Confucius et le confucianisme, philosophie politique et morale depuis 2500 ans

dimanche 13 août 2017.
 

Né le 28 septembre 551 (d’après la tradition), Confucius revient dans l’actualité en ce début de 3ème millénaire, y compris en France : exposition de la BNF, œuvres éditées par La Pléiade, film sorti en 2010, dossier dans plusieurs revues…

Le confucianisme (constitué de ses écrits ainsi que ceux de Mencius, Xun Zi...) fait partie des trois grandes doctrines (avec le taoïsme et le bouddhisme) qui ont structuré la pensée philosophique, politique, morale (globalement culturelle) de la Chine sur 2500 ans, mais aussi ailleurs en Asie orientale.

La Chine classique : principale civilisation de l’histoire humaine sur deux millénaires

Je viens de parcourir le principal article du dossier du Magazine littéraire de cet été (n°491), intitulé « De -551 à aujourd’hui Confucius, les voies de la sagesse ». Simon Leys est l’auteur de ce texte. Universitaire en littérature chinoise, sinologue mondialement reconnu, je ne conteste pas sa connaissance du sujet et même sa compétence infiniment plus grande que la mienne. Cependant, plusieurs accords (1) et désaccords (ci-dessous 2, 3, 4, 5, 7) me viennent à l’esprit.

1) Confucius

Son père, Shu Liang He, était gouverneur de la principauté de Lu. Ayant épousé en secondes noces une adolescente de 15 ans, il mourut alors que leur fils Confucius atteignait l’âge de 3 ans. Après avoir reçu une éducation soignée et occupé divers emplois à la cour de Lu, celui-ci devint lui-même ministre durant quelques années. A partir de -496, il parcourut la Chine en essayant de faire valoir ses compétences, réunit des disciples. Sur la fin de sa vie (mort en -479), il revint sur sa terre natale, réalisa un travail d’écriture et de compilation de textes anciens pour bâtir les fondements d’un système de pensée cohérent.

Les Entretiens rassemblés par ses disciples permettent de connaître assez précisément la personnalité et la vie de Confucius. Simon Leys écrit à juste titre Les Entretiens sont le seul endroit où l’on peut rencontrer le vrai Confucius vivant... enthousiaste... émotif... choquant fréquemment son entourage... Il affirme que l’amour et l’extase constituent des formes de connaissance supérieures à celles du savoir intellectuel. En contraste avec l’image conventionnelle du lettré... les Entretiens montrent que Confucius était un homme d’action et un sportif accompli... dressage et maniement des chevaux, tir à l’arc, pêche, chasse..."

2) Confucius, un « politicien raté » marginalisé ou un philosophe politique ayant l’expérience du pouvoir

Simon Leys présente Confucius comme un original, rejeté (avec ses disciples) de son vivant, par la société « Les gouvernants du moment se liguèrent partout pour leur barrer tout accès au pouvoir. Et, finalement, c’est ainsi que Confucius se trouva réduit, non seulement de son vivant, mais pour tous les siècles de son destin posthume, au rôle relativement inoffensif d’Educateur suprême. Ce mythe glorieux a masqué pendant plus de deux millénaires la tragique réalité d’un politicien raté. »

Cette caractérisation me paraît effacer la tranche de vie qui a sans doute le plus pesé sur sa doctrine. Confucius a travaillé très tôt dans des emplois publics avant d’occuper, vers l’âge de 45 à 50 ans les fonctions de Grand ministre de la justice. Il joue un rôle décisif dans la signature d’un traité de paix avec le royaume concurrent de Li. Cette réussite lui permet d’accéder à la fonction de premier ministre dans le royaume de Lu. C’est dans ce contexte que sa pensée politique s’est construite et aguerrie, qu’il a rapidement gagné des disciples. Ce que nous savons de ses passions (lecture, enseignement, dressage des chevaux, voyages, musique..) correspond au profil d’un lettré bien inséré socialement même si le contexte était instable.

Il est vrai qu’ensuite, durant 14 ou 15 ans, il parcourra les différents royaumes chinois, sans accès au pouvoir, mais sa pensée reste celle d’un dirigeant politique en responsabilité de la collectivité. Les autres grands philosophes politiques, de Platon à Rousseau, n’ont pas bénéficié de l’expérience institutionnelle de Confucius. C’est évidemment là une raison essentielle du rôle que vont jouer ses écrits dans l’idéologie dominante de l’empire chinois.

3) Etudier Confucius (individu « original ») ou le confucianisme (système de pensée principal de la société impériale chinoise)

Première remarque : Simon Leys met essentiellement en avant le texte des Entretiens "Dans toute l’histoire du monde, nul livre plus que les Entretiens n’a exercé durant une plus longue période, une plus profonde influence sur un plus grand nombre d’hommes. Prêchant une morale humaniste de fraternité universelle, ce mince petit recueil a inspiré tous les peuples de l’Asie orientale, et en particulier il est resté la pierre angulaire de la plus ancienne civilisation vivante de notre planète... Si nous ignorons ce livre, nous nous interdisons le principal accès à l’univers chinois, et quiconque ignore la Chine se condamne à n’atteindre jamais qu’une compréhension très limitée de l’expérience humaine." On peut s’affirmer en accord total avec ce texte à condition de remplacer "ce livre" par "le confucianisme", sinon c’est donner aux Entretiens une fonction religieuse du type Evangiles ou Coran qu’il n’a jamais eu en Asie orientale, à ma connaissance.

Simon Leys écrit encore « … Chaque fois qu’un esprit original se manifeste en ce monde, les gens s’efforcent aussitôt de s’en débarrasser. A cette fin, ils usent généralement de deux méthodes : la première… on isole le personnage en question d’un mur de silence, on l’enterre vivant. Si ces manœuvres restent sans effet, on passe à la seconde méthode, bien plus radicale et redoutable, la glorification… de son vivant, Confucius subit le premier traitement ; une fois mort, le second. »

Il ne fait pas de doute que l’érection du confucianisme en doctrine d’Etat par les empereurs chinois s’est réalisée en privilégiant dans cette pensée tout ce qui pouvait contribuer à justifier et maintenir la société en place. Ceci dit, présenter Confucius comme un individu génial, un « esprit original », un « Maître » de sagesse… indépendamment du contexte socio-économique de la Chine impériale, ne me paraît pas la meilleure clef de compréhension de la pensée confucéenne.

Il existe un rapport étroit entre d’une part la société chinoise de l’époque, sa civilisation, ses croyances populaires, le rôle des pouvoirs politiques, le rôle des fonctionnaires et d’autre part l’enseignement de Confucius puis le confucianisme. Ni ce texte de Simon Leys, ni tout autre texte de ce dossier ne fait référence à cela.

4) Les textes du confucianisme sont l’expression de la culture chinoise sur 2000 ans au moins

La Chine classique : principale civilisation de l’histoire humaine sur deux millénaires

Les Classiques, par exemple, principal support de l’enseignement de Confucius lui sont en fait antérieurs, parfois très antérieurs, à ma connaissance. Il s’agit d’un héritage culturel collectif de la civilisation chinoise plus que le produit d’un génie. Il en va de même pour le Chunqiu composé à partir des chroniques (-722 à – 481) de la principauté de Lu. Il en va également de même pour les traités présentés par la tradition comme écrits par son petit-fils alors qu’ils émanent plus probablement de l’empire Han.

Le texte de présentation du confucianisme lors de l’exposition sur ce sujet par la Bibliothèque Nationale de France me paraît correspondre à la réalité historique :

"La pensée confucéenne se développe au sein de plusieurs "écoles" nées dans les clientèles princières, dans le contexte troublé des Royaumes combattants : le pouvoir central se renforce, les premières institutions monarchiques se constituent, ainsi qu’un corps de fonctionnaires, payés et révocables, tandis que s’élaborent des recettes de sagesse, de longue vie et d’art du gouvernement.

Le confucianisme s’est élaboré à partir de la pensée de Confucius et d’un corpus de sources plus anciennes. Elle repose sur la prise de conscience d’un déclin, par rapport à l’époque mythique des premiers rois de la dynastie des Zhou, représentant un "âge d’or" politique et culturel. Pour retrouver ce temps mythique, le souverain doit se montrer moralement exemplaire, il doit être capable d’attirer à lui les talents et de s’entourer de sages conseillers pour gouverner. Ceux-ci forment la classe des lettrés fonctionnaires, ils doivent être éduqués dans le corpus des "Classiques" qui a pris forme au cours des siècles."

5) Pour Simon Leys, le confucianisme aurait défiguré Confucius

Simon Leys défend dans son article du Magazine littéraire un point de vue particulier : la pensée originale de Confucius aurait été défigurée par le confucianisme, idéologie d’Etat utilisée par les pouvoirs politiques après la mort de celui-ci.

« Pendant plus de deux mille ans, les empereurs de Chine ont organisé le culte de Confucius en une sorte de religion d’Etat, laquelle, à son tour, est devenue, le principal obstacle à une vraie compréhension de la personnalité et de la pensée du Maître. »

« Ce confucianisme au service du prince fait un usage sélectif de tous les préceptes susceptibles de renforcer le respect des autorités, cependant que des notions non moins essentielles, mais potentiellement subversives, sont escamotées – ainsi l’obligation de justice qui doit toujours accompagner l’exercice du pouvoir, et surtout le devoir moral qu’ont les intellectuels de critiquer les erreurs du souverain et de dénoncer ses abus, fût-ce même au prix de leur vie. En conséquence de ces manipulations idéologiques, le nom même de Confucius a fini, aux yeux des modernes, par se trouver associé à la pratique millénaire de la tyrannie… Le culte confucianiste, tel que l’impose le pouvoir impérial quelques siècles plus tard, a conventionnellement figé les traits du Maître en une image de propagande, solennelle, pédante et pompeuse. »

Comment, d’après lui, retrouver la pensée originelle de Confucius ? en partant d’une « candide ignorance » pour lire aujourd’hui les Entretiens. « L’étranger qui, pour la première fois, se plonge aujourd’hui dans la lecture des Entretiens de Confucius bénéficie au moins d’un précieux avantage : sa candide ignorance. Nulle orthodoxie traditionnelle d’une part et, d’autre part, nul dogme progressiste ne lui ont d’avance gâté ces pages, et il va pouvoir les découvrir sans préjugés, dans toute leur vie et leur fraîcheur originelle. »

Les Entretiens font effectivement le portrait d’un homme aux aspects complexes. Leur lecture est intéressante indépendamment de tout a priori. Ceci dit, elle apporte beaucoup plus en l’analysant en même temps que les caractéristiques de la société chinoise de l’époque, en même temps que leur devenir dans le confucianisme.

6) Confucius et confucianisme au coeur de la civilisation d’Asie orientale

Dans son brillant article "Confucianisme et marxisme au Vietnam", Nguyen Khac Vien raconte son dialogue avec Camus "Albert Camus avait un jour avancé l’idée que que la paix du monde pourrait être préservée, si les hommes de bonne volonté de tous les pays instauraient une sorte de confrérie universelle, à la manière des lettrés confucéens et en s’inspirant de la pensée confucéenne. Je lui demandai sur quoi il se fondait pour penser que la doctrine confucéenne pouvait servir aujourd’hui à établir la paix universelle. "Sur les textes de Confucius" me répondit Camus. Le confucianisme, disais-je, faisait partie d’une société donnée. Pensez-vous vraiment le détacher de son contexte historique et social pour le reservir à notre époque ? Pour Albert Camus, le confucianisme était une doctrine parmi d’autres... et comme toute grande doctrine, on peut toujours y trouver de quoi étayer de grandes vues sur l’homme et sur le monde. Pour les Vietnamiens, le confucianisme représente beaucoup plus qu’une doctrine inscrite dans des textes vénérables ; il est un legs de l’histoire, un legs fondamental à assimiler, à combattre, à surmonter au cours de la mutation historique que le pays est en train de traverser à l’époque actuelle."

Confucius comme le confucianisme peuvent être mieux compris en les étudiant dans le cadre de la société d’Asie orientale que par une lecture candide des Entretiens. C’est le cas par exemple pour le Vietnam :

Vietnam : histoire, Etat, lutte paysanne, confucianisme, communes, lettrés et mode de production asiatique

Le confucianisme présenta les caractéristiques d’une idéologie dominante au service du pouvoir. Mais :

* ce pouvoir ne s’appuyait pas sur une classe dominante économiquement ; il était fortement dépendant de la paysannerie ;

* il ne peut pas être seulement analysé comme « au service du prince », comme une « tyrannie » puisqu’il a fréquemment servi de drapeau à de vastes révoltes dont l’objectif était que le pouvoir politique reste garant de la justice sociale.

Des théoriciens marxistes estiment que le confucianisme représentait l’idéologie de la classe paysanne et des lettrés.

Il gagne à être compris dans le cadre de la civilisation chinoise dans ses caractéristiques profondes

* Le mode de production asiatique

Le confucianisme représentait une idéologie d’état portée par la couche sociale (hétérogène) des lettrés qui se vivait comme cœur de la société. La bureaucratie d’état avait besoin d’un confucianisme dans lequel l’obligation de justice allait de pair avec l’exercice du pouvoir puisque sa crédibilité vis-à-vis des populations dépendait de la capacité de ce pouvoir à être vécu comme juste, comme utile, comme compétent ; de plus, elle s’opposait naturellement à tout enrichissement personnel, à tout pouvoir personnel menaçant l’équilibre social précaire entre l’Etat impérial et les populations.

7) Sur l’attitude du socialisme vis-à-vis du confucianisme

« Au début du XXème siècle, pour toute l’élite révolutionnaire, la doctrine confucéenne devint synonyme d’obscurantisme et d’oppression ».

Ce diagnostic de Simon Leys peut se fonder sur tel ou tel texte (par exemple tel activiste de la révolution culturelle). Ceci dit, il me paraît passer à côté de l’essentiel :

* l’effort fait dès le début par les penseurs socialistes pour comprendre les spécificités des civilisations asiatiques par rapport à l’Europe

* la compréhension de l’aspect progressiste de certains concepts de la culture traditionnelle comme taïping (grande harmonie), pingjun (égalisation), jingtian (égalité des terroirs, communisme agraire)... et l’utilisation de passerelles de celle-ci vers le socialisme

* la compréhension du lien entre confucianisme (taoïsme également) et mouvements sociaux dans l’histoire de l’Asie orientale. Wang Xian-shi (commandant d’une grande révolte au 9ème siècle) par exemple, se proclame "grand général pour rétablir l’égalité (la justice, l’équité)".

* l’analyse par les socialistes des différentes écoles de pensée et différents auteurs du confucianisme, certains pouvant être considérés comme des précurseurs du socialisme (Mencius, Mo-Tseu, Wang Mang, Wang-Anshi par exemple)

Wang Mang, précurseur du socialisme ? devient empereur de Chine le 10 janvier an 9

Houang Tchao et ses insurgés prennent Chang’an

* Jean Droz note dans son Histoire générale du socialisme que les premiers socialistes chinois vers 1905 "discutaient des ancêtres confucéens du socialisme".

* Mao Tsé Toung a toujours insisté sur le fait que le communisme avait pour but d’accomplir dans la réalité les objectifs utopiques du confucianisme "permettant à l’humanité d’entrer dans l’ère du datong" (grande concorde, grande unité ).

8) Humanisme et politique chez Confucius

Le confucianisme constitue un système de pensée de type humaniste pour cinq raisons. Sur ce point, l’article de Rémi Mathieu dans le Magazine littéraire n°491 présente un intérêt certain :

* Il s’agit d’une doctrine et d’une pratique centrée sur l’homme "Parler de mystères, opérer des miracles pour laisser un nom à la postérité, je ne le fais point... Les dieux, il faut les vénérer mais s’en tenir à distance... La voie n’est pas en dehors de l’homme... L’homme de bien se contente de transformer l’homme, il s’en tient là... Je ne suis pas quelqu’un qui aurait reçu des lumières spéciales, je suis seulement un homme qui a beaucoup étudié et qui, sans répit, cherche à enseigner aux autres." (Confucius)

* L’humanité (ren) est sans aucun doute, l’idée la plus importante et la plus novatrice de la pensée confucéenne ; elle peut être considérée comme le coeur de sa doctrine... "Etre humain, c’est aimer autrui" (Confucius)

* Le perfectionnement de soi constitue un but et une méthode pour le confucianisme. "Ce but consiste à accéder à la meilleure part de sa nature propre pour être capable d’agir en vue du bien d’autrui autant que du sien" (Rémi Mathieu)

* L’étude est le complément indispensable de la formation morale chez Confucius. Il ne s’agit toutefois pas d’acquérir des savoirs spécialisés mais d’entretenir une pensée ouverte. "Etudier, c’est comme ne jamais toucher le but" (Confucius)

* Elle définit l’homme comme un être social

* « Pour Confucius, la politique est une extension de l’éthique « Gouvernement est synonyme de rectitude. Si le souverain suit le droit chemin, qui oserait en dévier ? » Pour faire vivre la justice, il insiste plus sur le rôle des pouvoirs politiques et sur une morale sociale que sur les lois. " Un bon gouvernement est assuré par la qualité des hommes, non par celle des lois".

La notion d’intérêt général et d’état constituent des piliers de la pensée politique de Confucius.

9) Idéologie dominante, langage et pensée construite aux termes rigoureux

Un disciple demande à Confucius « Si un souverain vous confiait un territoire que vous pourriez gouverner à votre guise, quelle serait votre première initiative ? – Ma toute première tâche serait assurément de rectifier les dénominations… Si les dénominations ne sont pas correctes, si elles ne correspondent pas aux réalités, le langage est sans objet. Quand le langage est sans objet, l’action devient impossible… C’est pourquoi la toute première tâche d’un homme d’Etat est de rectifier les dénominations. »

Simon Leys insiste à juste titre sur l’importance de cette anecdote dans la pensée de Confucius. Il y ajoute un exemple judicieux, montrant une grande différence avec l’idéologie chrétienne féodale européenne ( même si l’ascension sociale resta très limitée en Chine) « A l’origine junzi signifiait « gentilhomme », « aristocrate », c’est-à-dire membre héréditaire de l’élite sociale. Pour Confucius, au contraire … on ne naît pas « honnête homme », on le devient, par la pratique de la vertu et par l’éducation… Seuls les honnêtes gens ont compétence pour gouverner ; l’autorité politique ne peut être conférée que sur la base de critères d’excellence morale et intellectuelle ; aussi, ni la naissance ni la richesse, ne sauraient assurer l’accès au pouvoir ».

Notons enfin l’importance de la pensée concrète, de l’art du raisonnement et de la logique chez les disciples de Confucius, en particulier Mozi et Xun Zi.

Jacques Serieys


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