Révolutions russes 10 : les masses à lʼassaut du ciel 6 et 7 novembre 1917 !

mardi 6 novembre 2018.
 

Fin octobre, les bolcheviks avaient arraché la direction de la quasi-totalité des organes populaires : le Soviet de Petrograd et son Comité militaire révolutionnaire (CMR), les comités dʼusine et de soldats, les comités de quartier et la Garde rouge. Rares étaient ceux qui avaient compris que le parti bolchévique venait de surmonter une de ses plus graves crises intérieures. Mais tous savaient quʼil entendait profiter de la tenue imminente du IIe congrès des soviets pour prendre le pouvoir. Drôle de coup d’État que celui qui fut organisé en plein jour, avec un soutien populaire massif, et contre un pouvoir que plus personne ne défendait !

Bien des années après 1917, Kerensky évoquait de la sorte le tourbillon emportant alors le pays quʼil était censé diriger : « Entre février et octobre, le flot de la révolution grossissait comme celui dʼun torrent. Nous nʼy pouvions rien, ni lʼarrêter, ni le guider. Les militants sʼimaginaient pouvoir diriger le mouvement, lʼaccélérer, lʼinterrompre. Mais le comportement des classes populaires ne correspondait ni à leurs prévisions, ni à leurs plans ». Le ministre-président déchu, qui semblait découvrir en écrivant ces lignes ce quʼétait une révolution, cherchait surtout à justifier sa défaite par lʼimprévisibilité – voire lʼirrationalité – des masses.

Pourtant, depuis lʼécrasement du putsch de Kornilov, toutes les réactions du corps social russe, malgré leur apparente confusion, tendaient à résoudre la contradiction manifeste que constituait le Gouvernement provisoire : cette coalition « révolutionnaire » qui sʼappuyait sur la réaction contre le peuple, et qui était incapable de mener la « guerre défensive » quʼelle prônait martialement. Dans sa brochure L’avènement du bolchévisme, rédigée à Brest-Litovsk en début 1918, en marge des pourparlers de paix avec lʼAllemagne, Trotski rappelle quʼà partir de septembre, « le pouvoir se décentralisait, sʼémiettait, disparaissait partiellement sous terre [...]. La dualité des pouvoirs cessa dʼêtre « pacifique ». Elle devint plus clandestine, décentralisée, plus polarisée et explosive ». Indubitablement, toutes les couches sociales cherchaient à tâtons une issue.

La perspective de lʼinsurrection

« Aux sommets du parti, on observe des fluctuations, une sorte de peur de la lutte pour le pouvoir », écrivait Lénine en octobre, au plus fort de la crise interne du bolchévisme. Cʼest un bel euphémisme ! Trotski conclut, en 1930, le chapitre de son Histoire de la révolution russe consacré au ralliement du parti à lʼinsurrection de façon beaucoup plus explicite : « Si toute les conférences [...] qui eurent lieu au sein de la direction en octobre avaient été sténographiées, les générations futures pourraient constater par quelle lutte interne intensive se forma, dans les sommets du parti, l’intrépidité nécessaire pour lʼinsurrection. Le sténogramme montrerait en même temps combien un parti révolutionnaire a besoin dʼune démocratie interne ».

Au moment où Lénine parvenait à arracher un vote favorable aux hautes sphères de son parti largement rétives, lʼidée dʼinsurrection semblait faire son chemin dans la conscience des masses qui commençaient somme toute à faire lʼexpérience de la véritable dualité des pouvoirs depuis que le Soviet de Petrograd était passé aux bolcheviks.

La prise du pouvoir se justifiait de plus en plus par les prodromes de la guerre civile dans les campagnes dont le Soviet de Petrograd était informé par les nombreuses députations rurales qui affluaient vers lui. Aux dires de son président, « les paysans comptaient sur notre protection. Nous leur répondions que nous ne pourrions les protéger que si nous étions au pouvoir. La conclusion était que, si les soviets ne voulaient pas se transformer en simples parlottes, ils devaient sʼemparer de la puissance gouvernementale ». Ces délégations rurales, expression à peine déformée de la plus grande révolte paysanne de lʼhistoire depuis la Grande Peur de 1789, poussaient incontestablement en avant les représentants des Soviets les plus réservés sur la question, quʼils soient sans-parti, bolchéviques ou SR de gauche.

Le basculement progressif de lʼarmée du côté de la nouvelle majorité soviétique indiquait lui aussi que « la crise [étai]t mûre », pour reprendre le titre dʼun des articles que Lénine avait envoyés quelques jours auparavant au CC pour emporter la décision. En effet, le 19 octobre, une résolution de Trotski, adoptée à la quasi-unanimité par la section des soldats du Soviet de Petrograd, affirmait que « si le gouvernement provisoire é[tai]t incapable de défendre Petrograd, il a[vait] lʼobligation de signer la paix, ou bien de céder la place à un autre gouvernement ».

Témoin privilégié des faits devenu plus tard historien de la Révolution, Trotski a raison de rappeler que le Soviet de Petrograd et le Congrès des provinces du Nord convoqué à la mi-octobre – soit les deux organes de loin les plus représentatifs de la Russie nouvelle – avaient tous deux proclamé « que le deuxième Congrès des Soviets devait renverser le gouvernement de Kerensky et devenir le seul maître de la Russie ».

Le Comité militaire révolutionnaire

Ce sont les conciliateurs qui introduisirent le 22 octobre lʼidée dʼun Comité de défense révolutionnaire censé organiser la défense de la capitale en cas de percée allemande. Les bolcheviks reprirent lʼidée à leur compte, mais, aux dires de Trotski, « le Soviet gardait pour lui la possibilité, selon les circonstances, de tourner la décision sur lʼenvoi au front des troupes dans un sens ou dans lʼautre ». La tâche de ce Comité militaire révolutionnaire (CMR) était simple : il devait se mettre en contact avec le front Nord, lʼétat-major de lʼarrondissement de Petrograd, lʼorganisation centrale de la Baltique (Tsentrobalt) et le soviet régional de Finlande pour clarifier la situation militaire et prendre les mesures indispensables à la sauvegarde de la révolution. Par souci de manifester son origine soviétique – et non partisane –, est nommé à la tête du CMR, pourtant à large majorité bolchévique, un SR de gauche nommé Lasimir. Le 25 octobre, le Comité exécutif du Soviet de Petrograd examina les propositions de la commission Lasimir. Un contre-état-major était incontestablement en formation et, malgré un indéniable respect formel de la légalité soviétique, commençait à sʼarroger des prérogatives théoriquement dévolues à l’État failli de Kerensky.

Le section des soldats du Soviet de Petrograd fut consultée le 26 octobre sur les propositions du CMR. Dybenko, une géant peu amène qui présidait le Tsentrobalt, relata alors aux délégués de la garnison la rupture de la flotte avec lʼétat-major. Il rappela quʼà la question de lʼAmirauté désireuse de savoir si les matelots exécuteraient ses ordres, le Congrès de ces derniers répondit : « Nous les exécuterons, à condition quʼil y ait un contrôle de notre part. Mais […], si nous voyons que la flotte est en danger de se perdre, lʼamiral sera le premier pendu à la grande vergue ». Malgré quelques protestations venues des rangs menchéviques, cette formulation qui fleurait le langage de lʼinsurrection suscita une vague dʼenthousiasme dans lʼassistance. Les propositions du CMR naissant sont adoptées par 283 voix contre... 1 (et 23 abstentions) ! Seule la pression des masses sur les délégués pouvait expliquer une telle rupture avec les positions conciliatrices, encore majoritaires quelques jours auparavant, au sein de la garnison de Petrograd.

Le 31 octobre, la Conférence de la garnison – sorte dʼéquivalent pour les soldats de la Conférence des comités dʼusine – est convoquée. Deux régiments se disent hostiles au soulèvement, un penche pour la neutralité et un dernier annonce se soumettre à la seule décision du Comité exécutif central. Douze autres se déclarent prêts à se battre, tandis que le régiment des Grenadiers ne se dit prêt à sortir quʼà lʼappel du Congrès des soviets. Face à ce raz-de-marée en faveur du CMR, on en vient même à refuser, à une écrasante majorité, la parole aux représentants du Comité exécutif central des soviets dominé par les conciliateurs jusquʼà la remise de ses pouvoirs au IIe congrès... Après le départ des conciliateurs courroucés, sur proposition du président de séance, on convient quʼaucun ordre ne vaut sans la signature du Soviet de Petrograd.

Le temps que ses statuts soient adoptés et sa composition validée en séance plénière du Soviet, le CMR ne se réunit véritablement que le 2 novembre – soit quatre jours à peine avant le début de lʼinsurrection ! –, mais, selon Trotski, il « eut immédiatement en main des moyens dʼagir suffisamment agencés », car les dix jours qui sʼétaient écoulés avaient été mis à profit pour conquérir définitivement la garnison et pour avancer sur la voix de lʼarmement des ouvriers.

Vers lʼaffrontement

La presse bourgeoise de toutes nuances, de même que les conciliateurs les plus anti-bolchéviques, annonçaient régulièrement avec assurance la date du soulèvement. On avait notamment avancé la date du 30 octobre, puis celle du 2 novembre – cʼétait initialement ce jour-là que devait sʼouvrir le congrès des soviets. Le 4, un journal conciliateur persévérant note quʼ « aujourdʼhui, les autorités sʼattendent à une manifestation avec une plus grande vraisemblance » que lʼavant-veille... Lʼinsurrection jouait indéniablement au chat et à la souris avec les observateurs impuissants du camp dʼen face !

Le 31 octobre, lors du plénum du Soviet, Trotski camouflait encore derrière une phraséologie défensive la préparation de lʼinsurrection. « Depuis quelques jours, la presse est pleine dʼinformations, de bruits, dʼarticles au sujet du prochain soulèvement. […] Je déclare, au nom du Soviet : aucune manifestation armée nʼa été fixée par nous. Mais si le Soviet, dʼaprès la marche des choses était forcé de faire appel à une manifestation, sur un signe de lui, les ouvriers et les soldats marcheraient comme un seul homme », affirma-t-il à la tribune. Malgré les exhortations répétées des conciliateurs à la transparence – exhortations quʼils ne sʼappliquèrent guère lorsquʼils étaient aux affaires –, le temps de la lutte ouverte nʼétait pas encore arrivé.

Pour le dimanche 4 novembre fut dʼailleurs annoncée par le Soviet de Petrograd une revue pacifique de ses troupes. Malgré la tenue le même jour dʼune procession religieuse dans le but manifeste de susciter des affrontements, aucune victime ne dut être déplorée. Selon le SR de gauche Mstislavsky, « la journée du Soviet de Petrograd se passa en innombrables meetings où lʼenthousiasme était formidable ». Soukhanov se souvient de lʼambiance qui prévalait au grand meeting à la Maison du Peuple. « Autour de moi, lʼambiance était proche de lʼextase. Trotski formulait une brève résolution générale. Qui vote pour ? Une foule de milliers de personnes, comme un seul homme, leva la main. Je vis des bras dressés et les yeux enflammés des hommes, des femmes, des jeunes, des ouvriers, des soldats, des moujiks et de personnages typiquement petit-bourgeois. Trotski continuait à parler. Lʼinnombrable foule continuait à tenir les bras en lʼair. Trotski scandait les mots : « Votre vote, quʼil soit votre serment ! » La foule gardait les bras en lʼair. Elle était dʼaccord, elle jurait ».

Franchir le Rubicon

Au même moment avait lieu la rupture de la garnison avec lʼétat-major. La veille de la journée du Soviet, une résolution de soutien au CMR appelant le Congrès des soviets à se saisir de lʼintégralité du pouvoir est votée à lʼunanimité des votants (moins 57 abstentions). Les adversaires de lʼinsurrection, hésitants, nʼosaient pas affirmer leur opposition au grand jour en se prononçant ouvertement contre la prise du pouvoir par les soviets.

Furent ensuite institués trois commissaires du CMR, sans la signature desquels tout ordre du commandement était caduc. Le commandant de lʼarrondissement militaire de Petrograd, Polkovnikov, convoqua ces commissaires dès quʼil eut vent de leur existence. Il leur fit sèchement savoir quʼil ne reconnaissait aucune tutelle et que, tenant fermement la garnison dans sa main, il nʼavait nullement besoin dʼeux. Une réunion extraordinaire eut lieu au retour des trois délégués et décida de faire connaître immédiatement aux masses de la capitale la fin de non-recevoir quʼopposait lʼétat-major aux décisions du CMR. Lors dʼune conférence non moins extraordinaire des comités de régiment, les responsables du Soviet, doublant Polkovnikov qui sʼingéniait au même moment à obtenir lʼassentiment des régiments les plus arriérés de Petrograd, firent adopter la formule suivante : « Ayant rompu avec la garnison organisée de la capitale, lʼétat-major devient lʼinstrument direct des forces contre-révolutionnaires ».

Lʼétat-major, impressionné par la revue soviétique du dimanche 4 novembre, tenta de renouer les contacts rompus au plus vite. Selon Sadovsky, un des commissaires, « les représentants de lʼarrondissement militaire acceptaient toutes les conditions formulées auparavant par le Soviet en échange de quoi devait être annulée lʼordonnance du CMR ». Pour Trotski, « le samedi, ces clauses de capitulation à demi honorables eussent été acceptées. Mais le lundi, elles venaient trop tard. Lʼétat-major attendait une réponse. Elle ne la reçut pas ».

Dans une adresse à la population, la nomination des commissaires, compétents en matière de maintien de lʼordre, est confirmée. Le pouvoir vient de changer de mains. Aux dires de Trotski, « lʼacte du 5 novembre signifiait le renversement des autorités avant même que fut renversé le gouvernement lui-même ». Le même jour, la garnison de la forteresse de Saint-Pierre-et-Paul, dont les comités semblaient mal disposés à lʼencontre du soulèvement jura solennellement nʼobéir désormais quʼau CMR.

Le soir de ce jour historique, à la séance du Soviet, les discours triomphalistes se multiplièrent. Le rapport dʼAntonov pour le CMR donnait notamment lʼimpression, selon Trotski, que « lʼétat-major de lʼinsurrection aurait travaillé toutes portes ouvertes. Effectivement, Smolny nʼa[vait] déjà presque plus rien à cacher ». Le temps de la défensive était bel et bien révolu.

Tandis que le Soviet franchissait le Rubicon, le GP, incapable dʼempêcher le glissement du pouvoir réel dans les mains des organes populaires, se saoulait de mots. Lorsquʼil informe par fil le GQG de la rupture de la garnison avec le pouvoir, Kerensky, entre inconscience et déni, conclut son message de la sorte : « Je pense que nous arrangerons cela facilement »... À ses collègues alarmés, le Président-ministre, par ailleurs généralissime, affirmait, bonhomme, quʼil attendait impatiemment le soulèvement des bolcheviks, arguant quʼil avait « plus de forces quʼil [n]ʼen fa[llai]t » pour « écraser définitivement » ces canailles. Les cadets, qui condamnèrent rétrospectivement la légèreté coupable de Kerensky, étaient dans un état dʼesprit similaire. Un des journaux quʼils contrôlaient nʼavait-il pas écrit, début novembre : « il y a de lʼorage dans lʼair, mais peut-être purifiera-t-il lʼatmosphère » ? Singulier « coup d’État » !

Cʼest en un sens Kerenski qui lance les hostilités en envoyant, au matin du 6 novembre, des troupes fermer lʼimprimerie bolchévique. La Garde rouge réoccupe rapidement les lieux et les journaux sortent une édition spéciale, pendant que les ponts sur la Néva sont pris un à un et que les marins de Cronstadt acheminent le croiseur Aurore vers le Palais dʼHiver. Lénine gagne lʼinstitut Smolny, devenu lʼétat-major des bolcheviks, dans la nuit du 6 au 7 novembre. Au Palais dʼHiver, Kerensky acte son funeste isolement et décide de quitter Petrograd dans lʼespoir de trouver dʼhypothétiques renforts prêts à sauver un GP à lʼagonie..

Le 7 novembre, le CMR proclame la destitution du GP. Le Soviet de la capitale se réunit en début dʼaprès-midi. Trotski y fait applaudir Lénine et note à lʼattention des adversaires du soulèvement : « On nous avait dit que lʼinsurrection noierait la révolution dans des torrents de sang... Nous nʼavons pas connaissance dʼune seule victime » ! Le président du Soviet ajoute, confiant : « Le Palais dʼHiver nʼest pas encore pris, mais son sort sera réglé dans quelques moments. Ce pronostic était excessivement optimiste puisque, suite à une série de retards et dʼhésitations, lʼassaut ne fut lancé quʼà 21 heures sur le dernier bastion du pouvoir déchu, qui était défendu par quelques dizaines dʼélèves-officiers et par un bataillon de femmes. À deux heures du matin, les ministres, après avoir signé leur capitulation, étaient arrêtés.

Au même moment, le IIe Congrès des soviets ouvrit sa séance à lʼinstitut Smolny. Les bolcheviks y disposaient dʼune nette majorité, dʼautant plus quʼils pouvaient sʼappuyer sur la fraction des SR de gauche et sur quelques mencheviks. Les opposants à la prise du pouvoir quittent dʼailleurs rapidement la salle des débats où est proclamé le transfert du pouvoir aux soviets. Dans lʼaprès-midi du 8 novembre, une seconde séance ratifie la composition du gouvernement des « commissaires du peuple », élit un nouveau Comité exécutif et approuve les décrets de Lénine sur la paix et sur la terre.

La boucle est bouclée. Le leader bolchévique faisait passer dans la vie de millions de soldats et de paysans ses « thèses dʼavril », que ses lieutenants avaient pourtant qualifiées de chimériques au moment de leur présentation, six mois plus tôt. Lénine a sans conteste rendu possible Octobre en transformant en revendications concrètes les aspirations profondes du peuple russe. Quelque soit le jugement que lʼon porte sur lʼévolution ultérieure du régime soviétique dont il présida aux destinées, on ne peut nier que là fut sa véritable grandeur dans l’Histoire.

Jean-François Claudon (article paru dans la revue Démocratie&Socialisme n° 250 de décembre 2017)


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