L’emprise du journalisme sur les esprits.

dimanche 29 avril 2018.
 

La force matérielle de l’imaginaire.

À une époque où la réalité politique est pour une bonne part construite médiatiquement, ce que l’on pourrait aussi dire d’ailleurs de "la réalité" tout court, il devient indispensable d’avoir des moyens d’analyse des médias à la hauteur des enjeux. Or nous savons, à ce propos , que l’une des références incontournable est le sociologue Pierre Bourdieu qui a beaucoup travaillé sur la production culturelle et symbolique . Il nous livre de précieux outils d’analyse des médias et notamment de la télévision. Ses conférences et ses écrits à ce sujet qui ont maintenant une vingtaine d’années n’ont pas pris une ride.

Faute d’avoir intégré dans leur stratégie politique les travaux de Bourdieu sur le capital symbolique et les médias, l’Autre gauche et en particulier le Front de gauche se sont engagés sur une voie sans issue qui conduit tout droit dans le mur. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette question prochainement.

Nous nous référons à son article "l’emprise du journalisme" dont nous publions le début du texte. Nous indiquons aussi un autre lien permettant d’accéder à son texte sur la télévision. (Livre)

Mais nous avons la chance de disposer aussi de supports vidéo concernant le champ journalistique et la télévision dont nous indiquons les liens

1 – L’emprise du journalisme.

Texte intégral disponible aux sources suivantes :

a) Persée (1)

b) psychaanalyse.com En format PDF (2)

2 – Sur la télévision.

Source : Perspectives gorzieannes (3) Un commentaire intéressant sur le livre de Bourdieu "Sur la télévision" : "Ce que nous cache la télévision"

3 – Fiche de lecture.

On peut télécharger un résumé ou fiche de lecture de 20 pages concernant l’emprise du journalisme et sur la télévision en cliquant ici (4)

4 – Les vidéos de conférences de Pierre Bourdieu sur les médias.

a) Sur la télévision Normalement les 4 vidéos s’enchaînent mais on a recopié les liens séparément.

Cliquer sur le mot Vidéo … pour accéder aux liens correspondants.

Vidéo 1

Vidéo 2

Vidéo 3

Vidéo 4

b) Le champ journalistique Vidéo

Le texte : l’emprise du journalisme

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Début du texte sur l’emprise du journalisme.

L’objet, ici, n’est pas le « pouvoir des journalistes » - et moins encore le journalisme comme « quatrième pouvoir » - mais l’emprise que les mécanismes d’un champ journalistique de plus en plus soumis aux exigences du marché (des lecteurs et des annonceurs) exercent d’abord sur les journalistes (et les intellectuels-journalistes) et ensuite, et en partie à travers eux, sur les différents champs de production culturelle, champ juridique, champ littéraire, champ artistique, champ scientifique. Il s’agit donc d’examiner comment la contrainte structurale que fait peser ce champ, lui-même dominé par les contraintes du marché, modifie plus ou moins profondément les rapports de force à l’intérieur des différents champs, affectant ce que l’on y fait et ce qui s’y produit et exerçant des effets très semblables dans ces univers phé- noménalement très différents. Cela sans tomber dans l’une ou l’autre des deux erreurs opposées, l’illusion du jamais vu et l’illusion du toujours ainsi.

L’emprise que le champ journalistique et, à travers lui, la logique du marché exercent sur les champs de production culturelle, même les plus autonomes, n’a rien d’une nouveauté radicale : on pourrait sans peine composer, avec des textes empruntés aux écrivains du siècle dernier, un tableau tout à fait réaliste des effets les plus généraux qu’elle produit à l’intérieur de ces univers protégés ]. Mais il faut se garder d’ignorer la spécificité de la situation actuelle qui, par-delà les rencontres résultant de l’effet des homologies, présente des caractéristiques relativement sans précédent : les effets que le développement de la télévision produit dans le champ journalistique et, à travers lui, dans tous les autres champs de production culturelle, sont incomparablement plus importants, dans leur intensité et leur ampleur, que ceux que l’apparition de la littérature industrielle, avec la grande presse et le feuilleton, avait provoqués, suscitant chez les écrivains les réactions d’indignation ou de révolte d’où sont sorties, selon Raymond Williams, les définitions modernes de la « culture ». Le champ journalistique fait peser sur les différents champs de production culturelle un ensemble d’effets qui sont liés, dans leur forme et leur efficacité, à sa structure propre, c’est-à-dire à la distribution des différents journaux

On pourra par exemple s’en convaincre en lisant l’ouvrage de Jean- Marie Goulemot et Daniel Oster, Gens de lettres. Écrivains et Bohèmes, où l’on trouvera de très nombreux exemples des observations et des notations constitutives de la sociologie spontanée du milieu littéraire que les écrivains produisent, sans en détenir pour autant le principe, notamment dans leurs efforts pour objectiver leurs adversaires ou l’ensemble de ce qui leur déplaît dans le monde littéraire (cf. J. M. Goulemot et D. Oster, Gens de lettres, Écrivains et Bohèmes, Paris, Minerve, 1992).

Mais l’intuition des homologies peut aussi lire entre les lignes d’une analyse du fonctionnement du champ littéraire au siècle dernier une description des fonctionnements cachés du champ littéraire d’aujourd’hui (comme l’a fait Philippe Murray, « Des règles de l’art aux coulisses de sa misère ». Art Press, 186, juin 1993, p. 55-67). et journalistes selon leur autonomie par rapport aux forces externes, celles du marché des lecteurs et celles du marché des annonceurs.

Le degré d’autonomie d’un organe de diffusion se mesure sans doute à la part de ses recettes qui proviennent de la publicité et de l’aide de l’État (sous forme de publicité ou de subventions) et aussi au degré de concentration des annonceurs.

Quant au degré d’autonomie d’un journaliste particulier, il dépend d’abord du degré de concentration de la presse (qui, en réduisant le nombre d’employeurs potentiels, accroît l’insécurité de l’emploi) ; ensuite, de la position de son journal dans l’espace des journaux, c’est-à-dire plus ou moins près du pôle « intellectuel » ou du pôle « commercial  » ; puis, de sa position dans le journal ou l’organe de presse (titulaire, pigiste, etc.), qui détermine les différentes garanties statutaires (liées notamment à la notoriété) dont il dispose et aussi son salaire (facteur de moindre vulnérabilité aux formes douces de relations publiques et de moindre dépendance envers les travaux alimentaires ou mercenaires à travers lesquels s’exerce l’emprise des commanditaires) ; et enfin de sa capacité de production autonome de l’information (certains journalistes, comme les vulgarisateurs scientifiques ou les journalistes économiques, étant particulièrement dépendants).

Il est clair en effet que les différents pouvoirs, et en particulier les instances gouvernementales, agissent non seulement par les contraintes économiques qu’ils sont en mesure d’exercer mais aussi par toutes les pressions qu’autorise le monopole de l’information légitime - des sources officielles notamment - ; ce monopole donne d’abord aux autorités gouvernementales et à l’administration, la police par exemple, mais aussi aux autorités juridiques, scientifiques, etc., des armes dans la lutte qui les oppose aux journalistes et dans laquelle elles essaient de manipuler les informations ou les agents chargés de les transmettre tandis que la presse essaie de son côté de manipuler les détenteurs de l’information pour tenter de l’obtenir et de s’en assurer l’exclusivité.

Sans oublier le pouvoir symbolique exceptionnel que confère aux grandes autorités de l’État la capacité de définir, par leurs actions, leurs décisions et leurs interventions dans le champ journalistique (interviews, conférences de presse, etc.), l’ordre du jour et la hiérarchie des événements qui s’imposent aux journaux.

Quelques propriétés du champ journalistique

Pour comprendre comment le champ journalistique contribue à renforcer, au sein de tous les champs, le « commercial » au détriment du « pur », les producteurs les plus sensibles aux séductions des pouvoirs économiques et politiques aux dépens des producteurs les plus attachés à défendre les principes et les valeurs du « métier », il faut à la fois apercevoir qu’il s’organise selon une structure homologue de celle des autres champs et que le poids du « commercial » y est beaucoup plus grand.

Le champ journalistique s’est constitué comme tel, au XIXème siècle, autour de l’opposition entre les journaux offrant avant tout des « nouvelles », de préférence « sensationnelles », ou, mieux, « à sensation », et des journaux proposant des analyses et des " commentaires  » et attachés à marquer leur distinction par rapport aux premiers en affirmant hautement des valeurs d’« objectivité » ; il est le lieu d’une opposition entre deux logiques et deux principes de légitimation : la reconnaissance par les pairs, accordée à ceux qui reconnaissent le plus complètement les « valeurs » ou les principes internes, et la reconnaissance par le plus grand nombre, matérialisée dans le nombre d’entrées, de lecteurs, d’auditeurs ou de spectateurs, donc le chiffre de vente (best-sellers) et le profit en argent, la sanction du plébiscite démocratique étant inséparablement en ce cas un verdict du marché.

Comme le champ littéraire ou le champ artistique, le champ journalistique est donc le lieu d’une logique spécifique, proprement culturelle, qui s’impose aux journalistes à travers les contraintes et les contrôles croisés qu’ils font peser les uns sur les autres et dont le respect (parfois désigné comme déontologie) fonde les réputations d’honorabilité professionnelle. En fait, en dehors peut-être des « reprises », dont la valeur et la signification dépendent elles-mêmes de la position dans le champ de ceux qui les font et de ceux qui en bénéficient, il y a peu de sanctions positives relativement indiscutables ; quant aux sanctions négatives, contre celui qui omet de citer ses sources par exemple, elles sont à peu près inexistantes - si bien qu’on tend à ne citer une source journalistique, surtout lorsqu’il s’agit d’un organe mineur, que pour se dédouaner.

Lire la suite en cliquant ici (5)

Annexe : Pierre Bourdieu dans Wikipédia

Biographie : (6)

Liste des œuvres écrites par et sur Pierre Bourdieu (7)

Hervé Debonrivage


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