Donald Trump déclare la guerre commerciale au Brésil

lundi 11 août 2025.
 

Donald Trump a annoncé imposer des droits de douane de 50 % au Brésil à partir du 1er août. Une décision politique qui cherche à soumettre le Brésil et à abattre le gouvernement Lula au profit de l’extrême droite.

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Donald Trump a engagé l’épreuve de force avec le Brésil. Le 31 juillet, le président des États-Unis a signé deux décrets visant directement le pays le plus peuplé d’Amérique latine. Le premier inflige une surtaxe de 40 points pour les produits importés depuis le Brésil, portant le droit de douane général à 50 %.

Certes, certains produits jugés indispensables par Washington en seront exemptés, comme le jus d’orange, le minerai de fer ou les avions. Mais c’est, à ce jour, le droit de douane le plus élevé infligé par l’administration Trump : celui imposé à la Chine est de 30 %. Seul le Lesotho, petit pays africain disposant d’une usine textile exportant vers les États-Unis, pourrait, le 1er août, se voir fixer des taxes comparables.

Mais le cas brésilien est particulier. Car, le 2 avril, Donald Trump avait présenté sa campagne de droits de douane comme des mesures « réciproques » visant à réduire les déficits commerciaux bilatéraux des États-Unis. Cette fonction réparatrice s’était traduite par l’étonnante règle de trois réalisée pour calculer les droits de douane : le déficit commercial avait été divisé par le montant des importations et divisé par deux.

Ce calcul de coin de table avait l’avantage politique de dissimuler le coup de force de Washington derrière une apparence de rationalité et de justice. À ce petit jeu, les pays affichant des déficits commerciaux avec les États-Unis étaient logiquement exemptés de droits de douane supplémentaires. C’était notamment le cas du Brésil qui, en 2024, a accusé un déficit d’échange de biens de 6,8 milliards de dollars avec les États-Unis. Le 2 avril, le Brésil était exempté de droits de douane « réciproques » et était donc soumis à la taxe générale de 10 %.

Une offensive politique

Le décret du 31 juillet vient lever le voile sur l’hypocrisie de l’aspect « réciproque » des droits de douane. Pour Donald Trump, ils sont des instruments politiques qu’il utilise pour imposer le contrôle des États-Unis sur des pays ou des régions. C’est ce que l’on a pu constater déjà avec l’accord avec l’Union européenne (UE) signé le 27 juillet, qui permet de renforcer l’emprise politique et militaire sur le Vieux Continent. Mais dans le cas du Brésil, l’affaire est encore plus claire, puisque aucun argument économique ne peut être mobilisé.

Le fond de l’affaire est donc politique et c’est bien ce que prouve le deuxième décret signé par Donald Trump, qui engage une action en justice contre Alexandre de Moraes. Ce juge brésilien est devenu la bête noire de l’extrême droite brésilienne depuis qu’il a mené les procédures contre l’ancien président Jair Bolsonaro dans le cadre de la tentative de coup d’État de janvier 2023. Mais il est aussi l’ennemi ouvert de la Big Tech depuis la suspension, en août 2024, du réseau social X sur le territoire brésilien.

Le Brésil de Lula représente un défi majeur pour la vassalisation de l’Amérique latine.

Donald Trump a donc lancé une procédure contre ce juge dans le cadre de la « loi Magnitski » qui vise, normalement, les « offenses contre les droits humains ». Par exemple, elle concerne aujourd’hui les responsables présumés de la mort de l’opposant russe Alexeï Navalny. Désormais, les actifs détenus par Alexandre de Moraes aux États-Unis sont gelés et les entreprises états-uniennes n’ont plus le droit de faire d’affaires avec lui. Un peu plus tôt dans le mois de juillet, ce juge, ainsi que sept autres magistrats avaient déjà été interdits de visa pour se rendre sur le territoire américain.

On aurait cependant tort de voir dans l’attitude de Donald Trump un simple soutien au camp de l’ancien président d’extrême droite contre le président brésilien actuel de gauche, Inacio Lula da Silva. Bien sûr, l’inimitié personnelle et idéologique joue un rôle. Elle est sans doute alimentée par le fils de Jair Bolsonaro, Eduardo, proche de l’alt-right et de Donald Trump, qui s’est installé en mars aux États-Unis. Eduardo risque quarante ans de prison dans la procédure sur le coup d’État manqué, alors que son père est actuellement sous bracelet électronique avec interdiction de quitter le territoire brésilien.

Contrôler une puissance régionale

Mais l’enjeu pour Washington est bien plus large. Le Brésil est un poids lourd de la région et ce qui se joue là est bien plutôt le contrôle de l’Amérique latine. La nouvelle administration états-unienne s’appuie, pour assurer sa domination, sur des alliés sûrs qui ont un profil idéologique proche de Donald Trump : Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador et Jair Bolsonaro au Brésil.

Ces hommes politiques garantissent les intérêts de la Big Tech et de Wall Street en s’ancrant dans la zone dollar et en ouvrant leurs pays aux capitaux états-uniens. Grâce à un récit bien ficelé sur le redressement économique et la sécurité, ces figures structurent la vie politique interne des pays voisins. Bukele et Milei deviennent des références pour la droite et l’extrême droite en Colombie, au Chili et en Équateur. Le président Daniel Noboa, dans ce dernier pays, s’est ainsi fait le meilleur disciple de Nayib Bukele.

En face, le Brésil de Lula représente un défi majeur pour cette vassalisation de l’Amérique latine. Malgré son ambiguïté sur la question écologique, le gouvernement fédéral de gauche a repris sa lutte contre la pauvreté, parvenant récemment à faire retirer l’État de la « carte de la faim » de l’Organisation mondiale de l’alimentation (FAO). Même si les résultats économiques du pays restent discutables, le soutien à la consommation a permis au Brésil de connaître en 2024 son plus fort taux de croissance depuis 2011, à 3,4 %.

En conséquence, Lula peut se présenter comme une forme d’alternative à l’extrême droite pro-Trump dans la région. D’autant plus qu’il en est le poids lourd économique. Son PIB est, par exemple, 3,4 fois supérieur à celui de l’Argentine, la deuxième puissance économique de l’Amérique du Sud. Autrement dit, du point de vue de Washington, il est important de pouvoir écarter cette alternative dans la perspective des futures élections régionales, au Chili cet automne et en Colombie l’an prochain.

D’autant que le Brésil joue, depuis le retour de Lula au pouvoir en 2023, une carte géopolitique autonome. Pendant la présidence Biden, Brasilia s’est efforcé de maintenir une sorte de position médiane entre Washington et ses partenaires des Brics. Lula y voyait une façon d’affirmer la souveraineté et l’indépendance de son pays, sans entrer dans un conflit coûteux économiquement avec les États-Unis.

Cette stratégie « d’alignement multiple » permettait surtout de faire du commerce et des investissements avec tout le monde. Elle a parfois été difficile à maintenir. Sur l’Ukraine, par exemple, la position de Brasilia qui a, à la fois, condamné l’invasion de la Russie et renvoyé Kyiv et Moscou dos à dos quant aux responsabilités, a été mal comprise en Occident. Mais le Brésil envoyait toujours des messages pour compenser cette incompréhension, comme son refus de reconnaître le résultat des élections vénézuéliennes de 2024.

« C’est une politique qui recherche l’indépendance par l’équilibre dans le monde et la multipolarité : nous ne voulons pas un monde dominé par un pays ou une idéologie et encore moins par une personne », résumait dans le Financial Times en octobre dernier Celso Amorim, l’ancien ministre des affaires étrangères de Lula. Or, c’est précisément l’opposé du monde tel que le perçoit Donald Trump pour qui les États-Unis doivent renforcer leur emprise sur le monde et, en particulier, sur un continent américain plus que jamais perçu comme une chasse gardée de Washington.

La lutte contre l’indépendance stratégique brésilienne

La stratégie de Donald Trump, mise en place dans les négociations commerciales, est d’établir des liens asymétriques de dépendance avec les autres pays. C’est utiliser l’importance de l’accès au marché états-unien pour obtenir des vassalisations et des alignements en termes de politique étrangère. C’est le sens de l’accord passé avec le Vietnam, mais aussi des pressions actuelles sur l’Inde, menacée de droits de douane de 25 % pour qu’elle redéfinisse sa relation avec la Russie.

Dans ce cadre, la position « indépendante » de Brasilia dans l’arrière-cour des États-Unis est insupportable pour Donald Trump, qui cherche donc à imposer un pouvoir aligné sur les États-Unis et qui est incarné par le clan Bolsonaro. Mais il y a davantage.

Sous l’impulsion de Lula, l’indépendance brésilienne s’est particulièrement développée dans le domaine numérique. Cela est passé par la volonté de soumettre X aux lois brésiliennes, comme on l’a déjà souligné, mais aussi par des solutions indépendantes de la Big Tech californienne. L’exemple le plus évident de cette volonté est l’application de paiement Pix.

Pix a été mise en place par la Banque centrale brésilienne et est régulièrement utilisée par deux tiers des Brésiliens. Cette application est gratuite, simple et parfaitement sécurisée. Elle a permis de développer l’accès des plus précaires aux services bancaires. Son succès est tel qu’elle pourrait s’exporter, y compris aux États-Unis. Un accord avec le groupe de terminaux de paiements états-unien Verifone le 22 juillet peut ouvrir la voie à Pix aux États-Unis.

Pour l’administration Trump et ses soutiens, Pix est une provocation inacceptable à plusieurs égards. D’abord, c’est la preuve que les solutions numériques de la Big Tech ne sont pas incontournables, ce qui remet en cause la rente sur laquelle les profits de ces groupes sont fondés. L’échec de l’application de paiement de WhatsApp (groupe Meta) au Brésil a montré concrètement l’existence de ce risque.

Ensuite, en développant cette application de paiement en réaux, Pix réduit l’attrait des cryptomonnaies et en particulier des « stablecoins », ces cryptos basées sur le dollar, que l’administration Trump promeut fortement. Plus globalement, Pix pourrait bientôt proposer des crédits et, ainsi, contourner le système bancaire en plus de placer des concurrents aux géants états-uniens de la carte bancaire, Visa et Mastercard.

Bref, le succès de Pix est inacceptable parce qu’elle permet de traduire la volonté d’indépendance du Brésil vis-à-vis de la finance et de la Big Tech des États-Unis, c’est-à-dire des deux principaux secteurs qui soutiennent Donald Trump.

Le 15 juillet, Pix a d’ailleurs été directement visée par une procédure dite de « section 301 » qui cherche à établir l’existence de barrières douanière non tarifaires concernant l’accès au marché brésilien pour les entreprises et les produits des États-Unis. Pix y est dénoncée comme un obstacle « discriminatoire » pour les entreprises états-uniennes. Concrètement, Washington accuse Brasilia de gêner ou de compliquer l’accès de ses entreprises à travers le soutien à l’application Pix. Une interprétation évidemment très contestable : ce qui est visé est bien plutôt l’existence d’un concurrent menaçant.

Comme souvent avec Donald Trump, ses actions sont soutenues par des secteurs économiques. D’ailleurs, le Brésil a connu en décembre une offensive des marchés financiers contre sa monnaie qui a obligé la Banque centrale à relever très fortement ses taux directeurs. À 15 % pour un taux d’inflation de 5,3 % en juin, les taux réels brésiliens sont extrêmement élevés.

Le cas brésilien dessine donc les contours de la nouvelle ère qui s’est ouverte avec Donald Trump. La soif de domination des États-Unis est liée à l’intérêt de certains secteurs, principalement les secteurs rentiers de ce pays. C’est une façon, dans un monde où la croissance est moins forte, de capter ressources et marchés en s’appuyant sur des pressions politiques. Et c’est exactement ce qui se passe avec le Brésil.

Mais ces manœuvres sont loin d’être assurées d’un succès. Depuis quelques semaines, Lula a clairement abandonné son ambition d’une diplomatie équilibrée. Lors du sommet de Rio des Brics qui s’est déroulé à Rio début juillet, il a ouvertement défendu l’idée de la dédollarisation et d’une gouvernance indépendante de l’intelligence artificielle. Ce sommet et ses conclusions ont provoqué un accès de colère à Washington où on a vu la mise en place d’une alliance hostile aux États-Unis. Brasilia semble donc, de plus en plus, avoir tiré les leçons de l’impérialisme « gringo » en se rapprochant des autres puissances du Sud global.

Parallèlement, Lula a rejeté les exigences de Trump en lui rappelant qu’il n’avait pas été élu « pour être empereur du monde ». Le 31 juillet, Brasilia a annoncé préparer des répliques aux sanctions. Paradoxalement, le soutien trumpiste au camp Bolsonaro permet à Lula de hisser l’étendard de la défense de la souveraineté brésilienne et de rejeter ses adversaires d’extrême droite dans le camp des alliés des ennemis du Brésil.

Comme, par ailleurs, les droits de douane vont toucher de plein fouet les secteurs agro-exportateurs du pays qui étaient les premiers partisans de Bolsonaro, Lula peut tenter de construire une « union nationale » contre Washington. Dans l’immédiat, la popularité de Lula semble s’être nettement améliorée en juillet. Et cela est d’autant plus intéressant pour le président brésilien que l’impact des taxes aux États-Unis sera réduit puisque ce pays ne représente que 10 % des exportations brésiliennes, soit trois fois moins que la Chine. Brasilia est beaucoup plus sensible aux spéculations sur sa monnaie, mais ses taux élevés protègent le pays pour l’instant.

En réalité, la manœuvre de Trump est à haut risque. Si Lula ne cède pas et qu’il parvient à traverser les effets de ces droits de douane gigantesques, il pourra accuser l’extrême droite d’avoir joué contre les intérêts nationaux. Son pouvoir pourrait alors en sortir finalement renforcé. C’est pourquoi l’annonce de ce 31 juillet n’est peut-être que le début d’un combat de plus grande ampleur. Car, du point de vue de Donald Trump, une défaite face au Brésil semble peu envisageable.

Romaric Godin


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