Le cycle politique, instrument d’analyse des périodes et conjonctures

mercredi 13 septembre 2017.
 

- A) Le cycle politique : définition et remarques
- B) L’importance du concept de cycle politique : quelques exemples
- C) Le débat des années 1929 à 1932 sur la période dans le mouvement communiste
- D) Quelques cycles politiques dans l’histoire de l’Europe puis du monde

A) Le cycle politique : définition et remarques

A1) Processus théorique

L’histoire humaine connaît des cycles de combativité sociale comprenant généralement cinq étapes :

- une phase incertaine d’indices de montée des luttes et aspirations populaires

- une phase de montée de la combativité populaire,

- une phase d’apogée,

- une phase de retombée,

- une phase de faible combativité et conscience

avant le début d’un nouveau cycle.

A2) Processus historique réel : Aucun cycle ne ressemble à un autre

La durée du cycle et de ses différentes phases, la niveau de combativité et son ampleur internationale, le type de politisation varient considérablement, d’où l’importance d’essayer d’analyser les caractéristiques du cycle au cours même de son développement

Selon les victoires ou défaites des combats sociaux et politiques, chaque phase dure plus ou moins longtemps, chaque montée du cycle peut être ralentie, cassée ou accélérée, chaque période présente ses propres spécificités et entraîne plus ou moins de conséquences à long terme, enfin tel ou tel pays peut être touché et pas tel autre.

Les périodes de haute combativité peuvent être courtes, presque avortées suite à une grosse défaite. Parmi ces cas, notons 1823 et la défaite espagnole, 1871, 1905... Après la défaite de la Commune, quatrième massacre de masse des milieux populaires progressistes français, la nouvelle période internationale de haute combativité attendra 46 ans, ce qui se comprend.

A3) Critères d’analyse d’un cycle

Les critères pour évaluer la période et la conjoncture au sein du cycle sont nombreux mais doivent être maniés avec rigueur :

- nombre de grèves, nombre de salariés concernés, type de revendication et durée de ces luttes,
- affluence et ambiance des meetings et manifestations
- résultats électoraux
- augmentation du nombre d’adhérents dans les syndicats, partis de gauche, organisations anticapitalistes, audience de leur presse
- activité politique et associative autour des aspirations progressistes...

A4) Temps accordés et désaccordés

Pour des raisons objectives et subjectives, tous les pays ne sont pas touchés au même moment de la même façon. Même au sein de chaque pays, chaque région et chaque ville n’est pas non plus touchée au même moment de la même façon.

Certaines crises révolutionnaires locales sont connues comme celle d’Odessa en 1905, de Winnipeg et Seattle après la Première guerre mondiale.

27 juin au 8 juillet 1905 : Grève générale, massacre d’Odessa et mutinerie du cuirassé Potemkine

6 au 11 février 1919 Grève générale et crise révolutionnaire locale à Seattle (USA)

15 mai au 25 juin 1919 : Grande grève générale de Winnipeg (Canada)

Dans les années 1917-1925, la France a connu des crises révolutionnaires locales mais nationalement pas de grève générale ou phénomène révolutionnaire contrairement à l’Allemagne, l’Italie, la Finlande, l’Argentine, la Russie, la Hongrie, la Grande Bretagne...

Dans mes articles, j’utilise très souvent cette notion de cycle politique. Plutôt que de répéter le contenu de ce concept dans chaque article l’utilisant, j’avais prévu un article spécifique à mettre en lien pour le lecteur. L’article ci-dessous ne constitue qu’un premier jet manquant de précision et bientôt complété.

B) L’importance du concept de cycle politique : quelques exemples

B1) Exemple du recul après l’apogée révolutionnaire de 1968 : la Gauche prolétarienne, Cause du Peuple

J’ai vécu plusieurs débats dans les années 1968 à 1975 qui portaient sur l’appréciation du point où nous en étions dans le cycle des luttes.

Le groupe maoïste Gauche prolétarienne théorisait la courbe ascendante du rapport de force face à l’impérialisme, au niveau international ("le vent d’Est l’emporte sur le vent d’Ouest", "l’impérialisme est un tigre en papier"...) et particulièrement en France. Une telle analyse justifiait :

- une orientation politique de "guerre du peuple" symbolisée par la chanson Les nouveaux partisans.
- une logique d’affrontement direct avec la police
- la mise en place de zones libérées (par exemple à Toulouse dans les quartiers de la Briquèterie, de Bagatelle, de l’Arsenal...)

B2) Exemple du recul après l’apogée révolutionnaire de 1968 : l’extrême gauche en Italie

Lors d’une manifestation internationale à Milan au printemps 1973, en soutien à la résistance vietnamienne face aux USA, je me rappelle d’une longue discussion sur la Place du Dôme d’où partait le défilé avec deux militants ouvriers de Potere Operaio. Ils étaient persuadés que d’une part toute orientation politique anticapitaliste non appuyée sur un rapport de force social, idéologique et militaire était une tromperie, d’autre part que le sentiment de révolte n’avait pas faibli depuis 1968, au contraire, d’où la possibilité d’une pratique anticapitaliste violente de masse.

Je me rappelle encore de mon embarras pour répondre à plusieurs de leurs arguments, par exemple sur le fait que toute orientation plus ou moins réformiste ou à long terme impliquait une croyance au moins partielle dans la neutralité de l’Etat et une surestimation du rôle positif des syndicats et des partis réformistes ; sur ce point, je reste dubitatif. Par contre, je ne doute pas qu’ils se trompaient sur l’évolution du rapport de force, de la radicalité et de la conscience durant ces années après 1968.

B3) Lutte armée en Amérique latine

Un débat important a traversé les organisations de la 4ème internationale sur cette question. Le choix en faveur de la lutte armée dépendait évidemment de l’analyse de la période au niveau international et sur le continent latino-américain.

B4) 10 mai 1981 en France : poussée révolutionnaire ou conséquence électorale différée de la crise révolutionnaire de 1968 ?

Cette question était très importante en 1981 après la victoire électorale de l’Union de la gauche en France.

Considérer que nous étions au niveau international dans une phase de recul essentiellement marquée par un redéploiement militaire, économique et monétaire des USA et du grand capital justifiait de prendre en compte prioritairement les questions européennes et internationales et non prioritairement le processus de sortie du "capitalisme monopoliste d’Etat français". Cela garde une utilité aujourd’hui pour comprendre la faiblesse des mouvements sociaux durant cette période, pour comprendre aussi le poids du contexte réactionnaire international sur la fin de l’URSS et des pays de l’Est.

Considérer que nous étions au niveau international dans une phase de recul par rapport aux années 68, permettait de comprendre l’isolement dans lesquels se trouvaient la révolution nicaraguayenne, le Vietnam, la grève des mineurs anglais, le gouvernement afghan et d’adapter ainsi ses priorités...

Une organisation française d’extrême gauche, l’OCI, a porté l’analyse d’un contexte révolutionnaire en France à ce moment-là avec des implications stratégiques qui se sont avérées fausses et affaiblissantes pour cette organisation elle-même.

C) Le débat des années 1929 à 1932 sur la période dans le mouvement communiste

L’Internationale communiste considère durant cette "3ème période" que la "radicalisation des masses" induit un "essor révolutionnaire" particulièrement en France, d’où l’orientation développée d’appel à la révolution, de refus de toute alliance avec la social-démocratie (même face aux fascistes)...

L’argumentation de Trotsky sur les cycles politiques et sur la période dans laquelle se trouve la France en 1929 s’avèrera juste.

La "radicalisation" des masses est devenue aujourd’hui dans l’internationale communiste un simple credo... Pourtant, elle n’est pas un principe, mais seulement une caractéristique de l’état des masses. Est-elle juste ou fausse dans la présente période ? C’est une question de fait. Pour pouvoir apprécier sérieusement l’état des masses, il faut des critères justes. Qu’est-ce que la "radicalisation" ? Par quoi s’exprime-t-elle ? Qu’est-ce qui la caractérise ?

Cette façon de traiter la question découle non seulement des malfaisantes résolutions de la 10° session de l’Exécutif, mais au fond du programme même de l’Internationale communiste. Il y est question de la radicalisation comme d’un procès incessant. Ce qui veut dire qu’aujourd’hui la masse est plus révolutionnaire qu’hier et sera demain plus révolutionnaire qu’aujourd’hui...

Les sentiments politiques du prolétariat ne se modifient nullement d’une façon automatique dans une seule et même direction. Les mouvements ascendants de la lutte de classes sont remplacés par des mouvements déclinants, les flux par les reflux, selon les combinaisons éminemment complexe des conditions matérielles et idéologiques intérieures et extérieures. Si elle n’est pas utilisée au moment voulu, ou si elle l’est faussement, l’activité des masses passe à son opposé, s’achève par une période de déclin dont la masse se relève ensuite avec plus ou moins de rapidité ou de lenteur, encore une fois sous l’effet de nouvelles poussées objectives.

Quand on examine la question de la radicalisation des masses on de doit pas un seul instant oublier que le prolétariat n’atteint au monolithisme que dans les périodes les plus élevées d’essor révolutionnaire ; dans les conditions ordinaires de la société capitaliste, le prolétariat est loin d’être homogène, l’hétérogénéité de ses couches sociales apparaissent de la façon la plus nette précisément aux tournants du chemin. Les couches les plus exploitées, les moins qualifiées ou les plus politiquement retardataires du prolétariat sont fréquemment les premières engagées dans la lutte, et souvent les premières à l’abandonner au moment des revers. Dans une nouvelle étape, il est plus facile d’entraîner dans le mouvement les groupes d’ouvriers qui, dans l’étape précédente, n’ont pas subi de défaites, sans doute, en général, parce qu’ils n’ont pas encore pris part à de grandes batailles...

Trotsky étudie ensuite les grèves (type de revendications, forme de lutte...) et en particulier les statistiques concernant le nombre annuel de grévistes en France qui passe de 1.462.228 en 1920, 451.854 en 1921, 349.309 grévistes en 1926, 222.606 en 1928.

Du tableau officiel que nous donnons plus haut, il ressort clairement que l’année 1928, qui a été proclamée comme la première année de l’essor révolutionnaire, a connu un nombre de grévistes qui, l’année 1927 prise à part, est le plus bas de toute la décade. Or, tout le diagnostic de la « troisième période », qui avait placé la France dans la soi-disant « avant-garde de l’essor révolutionnaire », s’appuyait surtout, sinon exclusivement, sur les faits du mouvement gréviste.

La "troisième période" d’erreurs de l’Internationale Communiste ( Léon Trotsky, 1930)

D) Quelques cycles politiques dans l’histoire de l’Europe puis du monde

a) Depuis le Moyen Age, des périodes à durée diverse de forte combativité populaire ont déjà été notées sans en tirer plus de conclusions, par exemple :

- De 1378 à 1385, une période de révoltes et révolutions au Moyen Age

- de 1413 à 1419

- de 1524 à 1528 avec une période assez longue autour, de montée puis de recul, qui correspond au développement du protestantisme en Europe

- autour de 1579-1581

- autour de 1642-1644

b) La première période significative au niveau mondial s’étale de 1755 à 1815 avec :

- une phase d’indices indiquant un début de montée entre 1755 et 1773

- une phase de montée de 1773 à 1789

- une longue phase d’apogée de 1789 à 1802

De 1773 à 1802, la plus longue période de poussée populaire, démocratique et révolutionnaire qu’ait connue l’histoire humaine

- une phase de lente retombée de 1802 à 1815

- une phase de recul de 1815 à 1828

c) Durant le 19ème siècle, chaque période de remontée est cassée par une répression sanglante.

- la répression en France et Pologne stoppe la poussée des années 1828 1832

- la répression de juin 1848 à décembre 1851 stoppe le "printemps des peuples" des années 1848

- la répression de la Commune stoppe la poussée des années 1865 1871

d) De 1885 à 1927, le monde connaît une nouvelle longue période de poussée sociale, émancipatrice, démocratique avec une apogée révolutionnaire de 1917 à 1923, prolongée dans quelques pays jusqu’en 1927

Elle est stoppée en raison :

- de l’épuisement des révolutionnaires russes suite à leur longue guerre contre les russes Blancs et contre les armées impérialistes (française, anglaise, américaine, japonaise, canadienne, italienne, roumaine, polonaise...)

- de la bureaucratisation stalinienne de l’URSS permise par cet épuisement

- plusieurs grosses défaites et répressions sanglantes des progressistes en Finlande, Hongrie, Italie, Allemagne, Chine...

e) Le milieu du 20ème siècle est marqué par deux courtes périodes révolutionnaires :

- celle de 1936

- celle de 1945 1949

f) La période révolutionnaire des années 1968 apparaît à nouveau comme relevant d’un cycle politique classique avec :

- une phase d’indices indiquant un début de montée entre 1959 et 1964

- une phase de montée jusqu’en 1968

- une phase d’apogée de 1968 à 1974

- une phase de recul de 1974 à 1983

- une phase conservatrice de 1983 à 1989

g) Depuis 1989, un nouveau cycle paraît en cours avec :

- une phase d’indices indiquant un début de montée entre 1989 et 2002

- une longue phase de lente montée de 2002 à aujourd’hui

2011, année révolutionnaire

15 mai 2011 : Les Indignés en masse sur les grandes places d’Europe

Jacques Serieys


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