’elle a laissés, on trouve une lettre, écrite en mars 1945 à Eleanor Roosevelt, la femme du président états-unien, au nom du groupe des « femmes pour la libération nationale ».

Hélène Brion lui soumet cette idée : « qu’il y ait des femmes dans les assemblées ou conférences qui élaboreront les statuts futurs de la paix mondiale, autant de femmes que d’hommes » ; ajoutant : la signature du traité de Versailles, en 1918, « aussi a été uniquement un rassemblement masculin. Nous en voyons les résultats ».

Plus de soixante-dix ans ont passé, nouveaux conflits et pourparlers se sont succédé. On ne peut pas dire que le vœu de la féministe de Pantin ait été exaucé.

Amélie Poinssot


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