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Après plus de trois semaines d’attente, Washington et Bruxelles ont publié jeudi les détails de leur accord. Le résultat est consternant : pour garder l’accès au marché américain, le Vieux Continent abandonne tous ses intérêts et principes.
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Attendus depuis plus de trois semaines, les détails de l’accord commercial annoncé fin juillet entre l’Union européenne (UE) et les États-Unis ont été rendus publics jeudi 21 août, dans un communiqué commun. Tout en confirmant le taux de 15 % de droits douaniers pour la plupart des exportations européennes vers les États-Unis, l’accord prévoit plusieurs traitements d’exception, notamment pour l’automobile.
Le communiqué annonce également de nouveaux engagements en vue de renforcer la coopération économique entre les deux blocs, d’abaisser les normes de sécurité et de santé sur certaines importations américaines agricoles et automobiles et de revoir les barrières sur le commerce numérique.
Avant même leur publication, des responsables états-uniens se félicitaient de cet accord présenté « comme un des plus significatifs obtenus » par l’administration Trump depuis son retour au pouvoir. Dans un message sur X, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est également réjouie de la conclusion des négociations avec les États-Unis.
Illustration 1Agrandir l’image : Illustration 1 Le président Donald Trump et la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, au club de golf Trump Turnberry, en Écosse, le 27 juillet 2025. © Photo Daniel Torok / White House / Zuma Press Wire / Abaca Cet accord, écrit-elle, « donne de la visibilité pour nos groupes et nos concitoyens » et assure « la stabilité du plus grand partenariat commercial du monde ». « Garantissant la sécurité de l’emploi et de la croissance à long terme, ajoute-t-elle, il renforce les relations transatlantiques. »
Dans les faits, la « capitulation » que beaucoup redoutaient en Europe dès la présentation de l’accord se confirme : se ralliant à l’argumentaire de l’administration Trump, convaincue qu’un « accès au marché américain est un privilège qui doit se payer », l’Union européenne accepte une reddition sans condition, sans avancer la moindre défense de ses intérêts ni de ses principes.
Chantage automobile Le cas le plus emblématique de cette renonciation est celui de l’automobile. L’administration Trump a vite compris combien ce sujet, au centre des préoccupations allemandes et par ricochet de l’Union européenne, lui donnait un levier sur l’ensemble des négociations.
Malgré les promesses faites, les exportations automobiles européennes continueront de subir 27,5 % de droits de douane à l’entrée sur le territoire des États-Unis. Sans prendre de gants, l’administration américaine explique qu’elles pourront revenir dans le lot commun des 15 % mais seulement après, précise le communiqué, que l’Union européenne aura « formellement introduit les changements législatifs pour acter » les réductions douanières et réglementaires qu’elle s’est engagée à mettre en œuvre. Pour Washington, ces modifications peuvent se faire en « quelques semaines ».
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La liste des changements est pourtant longue comme le bras. Elle concerne aussi bien les produits agricoles, agroalimentaires et la pêche que les produits industriels, la réglementation sur les émissions de CO2 des véhicules ou des critères de sécurité, mais aussi les formalités et normes qui pourraient « brider les relations transatlantiques ». En un mot, des pans entiers des politiques européennes, que ce soit l’agriculture, la santé ou la sécurité, sont mises sous pression.
Même en sachant que, d’emblée, cet accord partait sur des bases asymétriques, le déséquilibre est glaçant. Car, en contrepartie, l’Union européenne n’obtient pas grand-chose. La clause de la nation la plus favorisée – c’est-à-dire sans droits de douane ou à des taux très faibles – sera appliquée à l’UE pour les productions aéronautiques, les productions pharmaceutiques génériques et certaines matières premières. Mais pas pour le vin et les spiritueux, comme le demandaient la France et l’Italie.
Les autres productions pharmaceutiques devraient continuer à bénéficier de droits douaniers à 15 % et échapper aux surtaxes envisagées par Donald Trump. Mais sur ce point, Washington et Bruxelles ne tiennent pas le même discours. Le premier reste dans le flou, tandis que le second assure que des engagements existent bien pour épargner les productions européennes.
Quant à l’acier, frappé par des droits de douane de 50 % , la situation n’est guère éclaircie. Washington agite la promesse de fixer des quotas d’importation libres de tous droits , mais n’en fixe ni le volume ni le calendrier. Dans leur communiqué commun, les deux parties affirment avoir « l’intention d’envisager la possibilité de coopérer pour protéger leurs marchés intérieurs respectifs de la surcapacité, tout en garantissant des chaînes d’approvisionnement sécurisées entre eux ».
Des engagements à respecter jusqu’au dernier dollar Mais la vraie question pour l’administration Trump est de s’assurer que les engagements pris fin juillet, c’est-à-dire 750 milliards de dollars d’achats de produits énergétiques en trois ans et 600 milliards de dollars d’investissements européens aux États-Unis, seront bien respectés. La présidente de la Commission n’a aucune compétence dans ces domaines et ne peut offrir aucune garantie : les politiques énergétiques sont du ressort des États, et les investissements de la responsabilité des acteurs privés.
Le communiqué commun n’apporte aucune réponse à ces questions. À défaut, la Commission européenne a déjà donné d’autres gages. Elle s’engage à augmenter « significativement » ses achats d’équipements militaires et de défense aux États-Unis. Cet engagement s’inscrit en totale contradiction avec la volonté des États membres de se doter d’une défense autonome, affichée au moment du vote d’un budget de défense européen commun.
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De même, les négociateurs européens ont promis d’acheter pour au moins 40 milliards de dollars de semi-conducteurs et de produits liés à l’intelligence artificielle, à contre-courant là encore des objectifs affirmés de gagner en autonomie technologique.
Tout cela risque de ne pas suffire pour contenter Donald Trump : celui-ci ne fait pas mystère qu’il entend que soient respectées jusqu’au dernier dollar les promesses faites par Ursula von der Leyen. Et cette menace va peser sur les négociations transatlantiques en permanence, car l’administration américaine fera monter les enchères autant qu’elle le pourra, dès qu’elle le voudra.
Sans avoir combattu, l’Union européenne semble décidée à accepter une colonisation économique sans frein.
Déjà, la Commission européenne se montre à nouveau prête à obtempérer. Tout en assurant n’avoir pris aucun engagement sur une révision de la législation numérique, elle se dit ouverte, dans le communiqué commun, à négocier « sur les barrières numériques injustifiées », assurant par exemple « qu’elle ne fera pas adopter ou ne maintiendra pas des frais d’utilisation du réseau ». Elle promet aussi de réexaminer son corpus réglementaire et législatif afin de favoriser des échanges transatlantiques sans friction.
Sans avoir combattu, l’Union européenne semble décidée à rendre les armes et à accepter une colonisation économique sans frein. Accuser la Commission et sa présidente, cependant, ne saurait suffire. Les gouvernements des États membres doivent désormais faire preuve de clarté, à la fois sur le mandat qu’ils ont donné à la Commission dans ces négociations et sur ce qu’ils sont prêts ou non à accepter, jusqu’où ils sont déterminés à affirmer l’autonomie de l’Europe.
Cette clarification que les responsables européens cherchent à éluder depuis des mois, en maintenant la fiction d’une mondialisation heureuse, est périlleuse mais indispensable, sous peine de voir les ferments de la discorde proliférer et mettre à bas tout l’édifice de la construction européenne. C’est l’objectif de Donald Trump.
Martine Orange
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