Scandale : quand le Pape béatifie des tortionnaires

mercredi 14 novembre 2007.
 

Assassiné durant la guerre civile, le père Gabino Olaso Zabala faisait partie de l’ordre des Augustins. Pourtant, il a lui-même martyrisé un autre prêtre. Sa victime : Mariano Dacanay, un prêtre philippin accusé de sympathiser avec un mouvement qui demandait le départ des Espagnols de leur ancienne colonie.

Le traité de Paris du 10 décembre 1898, mettant fin à la guerre hispano-américaine, prévoyait que l’Espagne cède ses dernières colonies, dont le Philippines où les combats pour l’indépendance se poursuivront jusqu’en 1902.

Dans la biographie d’Olaso Zabala, le récent béatifié, rien n’évoque cet aspect peu glorieux de son parcours. Il est simplement annoncé : “Il a été ordonné prêtre en 1893. L’année suivante, il a été envoyé aux Philippines comme missionnaire et professeur du séminaire Conciliar de Vigam. Il est retourné en Espagne en 1900.”

DES CADAVRES DANS LE PLACARD DES BEATIFICATIONS.

Mariano Dacanay, qui a eu la chance de survivre à son supplice, a laissé dans ses écrits un témoignage de ce qu’il a enduré : “La victime est obligée de se tenir accroupie. On lui attache les mains à une canne de bambou placée sous ses genoux. Dans cette position, elle est comme un ballon qui roule sur le sol au moindre mouvement. Dans cette position humiliante et douloureuse, des gardes me frappaient et m’insultaient chaque fois que je ne disais pas ce qu’ils voulaient entendre, me laissant le corps enflammé et terriblement meurtri. Au lieu d’être solidaires de ma souffrance, le prieur et sept responsables du séminaire observaient mon martyre avec des signes visibles de plaisir. Parmi ceux qui demandaient aux gardes de me traiter avec plus de cruauté, il y avait le père Gabino Olaso. Quand je tombais à cause des coups et roulais sur le sol, je recevais des coups des pieds comme si j’étais une balle, et on me frappait la tête contre un poteau. Une fois, alors que je roulais près du père Gabino, en train de contempler tranquillement la scène, ce dernier me donna un terrible coup sur la tête qui me laissa anéanti.”

Il y a dans ces faits comme un air d’Inquisition... Le cas de Mariano Dacanay n’est sûrement pas unique, et sans doute pas mal d’autres y ont-ils laissé leur vie. Comme les prêtres et religieux basques exécutés par les franquistes, Dacanay fait partie des laissés pour compte de l’histoire.

Le national-catholicisme cher à Franco et à la hiérarchie catholique espagnole ne donne pas dans le détail.

BEATIFICATIONS : FOI OU NOSTALGIE D’ UN ORDRE ANCIEN ?

Avocat et membre du Forum pour la mémoire de Tolède, Emilio Sales Almazan s’exprimait en octobre dans le mensuel espagnol Rebelion . Texte dont nous reproduisons de larges extraits, qui développe une réflexion à partir de l’exécution d’un prêtre engagé dans une action à caractère politique en faveur des milieux fortunés et conservateurs.

En guise de préambule, Emilio Sales Almazan entend répondre aux interventions de Lopez Teulon dans la revue du parti d’extrême-droite Fuerza Nueva . Résidant à Talavera, en Castille, confesseur des sœurs du collège religieux de Santo Domingo, ledit Lopez Teulon est par ailleurs l’un de promoteurs des 497 béatifications célébrées à Rome le 28 octobre. “Un événement qui devrait être inscrit au Mondial des records Guinness”, note Emilio Sales Almazan. “D’entrée il y a un sérieux doute que les supposés martyrs soient morts pour la cause de leur foi, et j’ai ici l’un d’eux auquel on va rendre hommage dans cette localité” ( Talavera ).

Il s’agit de Don Saturnino Ortega, qui fut curé de Santa Maria la Mayor et archiprêtre de Talavera .

” Une mort qui n’est sans doute pas étrangère à ses activités politiques, si l’on se réfère à l’ouvrage de José Perez Conde, Juan Carlos Jimenez Rodriguez et Benito Diaz Diaz intitulé : la Guerre civile à Talavera de la Reina, conflit armé, répression et vie quotidienne, couronné par le prix Jimenez de Gregorio 2006. “Dans ses pages 196 et 197, l’ouvrage établit le profil de Don Saturnino Ortega. Celui-ci était un clair représentant de l’Eglise la plus conservatrice, ferme soutien des secteurs économiques les plus puissants de la ville. Face aux revendications des associations ouvrières qui essayaient d’améliorer de lamentables conditions de travail et de vie, Saturnino Ortega plaidait pour la résignation chrétienne, l’acceptation des injustices et la pratique de la charité. Avec l’intention d’affaiblir les syndicats et les partis ouvriers, il fonde un syndicat dit Syndicato de la aguja, établi dans le collège des religieuses de la Ensenanza.

Loin de formuler une quelconque revendication pour de meilleures conditions de travail, ce que cherchait ce prétendu syndicat était d’endoctriner les jeunes et leur faire la morale, en les éloignant des associations domiciliées dans la Casa del Pueblo (maison du peuple). Il voulut aussi créer un syndicat pour les ouvriers, mais sur ce point il connut un échec retentissant. Son attitude entraîna des affrontements continus avec le monde ouvrier et réformiste, étant donné la défense outrancière que le curé faisait des milieux les plus fortunés et conservateurs.”

LES OUBLIES DE L’ EGLISE.

Don Saturnino Ortega sera exécuté par un groupe de républicains, après avoir été emprisonné et molesté. “Dites-moi, poursuit Almazan, si sa tâche n’excédait pas ses responsabilités spirituelles, et s’il ne se posait pas en soutien des puissants comme c’est habituel dans la hiérarchie catholique. (...) Son idéologie politique ne justifie pas sa mort. Pas plus que cette mort justifie qu’on le considère comme un martyr. Il n’a pas été tué pour avoir récité le rosaire ou avoir donné une aumône aux pauvres.”

“Son assassinat, si déplorable soit-il, ne justifie pas le coup d’Etat de Franco, les fusillés de Badajoz , ni les exécutions qui eurent lieu à Talavera lorsque le troupes de Yagüe entrèrent dans la ville. (général Juan Yagüe Blanco, un des acteurs du complot militaire avec Franco, après la victoire du Frente Popular aux élections du 16 février 1936). Sa mort ne justifie pas davantage l’attitude de l’Eglise qui s’est ralliée à la junte militaire, laquelle assassinait en masse les paysans, les syndicalistes, les républicains, les gens de gauche, dont le seul délit était de défendre leurs idéaux... Ce qui en soi est parfaitement anti-chrétien.”

“Retour sur les béatifications, qui coïncident avec l’élaboration de la loi sur la mémoire historique. “On pourrait le considérer comme un hasard ou un manière de vouloir occulter les milliers de tombes anonymes dans les fossés, l’emprisonnement d’hommes en lutte pour la légalité, et une répression qu’on peut considérer comme la plus grande tuerie d’Espagnols de toute l’histoire du pays. (...) L’assassinat de Don Saturnino ne fut pas un acte planifié, consenti, par le gouvernement de la République, mais une réponse incontrôlée, la haine semée durant des décennies, lorsque la misère absolue est face à un pouvoir exercé au nom du Christ. (...)”

“A la différence de la République, les putschistes planifièrent l’assassinat au plus haut niveau de tout élément d’opposition, fusillant sans justice, ni pitié, plus de sept cents personnes rien que dans les prisons de Talavera . Victimes toujours oubliées de l’Eglise catholique, si ce n’est un Don Saturnino Ortega qui prêchait la soumission et l’acceptation de la pauvreté, fruit de la volonté divine à laquelle l’homme doit se plier (...) Bien que l’Eglise prédise une meilleure vie après la mort, elle veille à ce qu’il ne manque rien à ses alliés de classe.”

Emilio Sales Almazan s’attarde ensuite sur les incendies et destructions d’œuvres d’art, toiles et statuaire dans les églises, évoquées par Lopez Teulon dans la revue du parti Fuerza Nueva. “On parle du remplacement de ces biens, mais pas du travail de restauration assuré par des prisonniers. Travail assimilé, d’après les investigations faites par la suite, à l’esclavagisme. On peut citer la cathédrale de Vich , l’église del Carmen de Valladolid, le couvent des Adoratrices , le séminaire de Vich , celui de Ervedelas ... L’Eglise allemande a indemnisé, pour des motifs similaires, les esclaves du nazisme qui travaillèrent pour elle.”

“De tout cela, il y a une analyse que la Curie n’a pas faite” :

“pourquoi, dans un moment déterminé, des groupes ou des personnes focalisèrent-ils leur colère contre les prêtres et leurs églises ?”

“Comment fut-il possible, que profitant du secret de la confession, des prêtres aient pu réunir des informations de leurs paroissiens et... les transmettre aux chefs factieux ?”

“ Il est curieux de constater que les prêtres qui moururent de la main des phalangistes et des groupes franquistes ne soient pas dans la liste des béatifiés. Comme ces curés basques qui se positionnèrent contre Franco ”.


Signatures: 0
Répondre à cet article

Forum

Date Nom Message